‹ Causeries sur l'agriculture et l'horticultureChapitre 56 sur 64 · PAS DE BONNE CULTURE SANS BONNE HERSE · texte numérisé non relu

PAS DE BONNE CULTURE SANS BONNE HERSE

Nous n'avons pas à nous étendre ici sur les usages de la herse ; hos lecteurs, qui ne sont point des apprentis, savent aussi bien que nous que cet instrument sert à unir le sol, à diviser les mottes sans consistance, à ameublir, à peigner la terre, à enterrer les semences, à éclaircir au printemps les récoltes trop drues. Malgré cela, ils n'accordent pas à la herse une importance à la hauteur de son utihté ; la plupart s'en servent par habitude, machinalement, sans bien se rendre compte des résultats qu'ils peuvent en attendre. Nous en avons la preuve ici, nous en avons eu la preuve ailleurs. Il n'y a de bonnes herses que dans les grandes exploitations, et encore pas toujours ; le plus ordinairement, vous ne rencontrez que de chétives herses en bois qui caressent le sol et le grattent à peine du bout des dents, comme si elles avaient peur de l'écorcher. Tant qu'il ne s'agit que d'enterrer des graines fines, de les recouvrir délicatement, c'est bien , mais la herse a un rôle plus important à remplir en agriculture. Il faut qu'elle fonctionne à la suite de chaque labour à la charrue ou à l'extirpateur ; où ceux-ci ont passé, il faut qu'elle passe à son tour, qu'elle entre au vif, qu'elle peigne le dessus et le dessous, qu'elle arrache les racines déjà soulevées et rompues; il faut que la terre sente ses dents et qu'elle en crie. Pans ce cas, les dents de bois ne suffisant point, celles en fer

sont de toute nécessité. Un cheval n'aura plus à lui seul la force de traîner Tinstrument; vous en mettrez deux, trois et plus à la rigueur. Si les chevaux vous manquent, vous ii^ez trouver votre voisin et lui direz : J'ai besoin d'un coup de main, donnez-le-moi aujourd'hui, je vous le rendrai demain; et le voisin vous le donnera. C'est ainsi que vous réussirez à nettoyer les champs des mauvaises herbes qui les infestent; les récoltes sarclées viendront ensuite pour achever Tœuvre, et la jachère s'en ira forcément, n'ayant plus sa raison d'être. Il se rencontre encore en ce siècle des hommes qui vous

soutiennent très-sérieusement qu'il y a des terres condamnées à une malpropreté éternelle. Vous auriez beau faire, disentils, vous ne seriez pas à l'autre bout du champ que les herbes, arrachées à ce bout-ci, repousseraient comme pour se moquer de vous. On dit cela tous les jours dans certains pays. Les mauvaises herbes ainsi que les bonnes s'y développent, j'en conviens, avec une rapidité phénoménale; vous sarclez, et huit jours après il n'y paraît plus ; c'est à recommencer, et puis encore, et puis toujours. Oui, mais à qui la faute? Au cultivateur, qui s'en tient le plus souvent à un seul labour dans l'année et n'emploie la herse qu'en temps de semailles, et

quelle herse ! Un méchant instrument de bois que Ton traîne à bras d'homme, à défaut de cheval, et que Ton peut, au besoin, apporter et remporter sur Tépaule. Cela lait tout juste la besogne d'un fagot d'épines que vous promèneriez en long et en large sur le champ ; c'est un hersage pour rire. Le dessus du sol devient assez propre, le dessous reste sale. Robe de soie, mais chemise à savonner.

Faites donc deux ou trois bons labours préparatoires, et puis arrivez avec la grande herse triangulaire, ou mieux avec la herse en losange de Valcourt ; attelez-y deux ou trois cbe^ vaux, peignez à fond la terre remuée, et au bout de quelques années vous ne direz plus que les mauvaises herbes se moquent du cultivateur.

Se plaindre des mauvaises herbes, c'est reconnaître qu'elles font la loi dans l'exploitation ; c'est reconnaître que l'on cultive en dépit du bon sens, que l'on ne draine point, qu'on laboure mal, qu'on ne déchaume pas, qu'on ramène trop souvent les plantes salissantes à la même place, que les cultures sarclées sont néghgées, qu^on recule devant le sarclage des semis à la volée, parce qu'on ne veut pas se donner la peine de semer en lignes et de remplacer la main-d'œuvre qui manque par les outils perfectionnés qui ne manquent pas. En un mot, se plaindre des mauvaises herbes, c'est avouer très-naïvement son ignorance et sa maladresse, c'est s'amuser

à kncer des petits cailloux en Tair pour les recevoir sur sa tête, c'est cracher dans le puits et boire de son eau le moment d'après.

