‹ Causeries sur l'agriculture et l'horticultureChapitre 55 sur 64 · DE L'ANALYSE DES TERRAINS · texte numérisé non relu

DE L'ANALYSE DES TERRAINS

Les théoriciens ne manquent jamais de conseiller aux acheteurs de terrains de recourir à l'analyse chimique avant de prendre une décision.

Sur la foi des chimistes, on a cru qu'il suffisait d'analyser une terre, de la passer au creuset et à la balance, de surprendre les secrets de sa composition, pour juger de sa fertilité ou de sa stérilité. Et cette croyance était si robuste, si profonde, si répandue, qu'avant d'acheter un domaine les hommes d'intelligence ou de bomie volonté demandaient un avis au laboratoire. Le conseil du praticien ne suffisait plus ; la plus belle récolte comme la plus chétive ne prouvait plus assez.

Mais voici venir M. Boussingault qui, d'un coup de plume, détruit celte confiance, en apparence si bien assise, et qui, soufflant deux ou trois phrases, éteint cette lumière qui ne devait point s'éteindre.

Dans un mémoire présenté le 14 février 1859 à l'Académie des sciences, M. Boussingault ne craint pas d'affirmer que, malgré son apparente simplicité, nous ne connaissons encore que très-imparfaitement la nature intime de la terre végétale.

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Il ajoute que la composition chimique et les propriétés physiques des terrains ne permettent pas de se prononcer sur leur degré de fertilité. Ainsi, au lieu de marcher sérieusement et de faire une longue étape, nous n'avons pas bougé de place ; nous en sommes toujours au point de départ ; la besogne est à reprendre ; nous n'avons plus qu'à passer l'éponge sur nos belles théories ; les hommes de science n'ont plus la parole. M. Boussingault demande que l'on revienne à l'observation directe, que l'on examine de près les plantes cultivées, et que la chimie s'en empare ensuite, les dissèque, les analyse et découvre au juste ce qu'elles ont dans le corps, avant de dire son mot sur la valeur d'un terrain.

Soit ; nous ne demandons pas mieux, mais ce mot sera t-il en définitive la vérité ? Il est permis d'en douter. Le même terrain, selon qu'il aura été bien ou mal cultivé, vous donnera de beaux ou de laids produits, et, selon que vous soumettrez à l'analyse les uns ou les autres, vous vous prononcerez tantôt pour un haut degré de fertilité, tantôt pour un degré tout à fait inférieur. Ce n'est pas tout : tel sol sera fertile pour une plante, stérile pour une autre, fertile pour la serradellepar exemple, stérile pour le trèfle ; mais, du moment où vous lui apporterez l'élément calcaire, il deviendra fertile pour ce même trèfle, stérile pour cette même serradelle. Comment sortira-t-on delà confusion? y aura-t-il une fertilité relative, une stérilité relative ? Ce n'est pas tout encore : nous avons des plantes qui croissent spontanément dans le calcaire, non ailleurs ; cependant, s'il nous arrive de les prendre et de les transporter dans un terrain non calcaire, elles y prospéreront aussi bien, et même quelquefois mieux. Ainsi, par exemple, la morelle noire qui ne croît pas spontanément dans les terres schisteuses, y devient de toute beauté quand on l'y sème. Nous ne voyons pas d'ici ce que prouvera l'analyse chimique ; elle a tant fait déjà pour ne rien prouver, que nous ne sommes pas trés-rassuré sur les conclusions à venir.

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Loi-squ'on a le terrain et qu'il est drainé, il s'agit de le dé- Toncer et de le mettre en culture. Pour ceux qui ont des capitaux, des bras et de bons outils à discrétion, c'est chose assez facile, mais pour les petits travailleurs, c'est une grosse affaire, et vous Tallez voir. Écoutez bien nos histoires :

Dans tous les pays et dans tous les temps, l'on a vu, de loin en loin, des hommes d'initiative et de volonté ferme qui ont rendu des services marquants à l'agriculture, et dont pourtant personne ne parle. Ceux-là ne sont point sortis de leur village, de leur endroit ; ils étaient pauvres pour la plupart; leur voix n'a pas trouvé d'écho au delà du clocher; leur lampe n'a donné qu'une lueur et s'est éteinte faute d'huile. La mort souffle froidement sur ces hommes, le fossoyeur passe la corde autour de leur cercueil, le descend à six pieds en terre; et puis, plus rien, pas une parole d'adieu, pas un regret, pas un souvenir. Heureux encore si l'on ne dit point: — Les voici délivrés de la misère et guéris de tous les maux, Dieu a bien fait de les appeler à lui !

A nous donc ces pionniers du progrès; à nous les humbles, les oubliés, les inconnus, les voix étouffées, tous ceux qui voulaient grandir et ne l'ont pu, faute d'espace, d'air, de soleil et de bruit. Relevons-les, ressuscitons-les; ce sera de la bonne justice : il n'est pas bon que les hommes utiles meurent tout à fait, de la même manière que les fainéants et les parasites. Qui est-ce qui connaît Barbeau le pâtre, Dussauce le vigneron; Leroy, le fermier de Château-Bas; le curé Lamarosse, d'Arcenant; Renevey, de Chevrey; le bressan Sergent, et tant d'autres noms perdus ici ou là-bas, et qui se retrouveront avec de la peine et du temps ?

Voici d'abord Barbeau .le pâtre ; inclinez-vous et faites silence.

Nous étions sur la route d*Arbois à Salins, une route charmante au milieu d'un panorama superbe. — Comment nommezvous cette haute montagne qui se détache là-bas, en avant de la chaîne du Jura? demandâmes-nous à un de nos compagnons de route. — C'est le mont Poupet, tout à côté de Salins. — Dieu! que c'est sombre, que c'est aride ! -^ C*est une vérité, reprit notre interlocuteur, rien n'y pousse, c'est nu comme la mam; mais au revers du mont, du côté où le soleil se lève, il y a un plateau qui vous ferait plaisir à voir et qui vous aurait fait de la peine, il y a quelques années...' A propos, connaissezvous M. Bonvalot, un professeur de Paris? — De nom oui, mais pas autrement. — Avez-vous lu son article sur Barbeau, un article qui a paru dans les journaux de chez nous? — Je ne connais ni Barbeau, ni l'article dont vous [me parlez. — Comment, vous ne connaissez pas Barbeau... Mais c'est un pâtre des environs de Salins, qui a fait des choses surprenantes, un homme qui doit être vieux, s'il n'est pas mort dan» ces derniers temps. 11 ne sait rien, n'a rien appris, ne possède guère, mais il aune patience d'ange. Voulez-vous que je vous conte son histoire?

— Certainement, je le veux, et je vous en serai même trèsreconnaissant.

— Je vous ferai remarquer d'abord que Barbeau ne pouvait pas supporter les terres qui ne rapportent rien; c'étaient ses bêtes noires. Un jour qu'il se trouvait avec ses vaches dans le désert (c'est ainsi qu'on appelle le plateau dont je vous parlais tout à l'heure), il s'est dit : — Voilà du pauvre terrain, de pauvres broussailles, de pauvres noyers; je crois pourtant qu'en se donnant de la peine, on finirait par changer tout cela en bien. Or, une fois que notre homme s'était mis une idée dans la tête, il n'en démordait plus. 11 commença donc par enlever avec une serpe les broussailles, l'éphie noire, Taubépine^ le cerisier à grappes, le nerprun, tout

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en ménageant de distance en distance les plus belles tiges, les plus beaux brins, et sur ces belles tiges, il greffa des poiriers, des pommiers, des cerisiers, sans savoir au juste s'ils y pousseraient ; et le fait est qu'il y avait de mauvaises chances à courir en mettant, par exemple, des cerisiers en nourrice sur du nerprun.

La reprise des greffes se fit assez bien, et en peu d'années Barbeau obtint de beaux et délicieux fruits. Ce n'était pas là le èôtéle plus difficile de Tentreprise, mais c'était le plus séduisant, le plus magique. La veille, des broussailles, des épines, moins que rien, de la misère; le lendemain, un verger complet, toute une improvisation d'arbres. La grosse affaire, c'était la mise en culture de la friche. Barbeau ne recula point devant l'œuvre ; il entreprit le défoncement. Ce fut long, très-long, et surtout très-pénible ; mais il n'était pas homme à broncher : il avait le feu sacré, celui-là. Paris, se disait-il, n'a pas été fait en un jour, et de même pour mon petit domaine du désert, il ne sera pas fait non plus en un jour; mais si Dieu me prête vie, il le sera tôt ou tard, et les gens du pays verront de beaux légumes ici, parmi nies entes qui deviendront des arbres. — C'est Barbeau qui a opéré le miracle, raconteront-ils, et, si je suis encore de ce monde, j'en aurai de la joie et même un peu d'orgueil.

Barbeau ne se trompait pas, continua notre interlocuteur. Au lieu et place d'un mauvais gazon pelé et d'une pierraille improductive, il y a là-bas, maintenant, tout un jardin, une terre en parfait état de culture, où l'on récolte des pommes, des poires, des cerises, des abricots, des pêches, une infinité de bonnes choses, à ce qu'on assure. Ah ! si cet homme avait eu ses aises comme d'aucuns, s'il avait eu de l'argent, de bonnes terres à remuer, de l'instruction, des journalistes pour amis, il aurait, bien sûr, trouvé le moyen de faire parler de lui aux quatre coins du monde. Et alors, c'eût été monsieur Barbeau par-ci, monsieur Barbeau par-là ; tandis que c'est le père Barbeau tout court, le vacher du désert. C'est égal, il

n'en a pas moins rendu des services ; il a eu de beaux arbres, de belles pommes de terre jaunes, des choux superbes, de belles luzernes, de riches sainfoins, où d'autres n'avaient jamais rien vu de bon. En le voyant au travail, on a ri d'abord, mais il a eu son tour. Un peu plus ^tard, quand les récoltes sont venues, on n'a plus ri ; on a ouvert de grands yeux, et peu à peu les défricheurs l'ont imité, et le plateau du désert est devenu quelque chose comme une oasis. Que dites-vous de l'histoire? — Charmante, pleine d'intérêt, répondîmesnous, mais elle n'est pas l'unique en son genre. Nous avons eu, à Beaune, un homme taillé sur le patron de Barbeau, coulé dans le même moule. C'était le pèreDussauce, un vigneron de la vieille souche. Il est mort et l'on n'en parle plus; dans cinquante ans, peut-être, on ne saura pas qu'il a existé. Le père Dussauce avait la passion de la vigne ; il voulait en voir partout. De son temps, la Montée rouge, qui se trouve à gauche de la route de. Beaune à Pouilly-en-Auxois, n'était qu'une friche désolée et désolante ; nous croyons même avoir ouï dire que l'excellent clos de la Mousse, proche voisin de la Montée rou^ôy se trouvait dans le même état. Ce n'étaient partout que gazon chétif, ronces, broussailles ^t des mnrgeys^ comme nous disons, nous autres, c'est-à-dire des tas de pierraille, aussi hauts et aussi larges que des maisons. Il y avait de la terre dessous, et de la bonne. Dussauce se dit que la vigne y pousserait bien, qu'elle aurait le soleil levant et qu'il en sortirait du vin délicieux. Oui; mais comment prendre le lièvre pour avoir le civet : la question tout entière était là, et c'était un travail d'Hercule à entreprendre. Dussauce prit sa hotte d'osier, saisit les murgeys de pierraille à bras le corps et les enleva bottée par bottée. A mesure qu'il avançait, qu'il déblayait le sol, il plantait de la vigne, et toujours de la bonne race. Cette besogne dura toute sa vie, qui fut longue et bien remplie. Malheureusement, [il fallait manger, il fallait graisser la machine, renouveler l'huile de la lampe, et toutes les fois qu'un morceau de vigne sortait de

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terre, il fallait le vendre. Aussi Dussauce, qui a créé du bon vin a dû se contenter d'eau et de piquette ; il a enrichi le vignoble de plusieurs hectares de terre, qu'il a découverts sans le secours de personne, et il est mort sans rien laisser au soleil. Barbeau a eu la satisfaction de manger de ses poires, de * ses pommes, de ses cerises et de ses pêches ; nous ne pensons pas que Dussauce ait eu celle de mordre à ses grappes.