Nous voyons des individus qui n'ont sous la main ou dans la bourse que tout juste la force de bien iconduire une vingtaine d'hectares, mais qui, pour arrondir un gros domaine et se mirer dans leur vanité, défrichent par cinquantaines et centaines d'hectares. Âpres cela, ils viennent se plaindre de ce que les fougères ne s'en vont pas et font triste effet dans le domaine en question. Il faudrait à ces messieurs une poudre à bon marché pour les sortir d'embarras. Allons donc, mauvais plaisants, chercheurs d'impossibilités et de recettes miraculeuses ! plutôt que de gratter des espaces à perte de vue et d'éparpiller sans résultat vos petites ressources, arrachez les fougères avant qu'elles ne portent graines, et attaquezles au pied avec une bonne charrue fouilleuse, hectare par hectare, lentement, mais énergiquement. Vous avez peur du chiendent? labourez en temps chaud, donnez le temps au soleil d'agir entre les tranches de terre retournées; puis, au bout de quelques semaines, peignez le terrain avec la herse à dents de fer, brûlez les racines sur place, et puis abordez les cultures en lignes, sarclez et binez ; cela vaudra mieux que de ramener céréales sur céréales et de défaire périodiquement par des cultures salissantes ce que vous aurez fait par une Jachère improductive.

— Vous avez peur de la chrysanthème des moissons (de la zizanie), empêchez-la de fleurir, arrachez-la de vos emblaves ; faîtes librement ce que faisaient forcément les anciens cultivateurs belges, sous la domination autrichienne, alors, assure-t-on, qu'on devait payer un florin par chaque pied de zizanie trouvé dans les récoltes. — Vous avez peur de la renoncule rampante, piépou, paupie ou pied-de-poule, peur de l'achillée mille-feuilles, peur de tout? cultivez plus de racines, labourez plus souvent, et vous viendrez à bout de toutes les plantes nuisibles. Vous ne savez que penser de cette

invasion de mauvaises herbes qui vous surprennent et vous affligent parfois au moment où vous vous y attendez le moins? Eh bien ! vous les devez à des millions de petites semences que vous enterrez assez bas pour qu'elles ne germent point, et que vous ramenez Tannée suivante à la surface, d'un coup de charrue, et s*is vous en apercevoir. Si, à la suite de chaque récolte salissante, vous aviez la sage précaution de déchaumer, c'est-à-dire de labourer le plus légèrement possible, à seule fin de recouvrir ces graines, elles germeraient en partie avant l'hiver et vous pourriez les détruire avec la herse avant de donner le labour préparatoire d'automne.

C'est parce qu'on ne se rend pas toujours bien compte des opérations agricoles, que souvent on les néglige ; et parmi celles qui sont le plus négligées dans un grand nombre de locaHtés, on peut citer les sarclages. Dans les cultures étendues, où les semailles ont été faites à la volée, il est plus aisé, sans doute, de recommander aux gens l'arrachage des mauvaises herbes que de le pratiquer, attendu que pour cela il faudrait des bras tant et plus, et aussi de l'argent par mesures ; mais dans les cultures en lignes, ainsi que dans les cultures jardinières, il n'y a pas d' exaise à faire valoir. Ici, l'on doit sarcler plutôt trois ou quatre fois qu'une seule.

Ceux qui ne voient dans un sarclage qu'une affaire de propreté, nous disent à ce propos que le trop ne vaut rien et que, sous ce rapport, pousser les choses aussi loin que dans les Flandres, c'est tout bonnement faire de la coquetterie et du luxe aux dépens de sa bourse, sans espoir d'augmenter en rien le rendement de la récolte. Vous en trouverez d'autres qui ne se pressent jamais assez de sarcler. — Bast, disent-ils, les mauvaises herbes sont trop petites pour gêner les bonnes ; laissons-les pousser encore une semaine ou deux avant de nous en défaire. Et ils les laissent aller, en effet, jusqu'à ce qu'il y ait pour ainsi dire suffocation, étouffement des plantes cultivées, jusqu'à ce que la malpropreté des champs soit telle, qu'un cultivateur décent en rougisse de

honte. Alors on se décide à nettoyer Femblave, on lui met une chemise propre, non pour raison d'hygiène, mais parce que Tautre est trop sale et que les passants en causent en mauvaise part. Si Tamour-propre n'était pas en jeu dans TafTaire et ne se sentait pas piqué au vif par les propos de la critique, vous en verriez qui ne sarcleraient pas du tout, ou qui ne sarcleraient qu'à toute extrémité.