Nous allons vous parler à présent de Renevey et du curé Lamarosse, deux autres inconnus avec lesquels vous aurez bien certainement du plaisir à faire connaissance.

Ceci est toujours de l'histoire, nous vous en prévenons ; autrement, vous pourriez croire que c'est un conte. En 4778, un vigneron, qui ne cherchait rien, découvrit une merveille, un cépage qu'il ne connaissait pas et qui portait des raisins superbes. D'où venait ce cépage? on l'ignore. La main de l'homme n'y était pour rien ; une grive, en passant, l'avait peut-être semé là; c'était un enfant du hasard. Le vigneron, qui se nommait Renevey, l'admira de ses deux yeux, mordit à ses.grappes et les trouva bonnes. Il voulut en avoir de la race. Rien*de plus aisé ; il prit une bouture, la planta dans sa petite propriété du prieuré, non loin delà ville de Nuits (Côte-d'Or), lui donna des soins et obtint promptement un beau cep, qui, à son tour, lui donna de nouvelles boutures, tant et si bien qu'au bout de quelque temps, Renevey eut une ouvrée de la vigne nouvelle en plein rapport, comme qui dirait quatre ares vingt-huit centiares. Bon an mal an, l'ouvrée en question lui rendait un peu plus de deux hectolitres de vin. Ce n'était point la fine fleur des vins, mais enfin c'était passable, c'était assez corsé, et sous tous les rapports d'un produit plus avantageux aux vignerons que le vin des vignes fines. Les gens qui découvrent une nouvelle variété de rose ou d'œillet ne manquent pas de lui donner leur nom ; Renevey qui avait découvert mieux que cela, ne se fit point le parrain de la chose. Le raisin nouveau n'eut pas de nom d'abord; on ne le baptisa que plus tard sous celui de plant d'Arcenant, parce qu'il avait

été trouvé au hameau de Chevrey, et que ledit hameau fait partie de la commune d'Arcenant.

Or, il est bon que vous sachiez qu'en 1778, cette commune d'Arcenant faisait plutôt pitié qu* envie. La misère y était de toute éternité et n*en sortait point. Le tiers des habitants ne gagnaient pas de quoi boire de Teau à produire des vins délicats, les deux autres tiers vivaient d'aumônes, qu'ils allaient gueuser de porte en porte dans les villages voisins et à Nuits surtout. Ceux qui avaient le cœur assez haut placé pour ne pas tendre la main, allèrent trouver Renevey et lui demandèrent, en payant, des boutures du prieuré. Renevey en vendit et en donna ; puis, bientôt, les vieux plants disparurent des coteaux et firent place au nouveau. Les vendanges furent belles, le vin se vendit bien, les vignerons firent joindre les deux bouts, Taisance se montra peu à peu, et avec elle la joie vint au cœur d^s gens, de ceux qui avaient du cœur, bien entendu, de ceux qui travaillaient d'arrache-pied, la pioche à la main, la hotte au dos. Quant aux mendiants de profession, ils continuèrent de porter la besace et de chanter au seuil des portes le miserere de la fainéantise.

Il y avait là, fort heureusement, dans le village, un curé qui ne sanctifiait point la paresse, ne Tentretenait point et la malmenait fort. Celui-là élevait le travail à la hauteur d'une prière. Vous avez des friches à perte de vue, des terres qui ne font rien, disait-il aux mendiants ; et il y en a, parmi vous autres, déjeunes et de forts qui pourraient les remuer, les mettre en état de culture et vivre honnêtement du produit. On laissait dire le curé Lamarosse, mais on ne Técoutait pas. Toucher aux friches ! labourer des terres communales ! Et le mouton, et la chèvre et la vache du pauvre ! que deviendrontils? où vivront-ils? on devra donc les vendre?

Le curé Lamarosse n'était pas homme à se payer de ces mauvaises raisons ; il savait très-bien que la misère et les friches sont deux lèpres qui s'entretiennent l'une par l'autre. Que fit-il? Il acheta cent huit Journaux de broussailles à la

commune d'Arcenant, comme qui dirait trente-six hectares, au lieu dit les Eguisons, et l'acquisition faite, il prit à part les bohémiens, les sermonna de son mieux et leur demanda pourquoi ils mendiaient. — Parce que nous n'avons pas d*ouvrage et qu'il faut vivre, répondirent-ils. — C'est bien, répliqua le. curé, voici de l'ouvrage ; vous allez me défricher les Eguisons.

11 n'y avait pas à reculer. Les mendiants accrochèrent donc la besace derrière la porte et prirent l'outil. Ce fut rude dans les premiers temps, rude à en crier. L'habitude n'y était pas, la peau n'y était point faite. Le dos craquait et les ampoules Tenaient aux mains. Ils tinrent ferme néanmoins; le curé était là; il avait l'œil sur ses pionniers, il leur fouettait le sang d'une manière ou d'une autre. On n'osa pas lui désobéir, on n'osa pas lui manquer de respect. Au bout de quelques semaines, les mendiants ressemblaient déjà à des hommes ; au bout de quelques mois, ils l'étaient devenus tout à fait. La besace s'était réhabilitée; c'était alors le sac du travail, le sac au pain gagné.

Lorsque les landes furent défrichées, le curé y fit semer du blé, de l'orge et des pommes de terre sur les deux tiers de la superficie ; les vingt journaux restants furent plantés en vignes sous la direction de Renevey. La récolte fut bonne, à ce qu'on dit, très-bonne; le curé en prit un tiers et partagea le reste entre les défricheurs, à titre d'encouragement. Dès lors le travail, qui dans le principe, avait été un supplice, devint un besoin, une passion. On découpa les friches par morceaux; chacun eut le sien, le mit sens dessus dessous, l'ensemença et le planta. C'était à qui aurait le pas sur son voisin. Le curé était dans la joie et Renevey aussi. Bientôt, le froment, le seigle, l'orge, les pommes de terre et les vignes ne suffirent plus; Renevey dit aux travailleurs : — Faites comme moi, faites comme le curé, plantez dans vos vignes des pommiers, des poiriers, des pêchers, des groseilliers, des fraisiers de tous les mois et des asperges; et tout le monde en planta, et, aujourd'hui, les fruits d'Arcenant sont réputés pour leur sa-

veur et leur beauté sur les marchés de Nuits et de Beaune.

Et les vaches maigres, et les chèvres et les moutons des pauvres gens du siècle passé, que sont-ils devenus? sont-ils morts de faim? Nous ne saurions vous le dire ; mais ce que nous savons bien, c'est qu'à cette heure, il n'y a plus de pauvres gens, plus de mendiants, plus de besogneux dans le pays d'Arcenant. La misère s*en est allée devant le travail, comme la poussière des routes s'en va devant une rafale. Cherchez bien de maison en maison, vous n'y verrez personne sur la paille ; vous n'y trouverez que de l'aisance, du bien-être et de la fortune.

Que ceux qui ont des yeux voient; que ceux qui ont des oreilles entendent. Si les curés Lamarosse sont rares, leis friches ne le sont pas.

Nous n'en avons pas encore fini avec les petits défricheurs. Nous venons de parler des vieux; il est juste que nous fassions aussi la part des contemporains, de ceux qui probablement vivent encore à l'époque où nous sommes.

Il y a de ceci, nous ne savons plus au juste combien d'années, — la date n'y fait rien, — les journaux de tous les pays, les petits aussi bien que les grands, nous donnaient en quelques lignes, perdues au beau milieu de leurs nouvelles diverses, l'histoire d'un cultivateur des environs d'Agen qui veniait de faire des prodiges. Cette histoire se trouvait là en mauvaise compagnie, noyée parmi des choses qu'on ne lit point ou qu'on ne lit guère, perdue comme une pierre précieuse dans les balayures de la rédaction. On nous permettra de la ramasser, de l'essuyer, de la faire reluire et de la mettre en vue de notre public. Quand vous avez de charmants bijoux, vous ne les cachez pas dans vos poches, vous les mettez à vos doigts, à votre mantille, à votre cou, à vos oreilles, afin que l'œil n'ait pas à les chercher et les remarque de suite. Quand vous avez des meubles de luxe, de l'acajou ou du palissandre, des vases de porcelaine avec des fleurs peintes, vous ne les placez ni au grenier ni à la cave ; vous vous

arrangez au contraire de façon qu'on les voie de suite en entrant et qu*on les admire. Eh bien ! c'est ainsi que nous faisons de notre côté. Quand une merveille agricole nous tombe sous la main, nous lui donnons une place d'honneur, nous cherchons pour elle une des expositions les mieux éclairées du logis et la suspendons au mur, tout près de la fenêtre, pour que le soleil donne dessus et fasse bien ressortir les couleurs vives sur les ombr.es.

. .Le grenier du journal, c'est la place aux faits divers. C'est là que d'ordinaire on jette les choses qui ne signifient rien ou qui courent les rues ; c'est précisément pour cela que nous n'entendons pas qu'on y loge l'histoire de Preissat.

Preissat, le cultivateur des environs d'Agen, est, à ce qu*on dit, un homme vigoureusement taillé et aussi fort de la tête que des bras. Une idée dans cette tête, c'est un clou dans du bois de chêne. Preissat n'était qu'un pauvre homme de peine, travaillant comme les autres, la journée durant, ne se reposant que le dimanche et les jours de grande fête, faisant maigre chère et n'arrivant pas tous les ans à se tirer d'embarras.

Sur ces entrefaites, un grain d'ambition lui vint, mais de bonne et louable ambition. Tl se dit qu'il voulait devenir propriétaire et que vouloir c'était pouvoir. Donc, une fois sa journée finie sous le soleil, il se mit à entreprendre des travaux à la tâche et à les exécuter au clair de lune, et il arriva ainsi, par moments, à gagner quatre francs et plus par jour. AU bout de quelques années, en 1852, il avait à lui, ne devant rien à personne, quatre mille francs environ. Tout près de son village, des friches étaient à vendre, quelque chose de maigre, de rocheux, où l'on ne voyait guère que de l'herbe tondue, des cailloux, de la mousse et des broussailles ; il demanda de cette terre pour ses quatre mille francs, argent sur table, et il en eut pour cette somme un peu plus de six hectares et demi.

C'était large pour un homme qui, vraisemblablement, n'en

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avait jamais eu, à lui appartenant, de quoi s'étendre sans toucher les deux bouts; oui, c'était large, mais le fond manquait. La charrue n'entrait pas volontiers, la bêche encore moins. Ce n'était qu'une place; rien dessus, rien dessous que le rocher, la pierraille, ou à peu près rien, sinon partout, au moins dans la plus grande partie du domaine. Preissat prit ses outils et son courage à deux mains ; il défonça cette friche aussi bas que possible, la remua dans tous les sens, la mit sens dessus dessous, chassa les pierres de chez lui, prit de la terre où il y en a\ait, la brouetta comme il put où il n'y en avait pas, toujours seul, sans le secours de personne, et aujourd'hui, après plusieurs amiées d'efforts surhumains, de patience inouïe, d'opiniâtreté incroyable, le fer de la bêche ne touche plus le fond nulle part, et la friche de 4,000 francs en vaut 12,000 au petit pied. Où la mousse et les épines vivaient mal, ce ne sont plus à cette heure que des cultures variées* et charmantes, que des récoltes aussi riches que dans les vieilles terres du pays.

Voilà un bel exemple de ce que peut l'homme avec du cœur, de la force et une volonté ferme. Cette force, malheureusement, n'est pas le lot de tout le monde, dans les contrées pauvres surtout, où la nourriture ne réconforte pas. Néanmoins, nous en savons beaucoup encore, autour de nous, qui pourraient, de loin sinon de près, prendre Preissat pour modèle et qui s'en trouveraient mieux que de se chauffer au soleil, de marauder la nuit, de mendier honteusement le jour et de passer la bonne moitié de leur vie au cabaret.