C'est cette négligence que nous avons souvent combattue et que nous ne cesserons de combattre. Nous voudrions que les cultivateurs vissent dans l'arrachage des mauvaises herbes autre chose qu'une opération de propreté et de luxe. Si, pour notre compte, nous en voulons tant aux plantes inutiles, ce n'est pas seulement parce qu'elles salissent les champs et déplaisent à l'œil ; c'est encore et surtout parce qu'elles épuisent le sol en pure perte et affament nos récoltes. Laisser pousser les mauvaises herbes qui, presque toujours, lèvent avant les bonnes, c'est en quelque sorte jeter du grain aux poules dans la cour d'une ferme et ne lâcher ces poules que lorsque les moineaux ont mangé le grain en question. Ne pas sarcler, c'est nourrir des parasites par milliers et par millions, c'est permettre à des plantes qui ne nous servent à rien de se mettre à la table des plantes utiles, de leur disputer les bons morceaux, de s'engraisser à leurs dépens et de ruiner complètement le terrain. En voulez-vous une preuve frappante? la voici:

Supposez que nous ayons deux champs ensemencés l'un et l'autre en colza ou en navette. Notre graine a bien levé dans le premier et mal dans le second. Nous les sarclons une seule fois, puis nous laissons aller les choses à la volonté de Dieu. La belle pousse de colza ou de navette prendra le dessus et ne permettra pas aux herbes parasites de croître à leur aise ; mais ces mêmes herbes ne se feront pas faute d'envahir la récolte manquée et vous ne les tourmenterez pas. Vous vous direz : mon colza ou ma navette ne me rendra tout au plus que les frais de semailles, et je ne ferai pas la foUe de

manger de nouveau de Targent pour débarrasser le champ des parasites qui Tinfestent. Aussitôt la moisson finie, vous mettrez la charrue dans les éteules des deux champs, puis, vers la fin de septemj)re,^ après les avoir fumés également, vous y sèmerez du froment, je suppose. Eh bien, soyez sûr de ceci : c'est que la terre qui vous aura donné déjà un beau colza ou une belle navette produira dans la plupart des cas un excellent grain, tandis que ce sera Topposé dans la terre où la récolte de colza ou de navette aura manqué. Les cultivateurs savent tous à quoi s'en tenir sur ce point, et ils vous diront que c'est Texacte vérité. Au premier abord, cette remarque semble être en contradiction avec les données de la théorie, car celle-ci pose en principe que plus une récolte fournit de graines, plus elle épuise le terrain ; d'où il suit nécessairement qu'un beau colza doit manger plus d'engrais pour mûrir sa semence qu'un colza chétif, et que le froment semé après celui-ci devrait mieux réussir qu^après le premier. Et comme le contraire arrive régulièrement, on s'en pren4 à la science ; on assure qu'elle bat la campagne, qu'elle déraisonne, qu'elle se fourvoie. Erreur, la science ne vous paraît en défaut que parce que vous l'interprétez mal. Dans votre manière de raisonner, vous oubliez de mettre en ligne de compte les mauvaises herbes très-communes dans la récolte manquée, très-rares dans la récolte réussie. Or, ces mauvaises herbes ont presque toujours l'appétit mieux ouvert que les bonnes, et il n'y a rien de surprenant à ce qu'elles épuisent davantage le sol. On pourrait croire qu'il suffit de les enfouir sur place pour réparer le mal. Ce serait fort bien, sans doute, si elles ^'avaient pas encore eu le temps de porter graines, et le dommage, en effet, serait réparable ; mais leurs graines sont mûres, et si dans cet état vous les enterrez, vous aurez immanquablement un blé empoisonné par des parasites de toutes sortes. Si vous prenez, au contraire, le parti de les ramasser par tas et d'y mettre le feu, vous. aurez des cendres de loin en loin ; le froment vous donnera de charmantes

touffes sur les places cendrées, mais partout ailleurs vous aurez à subir les conséquences de l'épuisement du sol.

Les herbes parasites, pénétrez-vous donc bien de cette vérité, sont la plaie de l'agriculture. Ne pactisez pas avec elles, ne leur accordez pas de répit. Jeunes ou vieilles, ce sont des mangeuses d'engrais, et des mangeuses plus actives que les plantes cultivées. Quand vous les voyez dans vos champs ou vos jardins, ne dites jamais : elles sont trop petites, laissons-les grandir pour en avoir plus facilement raison ; mettez-y de suite la main, ou le râteau, ou la herse, ou la machine à sarcler entre les lignes, et cela, non pas une seule fois, mais deux, trois et quatre fois, au furet à mesure qu'elles repoussent. De cette façon, vous n'aurez ni cultures affamées, ni terres épuisées, et vous apprendrez bien vite, à votre profit, que les frais de sarclage sont toujours couverts et au delà par Taugmentation des produits de Tannée courante et de l'année d'après. Si les jachères ont un bon côté, c'est parce qu'elles impliquent des labours répétés t(ui sont autant de sarclages énergiques ; c'est parce qu'elles ont en partie pour but de nettoyer le sol. Étendez le système des cultures en lignes, donnez plus d'extension aux plantes sarclées, arrangez-vous, en un mot, de façon à extirper les herbes nuisibles à mesure qu'elles pousseront, et vous arriverez ainsi à supprimer la jachère.