Maintenant que vous connaissez Preissat, cet homme à la volonté de fer, qui gagnait sa vie, sous le soleil, à travailler pour les autres, et qui, la nuit, au clair de lune, remuait une friche désolée, transportait des terres avec une hotte et se faisait un joli petit domaine, nous allons vous parler de son pendant, qui habile sans doute encore la commune de Saint- Antoine, du côté do Villeneuve-sur-Lot, toujours dans le Midi. On le nomme Jean Poussât. Ce n'était, il y a quelques années

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encore, qu'un pauvre diable, vivant, comme on vit là-^bas, de frottées d'ail et d'oignons crus plus souvent qu'à son tour ; aujourd'hui c'est un homme qui commence à marquer dans l'endroit et qui finira peut-être par une grosse aisance, si Dieu lui prête vie. On a dit que le premier écu était le plus difficile à gagner, et qu'une fois dans la poche les autres venaient tout seuls lui tenir compagnie. Ma foi, tant mieux pour Jean Poussât si les choses vont de la sorte en ce monde, car nous le verrons arrondir sa propriété, et nous nous en réjouirons.

Jean Poussât, qui avait une idée en tête, et une idée qui tenait ferme, se demanda comment il devait s'y prendre pour la réaliser, c'est-à-dire pour gagner le plus vite possible une somme assez ronde. Travailler à la journée chez l'un, chez l'autre, vivre de son salaire, mettre le surplus de côté, misère que tout cela ! Les mauvais jours peuvent amener de longs chômages, les denrées sont sujettes à la hausse; un petit accident, une maladie de quelques jours peuvent survenir, et c'est autant de perdu. Jean Poussât comptait avec les mauvaises chances comme avec les bonnes, et puis, tout compte fait, il se dit qu'il gagnerait plus à se mettre à gages dans une bonne ferme qu'à travailler à la jouniée, de droite et de gauche. 11 aura la table et le toit, la paire de souliers et la blouse, le pourboire du maquignon quand le maître fera du commerce, et, enfin, au bout de l'année, à la Saint- Jean, à la Saint-Pierre, ou à toute autre date, une somme ronde. Il n'achètera point d'habits neufs, il fera rapiécer les vieux; il n'ira au cabaret qu'une fois l'an, le jour de la fête patronale, et n'y fera qu'une toute petite dépense. On causera de lui, en mauvaise part peut-être, on en rira ; peu importe, il laissera les gens causer et rire. Cette vie-là durera (|uatre ou cinq ans, pas davantage, et au bout de ce temps-là Jean Poussât aura son tour.

Donc notre homme se mit à gages, et dès qu'il eut pardevers lui une somme d'environ six cents francs, ne devant

rien à personne, il remercia le maître et acheta deux hectares dans la friche de Gazelles, moyennant 525 frai^ps, frais d'acte compris. De la terre à 250 francs Thectare, à une portée de fusil d-un village, sous le soleil du Midi, presque dans la patrie des orangers et des myrtes ! qu'est-ce que cela pouvait être, bon Dieu ! De la misère en dessus et en dessous, de la pierraille ou des marécages. Ce n'était que cela, en effet, pas autre chose. Aussi, quand on le vit se mettre à la besogne, on pensa qu'il avait la tête un peu dérangée. Ceux qui avaient du cœur le plaignirent, ceux qui n'en avaient pas plaisantèrent.

Jean Foussat poursuivit sa vieille idée et ne songea guère à se retourner pour écouter les bourdonnements qui se faisaient derrière lui. Il commença par arracher les pierres de la friche, mettant les grosses d'un côté pour se bâtir une maison, et les petites d'un autre côté pour s'en servir dans l'occasion. Une fois les parties sèches défoncées, il attaqua les parties humides, celles où l'eau séjournait de toute éternité; il y creusa des fossés, il y creusa des rigoles ; puis il jeta dans ces fossés et ces rigoles la menue pierraille dont nous vous parlions tout à l'heure, et la friche se trouva ainsi drainée où elle avait besoin de l'être. Le terrain n'était pas égal ; Jean Foussat en fit le nivellement à vue d'œil, sans le secours de personne. Les pentes étaient rapides ; Jean Foussat fît des murs de soutènement. Mais tandis qu'il saisissait ainsi la nature sauvage à bras-le-corps pour la soumettre à ses caprices, il ne gagnait rien. Dès que ses petites ressources dansaient au fond de la bourse de toile et qu'il y avait commencement de péril en la demeure, il abandonnait sa besogne à lui pour entreprendre celle des autres ; puis, une fois les choses remises en état, il reprenait et continuait la transformation de la friche de Gazelles.

Il y a quelques années de cela seulement, pas davantage,et à cette heure, selon le rapport d'une personne qui a vu la chose, « tout est gai, tout est productif sur cette friche

autrefois si nue. Une confortable habitation, à laquelle on arrive pgr une belle rangée d'arbres fruitiers, lui donne un aspect riant. De magnifiques pruniers et des rangs de vignes très-vigoureuses séparent en divers compartiments un productif verger, qui donne en abondance du blé et toute espèce de produits. Là vit tranquille, heureuse, aimée et considérée, une famille tout entière. Une terre achetée au capital de 525 francs a acquis, en moins de sept ans, une valeur de plus de 6,000 francs. Elle donne annuellement à son propriétaire un revenu supérieur à son prix d'achat. »

Voilà le miracle, et vous pouvez y croire.

L*homme qui l'a fait se trouvait, il y a peu d'années, à Villeneuve-sur-Lot, en plein comice agricole, et le comice en question lui décernait sa plus belle récompense. C'était justice.

Les labourages ont pour but de diviser le sol, c'est-à-dire de multiplier les surfaces, afin de mettre, le mieux possible, les particules du terrain en rapport avec les agents atmosphériques. Ces opérations sont de toute nécessité, puisqu'il est reconnu, par la pratique aussi bien que par la théorie, que Faction de l'air modifie et améliore les terres destinées à la culture. Toutes les personnes qui laissent des terres en jachère admettent cet effet.