Les engrais sont la base de l'agriculture, c'est incontestable ; mais l'on se tromperait fort si l'on s'imaginait qu'il suffit de fumer copieusement pour obtenir d'abondantes récoltes. Il n'est pas rare de rencontrer des terres où l'engrais n'a pas été épargné, et qui parfois cependant rendent moins que d'autres approvisionnées à frais réduits, mais mieux travaillées d'ailleurs. Que nous importent vos fumures copieuses, si vous permettez aux mauvaises herbes démanger la moitié ou les deux tiers de la nourriture réservée aux bonnes? C'est du gaspillage, rien de plus. Les fortes fumures n'ont de mérite à nos yeux qu'autant qu'on les fait suivre de

sarclages et de binages répétés. Le cultivateur qui néglige ces deux opérations ne parviendra jamais à réduire le prix de revient de ses récoltes au point de s'assurer de gros bénéfices ; il ne produira pas en raison de ses sacrifices d'engrais ; il n'accomplira que la moitié de sa tâche. C'est parce que notre conviction est bien établie sur ce point que nous insistons avec tant de persévérance sur la nécessité de sarcler et de biner. Ces façons données au sol doublent et triplent, à notre avis, les effets de l'engrais.

Demandez plutôt aux hommes de la culture perfectionnée, c'est-à-dire aux jardiniers, et tous vous diront que le rendement d'une planche négligée n'est point à comparer à celui d'une planche bien entretenue. C'est pour cela que nous voudrions voir les travailleurs du sol débuter par les travaux du jardinage, ne fût-ce qu'une année, avant de s'engager dans les opérations de la grande culture. Ce début les instruirait pratiquement, les éclairerait sur des points encore obscurs et ne laisserait plus de doutes dans leur esprit sur l'importance de certains détails qui passent inaperçus, bien qu'ils assurent souvent à eux seuls le succès d'une culture. Quiconque a mis la main au jardinage sait au juste à quoi s'en tenir sur la portée des sarclages et des binages dans les récoltes ; en sorte que, si vous transportiez l'individu delà petite exploitation dans la grande, il n'hésiterait pas à appliquer aux champs les meilleures pratiques du potager et ne serait point tenté d'élargir outre mesure le cadre de son entreprise. Il se dirait : — La besogne bien faite rend incomparablement plus que la besogne négligée ; donc, embrassons peu et étreignons bien. — Avec moitié moins de fumier que n'en emploient nos cultivateurs ordinaires, il y a gros à parfer qu'il obtiendrait des résultats plus satisfaisants. C'est facile à comprendre : les mauvaises herbes que nous laissons croître aux champs parmi nos emblaves enlèvent en pure perte la meilleure partie des provisions ; en sorte qu'une fumure ordinaire dans un sol livré à ces parasites se réduit nécessairement à une fumure

chètive, et qu'une fumure reconnue très-forte se réduit nécessairement à une fumure médiocre.

En raisonnant juste, on comprendrait qu'en débarrassant les terres des mauvaises herbes, il serait facile de diminuer la quantité des engrais, sans pour cela nuire à la récolte, et que cette diminution permettrait des soins de propreté que nous tenons aujourd'hui pour très-onéreux. Encore une fois, ne nous lassons pas de le redire : sarcler, c*est supprimer les bouches inutiles de nos champs, sauver une bonne partie de nos engrais, réduire par conséquent nos dépenses en fumier, ou accroître la plus value du terrain si nous maintenons nos fumures copieuses. Donc, sarclons plutôt deux fois qu*une, nous y gagnerons sous tous les rapports. Si la main-d'œuvre est trop rare, restreignons nos cultures, en attendant que la mécanique agricole nous ait fourni des instruments expéditifs et à bas prix pour remplacer le travail de Thomme. Ceux que nous possédons laissent encore trop à désirer et sont loin de nous satisfaire.

Après les sarclages, songeons aux binages, c'est-à-dire à ces labours plus ou moins légers, plus ou moins profonds, qu'il convient de donner aux plantes cultivées. Dans tous les sols, mais surtout dans ceux de nature argileuse, les binages donnent des résultats prodigieux, pourvu, bien entendu, qu'on les exécute en temps coilvenable, alors que la terre est ou sèche ou suffisamment ressuyée. Selon toute vraisemblance, les opérations de cette nature facilitent la circulation de l'air dans la couche arable et produisent ainsi l'effet d'un drainage superficiel. En second heu, il est démontré par l'expérience que les terres remuées ainsi de temps à autre résistent mieux à la sécheresse que les autres, probablement par suite de la condensation des vapeurs d'eau de l'atmosphère fiendant la nuit, et aussi parce qu'on arrête à une certaine profondeur l'efTet de la capillarité. Ce fait est si bien reconnu, que dans les opérations de jardinage, alors que la sécheresse est grande et que l'eau nous manque, nous ne

voyons rien de mieux à faire que de biner nos planches tous les huit jours. Aussi, dit-on que le binage vaut un arrosage. Or, dans cette circonstance encore, comme dans les sarclages, nous réalisons une économie d'engrais. Arroser, c'est dégraisser le terrain, le lessiver, et c'est précisément parce que les jardiniers en sont persuadés, qu'ils fument si largement et si souvent les potagers sujets à de fréquents arrosages. Si, en binant plus souvent que nous le faisons, nous parvenons à développer et à maintenir une grande vigueur de végétation sans le secours de Teau, il est clair que nous n'appauvrissons pas sensiblement le sol et que nous ne sommes pas tenus de lui fournir autant d'engrais que si nous avions constamment Farrosoir en main.

Si les binages sont d'une utilité incontestable dans nos petites cultures de jardin, pourquoi ne seraient-ils pas également utiles dans la grande culture de nos champs ? Faisons donc en sorte de biner nos récoltes le plus souvent possible et avec le plus grand soin ; le rendement nous indemnisera de nos sacrifices et de nos peines. Cette fois encore, nous le prévoyons, on va nous répondre que la main-d'œuvre est rare, • que la main-d'œuvre est chère, et qu'il devient souvent impossible d'adopter dans nos campagnes les pratiques admises comme excellentes. Et nous de répliquer comme toujours : — Menez-en moins large, et vous aurez moins à souffrir de la rareté de la main-d'œuvre ; ou bien adoptez les cultures en ligues et introduisez dans vos fermes les outils de labour qui peuvent vous permettre des binages économiques. .

Vous auriez beau labourer, fumer et sarcler convenablement qu*il ne faudrait pas encore, après cela, compter sur de belles récoltes si vous commettiez l'imprudence de ramener trop souvent les mêmes plantes aux mêmes places. En attendant qu'on sache au juste ce que nos plantes prennent au sol et ce qu'il faut par conséquent rendre à celui-ci pour rétablir l'équilibre, un cultivateur intelligent divise son exploitation en plusieurs parties, et ce qu'il sème dans l'une n'y revient qu'après avoir passé dans les autres. Ces divisions s'appellent soles; l'assolement est donc l'opération qui consiste à établir les àoles sur un domaine.

On a cherché à régler les assolements sur l'état d'épuisement du sol après des récoltes de natures diverses. Certains essais de culture ont été faits à cette fin.

Un propriétaire, voulant se rendre compte de la force épuisante de diverses récoltes, s'est imaginé de diviser un champ en plusieurs parties, et de semer dans l'une des pommes de terre, dans 1 autre des betteraves, dans celle-ci du maïs, dans celle-là du sorgho, et autre part enfin des fèves. Les récoltes enlevées, il a semé sur toutes les parties indistinctement le froment du pays. Le compartiment qui avait reçu des fèves rendit par are 25 litres 35 de froment; celui qui avait reçu des pommes de terre ne rendit que 23 litres 74; à la place des betteraves, on n'obtint que 23 litres 33; à la place du maïs, 21 litres 43; enfin le compartiment de sorgho ne produisit que 11 litres 66.

On pourrait croire d'après cela que les fèves épuisent trèspeu le sol, tandis que le sorgho Tépuise énormément. Pour

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notre part, nous ne pouvons adopter cette manière de raisonner. De ce que le froment réussit mieux après une plante qu'après une autre, il ne s'ensuit pas qu'on doive conclure au plus ou moins d'épuisement du sol. Cela prouverait tout au plus que le froment n'aime pas à succéder à certaines plantes qui vivent du même régime que lui, tandis qu'il peut être ramené sans inconvénient à la place de certaines autres plantes aimant un régime différent du sien. La question a été résolue dans un'sens absolu, tandis qu'elle ne devait l'être que dans un sens relatif.

Supposons que nous semions deux ou trois années de suite des oignons à la même place, qu'arrivera-t-il? Les dernières récoltes baisseront très-sensiblement et les mauvais résultats nous rappelleront à l'ordre. Dirons-nous, pour cela, que la terre de notre potager, que nous aurons fumée plutôt deux fois qu'une dans le courant de l'année, sera une terre épuisée et pour ainsi dire impropre à la production? Évidemment non. Nous dirons tout simplement qu'elle est épuisée quant aux vivres essentiels à l'oignon, mais qu'elle reste fort riche quant aux vivres essentiels à d'autres végétaux.

Il est reconnu et admis que, par leur manière de vivre, certaines plantes sont tout à fait antipathiques à d'autres, et qu'où les unes ont passé les autres en question ne prospère* ront point. Ceci ne prouve pas l'épuisement absolu. Il n'y a rien d'extraordinaire à ce que le froment réussisse bien après les fèves, qui sont de la famille des Légumineuses, et réus^ sisse mal après le sorgho, qui est^ ainsi que lui^ de la famille des Graminées, qui, par conséquent, est censé vivre de la même vie ; mais supposons qu'au lieu de semer du froment sur les compartiments on eût semé une légumineuse, il y a gros à parier qu'elle aurait mieux réussi après le sorgho qu'après les fèves. Dans ce cas, pour se montrer conséquent avec la nouvelle théorie proposée, on aurait dû reconnaître nécessairement que le sorgho épuise moins le terrain que la fève, ce que personne n'admettra. ,

Prenons encore un autre exemple : — Voici des terres fumées à outrance, comme on les fume d'ordinaire dans le pays flamand. On y sème du trèfle tous les cinq ans ou du lin tous les sept ans. Un moment vient où ces terres refusent le service et ne rapportent plus ni trèfle ni lin. Voici d'autre part une prairie usée quant à Therbe, un gazon fatigué, chargé de mousse et pour ainsi dire essoufflé à force d'avoir produit. Direz-vous pour cela que les terres et la prairie en question sont fatiguées et usées dans un sens absolu? Assurément non, car à la place du trèfle rompu, de la linière inerte, du gazon retourné, vous pourrez semer, plusieurs années de suite, et même sans engrais, des récoltes particulières qui prospéreront très-bien.