Mais de ce que les labours sont indispensables, il ne suit pas qu'on doive labourer à l'aventure, machinalement, sans se rendre compte de rien. Il faut, au contraire, raisonner son

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travail ; car, sans cela, il pourrait arriver, dans bien des cas, que le labour serait nuisible au lieu d'être utile. Dans toutes lea conférences où cette question importante a été agitée, nous avons recommandé de débuter dans une terre neuve par un labour peu profond, afin de ne pas ramener à la surface, et en une seule fois, trop de terre vierge ou stérile. Ce n'est pas, on le pense bien, que nous soyons partisan des labours superficiels ; nous voulons commencer par le commencement, voilà tout. Ce n'est qu'au bout d*un certain nombre d'années de mise en culture que Ton peut arriver aux labours profonds, en ayant soin, d'année en année, de donner un peu plus d'entrure au fer. C'est une besogne à poursuivre graduellement, sans précipitation aucune.

S'il faut y dépenser dix ans de patience, que les cultivateurs les dépensent; mais, en attendant que l'épaisse couche végétale se fasse, rien ne les empêche de remuer le fond du terrain avec une charrue fouilleuse, et d'ouvrir ainsi les portes à l'air et les rigoles à l'eau. C'est à essayer dans les terres fortes, et ceux qui tenteront l'essai y reviendront. A mesure que la couche arable s'approfondit, la quantité d'engrais donnée au sol doit augmenter. Plus, par conséquent, on laboure bas, plus on doit fumer.

Du moment où vous donnez de la profondeur au labour, de l'espace aux racines, vous remplacez nécessairement unfe petite assiette d'hôpital par une large gamelle de maçon, et il faut nécessairement plus de nourriture pour remplir celleci que pour remplir celle-là. Qui double l'appétit se trouve dans l'obligation de multiplier les vivres. Vous voulez dans vos étables la race du Cotentin : créez d'abord tout près de chez vous une vallée d'Auge.

Les praticiens, même les plus arriérés, admettent la chose et ne manquent jamais de nous dire, pour justifier leurs labours légers, qu'ils exigent moins d'engrais. C'est vrai, nous le reconnaissons de notre côté, mais ce n'en est pas moins une fausse manœuvre en agriculture , car, pour peu qu'il

survienne des sécheresses prolongées, les récoltes sur labours superficiels en souffrent prodigieusement, ainsi que nous avons pu nous en convaincre à diverses reprises. Donc^ en principe, et pour nous conformer aux lois de la bonne culture, il faut arriver aux labours profonds, en établissant progressivement la couche arable. S*il convient, pour cela, de mettre sept ou huit années, il faut savoir prendre patience et accorder le temps nécessaire.

Il est de règle aussi de préparer le sol par plusieurs labours, et cela devient d'autant plus nécessaire que Ton a affaire à des terres fortes ou argileuses. Cependant il ne faut pas croire qu'avec les terres légères un seul labour suffit, comme on le pense généralement. Sans doute, plus un sol est léger, mieux il est soumis aux influences atmosphériques; mais il n'en reste pas moins vrai que les labours favorisent ces influences d'une façon remarquable. On nous répond : — Mais nos terres légères sont déjà trop meubles, nous avons toutes les peines du monde à les consolider; à quoi bon les ameublir davantage par des labours répétés? Nous répliquons : — Notre but n'est pas d'ameubhr plus qu'il ne convient; en labourant, nous n'avons qu'un résultat en \ue : l'amélioration du sol par l'influence de l'air. Une fois cette amélioration obtenue, c'est à nous de consolider la terre remuée au moyen de rouleaux énergiques. Assurément, si nous ne savons ni ne voulons rouler, il y a plus d'avantage à ne labourer un sol sablonneux qu'une seule fois plutôt que deux ou trois; mais, en retour, cet avantage disparaît lorsque nous pouvons comprimer fortement la terre remuée.

Dans les terres fortes, où les labours fréquents sont admis, vous trouverez, ainsi que nous avons eu déjà l'occasion de le dire, des cultivateurs qui, au lieu de laisser des intervalles de deux à trois mois entre les différents labours préparatoires, les pratiquent coup sur coup, de quinzaine en quinzaine par exemple, croyant par là ressaisir le temps perdu. Ce sont là, évidemment, de très-mauvaises opérations, et

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VOUS allez le comprendre. Pour que l'air agisse parfaitement sur de la terre remuée, il est nécessaire de lui accorder un délai assez étendu. Deux mois peuvent suffire sans doute, mais quinze jours ne suffisent point. Au bout de cette quinzaine, le travail atmosphérique est à peine commencé. Or, en labourant de nouveau, vous défaites ce qui a été fait, vous ramenez en haut de la terre neuve et remettez en dessous de la terre incomplètement améliorée. Comment les récoltes réusâraient-elles?

Lorsque les ouvriers terrassiers prévoient une gelée de nuit et craignent, pour le lendemain, de ne pouvoir entamer la terre avec leurs outils, que font-ils? ils l'attaquent de suite sur une certaine étendue, la divisent et la remuent à quelque profondeur, sachant bien que la terre ainsi divisée et remuée n'offrira guère de résistance et pourra être brouettée le lendemain • Ce qui se passe dans le cas particulier, ils ne le savent et ne tiennent pas à le savoir ; mais il nous parait évident, à nous qui sommes assez curieux de notre nature, que la division du sol amène Tégouttement, facilite la circulation de Tair et vaporise Thumiditè. Il se passe* en petit avec des ouvertures de quelques lignes, ce qui se passe en grand avec les fossés, les drains et les canaux, ce qui se passe avec les binages quand nous voulons empêcher l'effet de la capillarité de se produire jusqu'à la surface, ce qui se passe avec la terre labourée, qui se dessèche plus vite que la terre foulée, au moins dans les premiers moments.

Plus nos terres ont été labourées profondément, plus l'eau des pluies descend, moins nous avons à redouter les épaisses nappes de glace souterraine qui déchirent les racines de nos récoltes d'hiver. Lorsque, au contraire, nous ne labourons que superficiellement, Teau continue de s'élever, en vertu de la capillarité, jusqu'aux racines des plantes et s'ajoute à l'eau des pluies qui ne descend pas volontiers en dessous de la terre remuée, en sorte que nous établissons un réservoir souterrain, à sept ou huit centimètres de profondeur seule-

ment, réservoir qm.se glace aux premiers froids, dure, en cet état, aussi longtemps que Thiver et ne laisse point passer les eaux du ciel qui, à leur tour, gèlent ou dégèlent pour ainsi dire au collet des plantes, selon que la température s'abaisse pendant la nuit ou s*élève pendant le jour.

Ce n'est pas seulement l'hiver et à la sortie de Thiver que les plantes souffrent des labourages superficiels; elles en souffrent beaucoup aussi en plein été.

Des racines, qui voudraient courir en toute liberté dans les profondeurs du sous-sol, afin d'y chercher des vivres et de s'y tenir au frais, et qu'on loge économiquement à six pouces de la surface, ont, pour ainsi dire, autant de misères à endurer que si elles avaient été logées en un four, après la cuisson du pain. Aussi, nous en appelons à tous les observateurs de bonne foi ; nous les invitons à recueillir leurs souvenirs et à établir des parallèles rétrospectifs entre les récoltes venues sur labour profond et celles venues sur labour superficiel, notamment dans les terres légères. Nous parie* rions que les premières ont vécu plus longtemps et mieux que les secondes, et que leurs produits ont été plus abondants, de meilleure mine et de qualité supérieure.

Demandons-nous maintenant à quels signes on reconnaît qu'une terre est bien labourée.

Autrefois, il y a de cela deux mille ans ou à peu près, les cultivateurs disaient en voyant promener une herse par les champs : — Mauvais signe, la terre n'a pas été bien labourée, car où la charrue fonctionne comme il faut, la herse devient inutile. — C'était aller un peu loin, c'était friser l'exagération; mais en revanche c'était donner en peu de mots une idée juste sur les bons et les mauvais labours. Où la charrue a passé, nous croyons que le travail de la herse n'est pas de trop. Puisque la bêche n'exclut pas le râteau, pourquoi le soc exclurait-il la herse, cet autre râteau à cheval qui perfectionne la culture en achevant de diviser la couche arable? Mais si nous nous attachons à l'esprit plutôt qu'à

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la lettre des mots, nous reconnaîtrons avec les anciens que les terres parfaitement labourées pourraient à la rigueur se passer du hersage, de même que les terres parfaitement bêchées pourraient, elles aussi, à la rigueur, se passer du coup de râteau. En d'autres termes, ceci revient à dire que mieux la terre est retournée et divisée, plus le labour se rapproche de la perfection. La bêche n'est le premier des outils agricoles que parce qu'elle met la couche arable sens dessus dessous et qu'elle la divise à merveille. Or, partant de ce principe, nous pouvons affirmer que la meilleure charrue sera celle qui retournera le mieux le sol et le divisera le mieux, en le prenant par petites bandes. Voilà les conditions importantes à remplir, celles qui nous intéressent avant tout ; il y en a d'autres, sans doute, qui ont beaucoup d'importance aussi, mais elles sont du ressort du mécanicien. C'est à lui de nous donner la soHdité, la légèreté et le prix réduit. Lorsque nous aurons à choisir entre deux charrues donnant les mêmes résultats, et l'une et l'autre d'une solidité éprouvée, nous prendrons, bien entendu, celle qui exigera le moins de forces, nous fatiguera le moins et nous reviendra au meilleur marché. Mais, encore une fois, le point capital pour nous, c'est que le labour se fasse par bandes minces et que ces bandes soient convenablement retournées. Avec les larges bandes, simplement déplacées et jetées de côté, on s'éloigne évidemment du travail de la bêche, on s'éloigne de la perfection des labours. C'est plus expéditif, nous le savons, c'est plus conforme aux exigences de la grande culture: mais nous savons aussi que c'est de la besogne grossière, et nous nous rangeons de l'avis des anciens contre les modernes. Il y a eu progrès dans la construction des charrues ; elles sont mieux exécutées, plus simples, plus élégantes, plus légères que les anciennes ; reste à savoir maintenant s'il y a eu progrès dans l'art de s'en servir, si les labours sont mieux faits qu'autrefois. Oui, dans certaines localités, non, dans beaucoup d'autres. Quand il nous arrive de nous reporter par la pensée à

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vingt-cinq ans de date en arrière, nous sommes obligé de reconnaître que dans notre pays les labours de semailles, exécutés avec la charrue à roulettes ou à avant-train, Tempor* taient sur nos labours exécutés aujourd'hui avec Faraire de Roville. Nos bandes de terre étaient plus minces et mieux retournées ; nos billons faisaient plus de plaisir à voir qu'à cette heure. Nous y dépensions plus de temps, il est vrai ; mais n'y aurait-il donc pas moyen de maintenir cette vieille coquetterie des labours avec des charrues perfectionnées, d'aller vite et bien ? Toute la question est là.

Presque partout, nous voyons le laboureur prendre de larges bandes, plus ou moins régulières, faire des écarts, et ne point revenir sur ses pas pour reprendre la besogne manquée. Puis il fait passer la herse sur le champ pour Témotter, le niveler et flatter Toeil. Pourvu que le terrain paye de mine, on est content. Voici Thabit de fête; il est propre, bien brossé, bien luisant ; ne cherchez pas à savoir ce qu'il y a dessous. Nous avons ici des travailleurs à la bêche qui nous rappellent cette manière de procéder. Us enterrent les gazons qui les gênent, ne se donnent pas la peine de les rompre et s'imaginent que tout est pour le mieux quand le râteau a passé dessus. C'est charmant, mais ne vous avisez pas de gratter à quelques centimètres de profondeur, vous n'y trouveriez que des mottes de gazon.

Généralement, nous le disons à regret, on ne se rend pas assez compte du but des labours ; tout en reconnaissant leur utilité, leur indispensabilité, on ne se demande pas en quoi ils sont utiles ; on ne voit pas assez que pour être excellents, ils doivent remuer le sol, le retourner dans toutes ses parties^ le diviser, l'ameublir également ; que cfitte division du sol par les labours ne saurait avoir lieu ni avec une charrue qui en mène trop large, ni avec le scarificateur qui remue sans retourner. Quand nous avons rompu le plus de terre possible en très-peu de temps, sans trop de fatigue pour les hon^mes et les bêtes^ nous nous estimons d'habiles gens ; si en deux

tours de charrue nous pouvions façonner une planche ou billon de deux mètres de largeur, nous n y manquerions pas, soit dit sans offenser personne, et, après cela, vous en trouveriez, et plus d'un, qui vous feraient l'éloge de ce procédé expéditif.