Il suffirait de changer de localité et de pays pour rencontrer des cultivateurs dont les observations seraient sur plusieurs points en contradiction avec les précédentes. Nous n'aurions pas de peine à découvrir en France des praticiens qui n'entendent pas qu'on sème une céréale d'automne après des ponunes de terre; nous n'en aurions pas davantage à découvrir en Belgique des praticiens également recommandables qui expriment une opinion tout opposée. Pourquoi cela? C'est que la composition des sols varie singulièrement et que ce qui s'applique à une nature de terrain ne saurait raisonnablement s'appliquer à un terrain de nature différente.

Ce qui est vrai chez un cultivateur peut donc fort bien ne pas l'être chez son voisin ou chez un cultivateur étranger. Et de là, cette conclusion, à notre avis erronée, que l'agriculture est une science de localité, quand en réalité c'est une science générale qui a ses règles et ses principes invariables. Il n'y a de local, rèpètons-le, que leur apphcation. Admettre le contraire, ce serait établir qu'un cultivateur intelligent serait incapable de réussir de prime-saut en changeant de contrée ou d'exploitation. Or c'est ce que nous n'admettons pas. Nous croyons fermement que tout homme qui saura distinguer les terrains entre eux, et tenir compte des circonstances climatériques

pourra passer du midi au nord, du nord au midi, des pays plats aux pays élevés et vice versây avec l'assurance de prospérer dans ses entreprises. L'important, c'est qu'il raisonne ses opérations, et qu'il applique les principes généraux de l'agriculture, selon les exigences du sol, de Taltitude et du climat.

11 est évident que, si la chimie agricole et la climatologie étaient assez avancées pour nous renseigner à souhait, nous n'aurions pas besoin de recourir à des essais locaux pour nous fixer sur la marche à suivre dans telle ou telle exploitation. Déjà nous possédons certaines données propres à nous guider; malheureusement, elles ne sont pas à la portée et à la connaissance de l'immense majorité des praticiens.

Ce qui est bien admis pour le moment, c'est l'inconvénient du retpur trop rapide des mêmes récoltes au même endroit, et par conséquent la nécessité d'éloigner ce retour autant que posssible. L'abus des retours trop rapides s'accuse soit par une baisse marquée dans le rendement des récoltes, soit par l'amoindrissement des qualités de la plante cultivée, ou par des maladies, ou par la venue des plantes parasites et même par les ravages des insectes qui deviennent d'autant plus nombreux que les plantes souffrent davantage.

Les Normands ont donc eu raison de se demander si la culture suivie du colza dans la plaine de Gaen n'aura pas quelque jour des conséquences fâcheuses. A cette question, M. Isidore Kerre répond que, pour être avantageuse, cette culture exige beaucoup d'engrais; puis il ajoute que le colza est beaucoup plus épuisant que les céréales et que son retour trop fréquent à la même place pourrait avoir des résultats très-graves quant à la fécondité du sol. Enfin, il fait observer que l'épuisement de ce sol serait moins sensible et plus lent, si l'on avait la précaution de lui restituer les pailles, les siUques, les souches et les tourteaux provenant des récoltes.

11 va sans dire que nous sommes complètement de l'avis

de M. Isidore Pierre dans le cds particulier. Nous ne sonunes pas de ceux qu'enthousiasment les tours de force en agriculture et qui croient naïvement que tous les beaux commencements doivent avoir une belle fin. Qu un terrain soit, par la nature même de sa composition, favorable à telle ou telle plante; que la même récolte y prospère, presque sans fumure, cinq ou dix années de suite; nous l'admettons et le comprenons ; mais, en même temps, nous sommes forcé de reconnaître que tout s*use en ce monde, qu'à force de puiser au môme sac on finit tôt ou tard par eu trouver le fond, et qu'une terre usée n'est pas facile et coûte cher à rétablir. Pas de remboursements à des époques déterminées, pas de crédit. Les cultures industrielles, faites sur une grande échelle, ont pour la plupart l'inconvénient de ne rien restituer ou de ne restituer que trés-peu de chose au sol ; voilà pourquoi nous les redoutons.

Les cultivateurs de betteraves savent ce qu'il en coûte de les ramener tous les deux ans à la même place. Non-seulement la matière sucrée va en diminuant, mais la terre finit par ne plus pouvoir les nourrir comme il faut et les insectes nuisibles y abondent*

Les cultivateurs de chanvre savent bien ce qu'il en coûte de ramener trop souvent et trop longtemps le chanvre à la même place; les orobanches envahissent la chenevière et vivent sur les racines de la plante textile.

11 en est de même pour d'autres récoltes. Quand on abuse du trèfle et qu'on en sème tous les quatre ans sur un champ, les orobanches s'y mettent aussi et les regains n'ont plus la force de pousser. Quand on abuse de la luzerne, la cuscute l'envahit.

Nous pourrions muItipUer les exemples à l'infini; nous nous en tiendrons à ceux qui précèdenti Ils suffisent pour faire comprendre qu'un bon assolement est la base de toute bonne culture.

L'histoire du fermier Leroy nous en fournit la preuve, et

nous allons vous la raconter : on y verra, en outre, ce qu*il faut de courage pour substituer une pratique nouvelle à la routine de plusieurs siècles :

Voici Metz ; passons, nous n'avons rien à faire dans les villes, pour le moment du moins. Allons à une bonne lieue de là, tout près d'Augny; nous verrons la ferme de Château-Bas et nous nous y arrêterons. Sous le premier empire, c'était d'un pauvre rapport, à ce qu'on dit; il n'y avait pas d'eau à boire pour le fermier, même en travaillant ferme : aujourd'hui ce n'est plus cela ; la terre de Château-Bas n'a point sa pareille dans les environs; la chance a tourné : autrefois misère, à cette heure bénédiction.

n y a de ceci une cinquantaine d'années, un peu plus, un peu moins, nous ne savons pas au juste. Le malheur se mit à tomber sur la ferme de Château-Bas ; la fermière mourut ; trois ans plus tard, ce fut le fermier, le père Leroy. Dieu ait leur âme ! Trois enfants, restaient, une fille et deux garçons. L'aîné des garçons avait seize ans, pas davantage, l'âge où l'on joue encore aux barres et à la toupie dans les écoles. Celui-là ftit obligé de devenir tout de suite un homme et de prendre soin de la culture, à la place du vieux père qui n'était plus là. Le jeune Leroy avait du cœur, du goût et de la tète, trois qualités qui devaient lui porter bonheur. Les gens du pays le plaignaient, et disaient que c'était commencer bien jeune, que les choses iraient mal, qu'un enfant ne sauraitporter la charge d'un homme, que la ferme allait fondre comme neige au soleil et qu'on serait forcé de vendre le train. Leroy était le seul peut-être qui ne vît pas ainsi les choses en noir. Il avait le jugement droit ; il se mit à réfléchir sur les inconvénients du vieux système de culture que suivait son père et reconnut sans peine que la ruine était au bout et, que, pour se tirer d'embarras* il devait s*y prendre- autrement et bien Vite. Mais comment faire? Il n'atait personne pour le conseiller, il n'avait pas un seul bon Uvre dans les mains j heureusement, sa mémoire était sûre. A diverses reprises, en ces temps de

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guerre, le fermier de Château-Bas ayaiteu à loger des soldats français, des jeunes, des vieux, de ceux qui avaient couru TEuropeet marché dans les terres labourées de tous les pays. Les soldats sont naturellement conteurs, vous le savez ; ils parlaient donc de leurs batailles, de leurs aventures, de ce qu*ils avaient vu, de ce qu'ils n'avaient pas vu. Le jeune Leroy écoutait des deux oreilles et la bouche ouverte pour ne rien perdre ; puis, quand les soldats avaient bien secoué le sac à la poudre et le sac aux victoires, Leroy les questionnait sur d'autres points, et voulait savoir de quelle façon on cultivait la terre à l'étranger. Les soldats qui, pour la plupart, étaient paysans, ne se le faisaient pas demander deux fois et se mettaient derechef à courir l'Italie, le Piémont, l'Allemagne et la Pologne, racontant la manière de faire des uns, la manière de faire des autres. C'est ainsi que Leroy apprit qu'on ne pratiquait pas partout les choses comme à la ferme de Château-Bas ; que dans les pays avancés sous le rapport de l'agriculture, on ne donnait pas du repos à la terre tous les trois ans ; que dans ces mêmes pays, on disait beaucoup de bien du trèfle, du colza et des racines. Là-dessus, Leroy se souvint d'un conseil que lui avait don;ié son oncle, le jour même de l'enterrement du père, conseil de semer du trèfle, et il se promit de le suivre.

Il en sema, en effet, dans une petite partie de ses froments, et s'en trouva bien. Du fourrage à la place d'une jachère, c'était tout profit. L'année d'ensuite, il voulut continuer, non plus sur une petite partie, mais sur une grande. Son frère n'entendit pas raison; c'était foUe, d'après lui, de songer à rompre avec les habitudes de l'endroit et de courir les hasards au risque de se mettre dans l'embarras. L'ainé chercha à le rassurer, mais ce fut impossible. Pour avoir la paix dans la maison, il céda en apparence ; mais une belle nuit que le jeune frère et la sœur dormaient et qu'il faisait un magnifique clair de lune, I^eroy se leva sans bruit, ouvrit la porte avec la prudence d'un voleur, la ferma de même, s'en

alla dans les avoines de la ferme, y ^sema de la graine de trèfle, revint à la maison, et rentra sans éveiller personne. Le tour était joué.