Notre tort, c'est d'embrasser plus de besogne que nous n'en pouvons étreindre et de nous mettre dans la nécessité d'aller à toute vapeur, de supprimer le temps et l'espace. Or, travail précipité, travail mauvais ou médiocre, à moins d'avoir à son aide des machines excellentes. Mais où sontelles donc ces machines de labour, capables de rivaliser pour le fini du travail avec les bras de Thomme ? Nous n'en connaissons pas encore, et en attendant qu'on les invente, nous préférons la qualité de la besogne à la quantité.

Puisque nous venons d'agiter la question des bons labours, il nous paraît convenable de nous demander à présent ce que l'on peut attendre de l'emploi des charrues à vapeur.

Elles intéressent beaucoup les grands cultivateurs, mais fort peu les petits, attendu que, pour en profiter, ils devraient procéder à un remaniement complet de la propriété, faire des blocs avec des parcelles et s'assujettir tous au même assolement. Il est possible qu'un avenir très-éloigné nous réserve cette transformation, et que la force des choses, aidée de l'intelligence des générations futures, donne la solution de problèmes économiques, devant lesquels nos idées étroites se révoltent à présent; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. Nous n'avons à examiner que des charrues expéditives, et à dire ce que nous en pensons. Celle de Fowler ne nous séduit point ; elle nous paraît trop compliquée, trop encombrante ; celle d'Howard nous est inconnue, mais on nous assure qu'elle a des avantages sur la précédente, que sa mise en train offre moins de difficultés et entraîne moins de lenteur. N'allons pas plus loin.

Admettons, si vous le voulez, que la charrue à vapeur de Fowler, ou que celle d'Howard soit parfaite et n'exige pas de

longs préparatifs; quel mérite lui accorderez-vous? Celui d'expédier dans un temps donné plus de besogne que nos charrues ordinaires, et de remuer la terre à une plus grande profondeur. On ajoute que dans les localités où le labourage de rhectare revient à trente et quelques francs par l'emploi des vieux outils, on l'obtiendrait à dix-sept francs par l'emploi de la charrue à vapeur. Commençons par vider tout de suite cette dernière question. Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait admettre que la terre pût se contenter d'une seule façon à la vapeur, et c'est précisément ce que l'on admet, attendu, diton, que cette façon-là serait très-profonde et en vaudrait plusieurs autres.

On nous permettra de n'être pas de cet avis, et de faire observer que la nature du sous-sol règle habituellement la profondeur des labours. On n'ira pas, nous l'espérons bien, nous ramener à la surface 0,15 centimètres de terre vierge dans les champs argileux. Nous nous demandons, après cela, comment fonctionnerait la charrue à vapeur dans les friches pierreuses en dessous, ou pleines de fortes racines. Il n'y a que les bœufs pour un pareil travail ; ils s'arrêtent dés qu'un obstacle sérieux se présente, et c'est pour cela que nous les préférons aux chevaux, qui donnent trop du collier en pareil cas et brisent trop d'outils. Que]serait-ce donc avec la vapeur, qui crèverait la chaudière plutôt que de s'arrêter?

Mais supposons encore que ces obstacles soient imaginaires, et qu'une charrue à vapeur puisse fonctionner aussi aisément qu'un araire de H. de Dombasle ; son avantage capital sera donc d'aller vite, de retourner lestement de grandes surfaces. Reste à savoir si un avantage de cette sorte est de ceux qui doivent nous remplir d'admiration. Examinons et réfléchissons.

On s'accorde à reconnaître que le labourage à la bêche est bien supérieur au labourage à la charrue, et que, si l'on adopte le second de préférence au premier, c'est par nécessité, uniquement parce que la main-d'œuvre est rare et

chère. Quand cette main-d'œuvre abonde, les gens qui veulent de la besogne bien faite la demandent toujours à la bêche, et nous pourrions vous citer un distillateur de Hasselt qui, ces années dernières, a fait défricher cent hectares en dix-huit mois avec cet outil primitif. Nous mettons donc la bêche avant la charrue pour le fini du travail, puis nous mettons la charrue traînée par les bœufs avant celle traînée par les chevaux, parce qu'il y a plus d'uniformité et un peu moins de vitesse avec les bœufs qu'avec les chevaux, et que, dans ces conditions, la terre se renverse mieux et se divise mieux.

Avec la vapeur, nous aurons la régularité, l'uniformité, mais il est à supposer que la tranche levée et retournée avec précipitation ne répondra pas aux exigences d'un bon labour, et que nous regretterons bien plus encore la bêche qiie nous ne la regrettons. La vitesse n'a de valeur pour nous qu'autant qu'elle ne nuit pas à la qualité de la chose travaillée, au moins en agriculture. En Amérique ou en Afrique, on peut ne pas y regarder d'ausçi prés et trouver un profit quelconque à remuer en peu de temps de vastes étendues de terrain, comme on peut le trouver, quand la laine ne manque pas, à fabriquer une douzaine de paires de bas à la mécanique, au heu d'en fabriquer une seule avec les aiguilles à tricoter ; mais dans nos pays, où la terre ne se donne pas, où l'on arrive rapidement à la culture intensive, où, par conséquent, la qualité de la chose travaillée a plus d'importance que son étendue, il n'y a pas à se réjouir de l'intervention de la vapeur.

Nous sommes charmés de parcourir en dix heures, à la remorque d'une locomotive, une distance qui, autrefois en coche ou en diligence, nous prenait deux jours et deux nuits; mais si l'on venait nous dire : il y aura tous les jours de petits déraillements et des côtes plus ou moins enfoncées, nous retournerions sans rougir aux diligences du vieux temps. Nous partons pour arriver, non pour rester en chemin; nous labourons pour retourner, diviser et aérer; et si nous ne pou-

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