A quelque temps de là, chacun se plaignait de la rareté et de la cherté des fourrages. — Alors le jeune frère confessa ses torts et regretta tout haut de s'être opposé à Tintèntion de Taîné. Et celui-ci de rire sous cape et de raconter bien vite qu'il n'avait pas tenu compte de l'opposition.

La récolte fut belle, très-belle. Les cultivateurs des environs n'en crièrent pas moins à la folie en voyant un tout jeune homme détruire ainsi Tassolement triennal, et chacun lui prédit une ruine certaine. Leroy laissa les gens crier et prédire. Il fit une coupe de trèfle, une seule, répandit du fumier en couverture pour relancer la végétation et enterra la seconde récolte au moment de la floraison. Les cris redoublèrent ; les habiles de l'endroit se mirent à hausser les épaules plus fort que jamais. Leroy ne s'en émut pas. 11 avait remarqué qu'en faisant ainsi, les champs devenaient meilleurs et les récoltes plus riches ; il marcha donc en avant, toujours dans le même système, sans dévier ni broncher, comme marche un homme convaincu. Et il l'était, celui-là. En voici une preuve : — Une année que les fourrages étaient hors de prix et que ses trèfles étaient en fleur pour la seconde fois, on vint lui en offrir deux cents francs par hectare, argent comptant. Les dix-neuf vingtièmes des cultivateurs n'auraient pas résisté à pareille offre ; Leroy tint ferme ; il ne vendit pas sa seconde récolte, il l'enterra comme de coutume. Ses voi^ns le qualifièrent d'imbécile et de cerveau fêlé ; Leroy se moqua des voisins et continua de plus belle ses améliorations, lorsque, s'étant marié, il se trouva seul dans la ferme, maître absolu, pouvant modifier, remanier, créer tout à son aise.

Le jeune homme qui, à l'âge de seize ans, se trouvait à la tête d'une ferme de quarante-cinq hectares, sans avances, n ayant qu'un petit nombre de bestiaux rendant par année quatre-vingts voitures de fumier, se trouvait, trente ans plus

tard, à la tête de quatre-vingts hectares, dont trente*cinq lui appartenant. Il avait de plus une vingtaine de chevaux de trait et vingt-deux vaches laitières qui lui produisaient cinq cents voitures d*engrais. Il était arrivé, en tâtonnant, en se creusant le cerveau, à découvrir un assolement des plus rL ches, mais en certains points en désaccord avec les données de ragi*ononiie. C'est, dit Mathieu de Dombasle dans les Annales de RovUle^ un assolement de neuf ans, ainsi qu'il suit

Première année. — Jachère fumée à vingt-quatre voitures par hectare ;

Deuxième année, — Colza biné en automne et au printemps ;

Troisième année. — Froment avec trèfle ;

Quatrième année, — Trèfle ; fumure de dix-huit voitures par hectare après la première coupe, et la seconde enterrée en vert ;

Cinquième année. — Colza cultivé comme ci-dessus ;

Sixième année, — Froment ;

Septième année. — Trèfle ou plantes sarclées, avec vingtquatre voitures de fumier par hectare ;

Huitième année, — Froment ;

Neuvième année, — Avoine.

Notez, s'il vous plaît, que Leroy n'avait pas affaire à des terres d'une culture facile. Toute son exploitation portait sur de l'argile compacte, tenace, d'une fraîcheur extrême et ordinairement fertile en mauvaises herbes. Or pour peu que l'on examine de près cet assolement, on est tenté de se demander;

Comment le trèfle pouvâit-il réussir en revenant si souvent à la même place ?

Comment les engrais verts qui fournissent beaucoup d'eau et beaucoup d'acides, pouvaient-ils donner de bons résultats dans des terrains froids?

Comment se peut-il qu'avec un assolement semblable les champs n'aient pas été infestés constamment de mauvaises herbes?

Nous allons essayer de répondre à ces diverses questions. Si au lieu d'enterrer une seconde récolte de trèfle en fleurs, Leroy avait imité ceux qui prennent deux récoltes successives de ce fourrage et n'enterrent qu'un mauvais regain, il est évident que cette plante n'aurait pu revenir à la même place à des époques si rapprochées. C'est précisément parce qu'il se contentait d'une seule coupe et enfouissait la seconde récolte avec fumier que la terre n'était pas épuisée.

Quant aux bons effets des engrais verts dans ces terres, nous avons de la peine à nous en rendre compte. Il y a lieu de croire aussi que les labours fréquents et les hersages énergiques que donnait Leroy avec d'énormes herses à dents de fer traînées par trois, quatre et même six chevaux, facilitaient l'évaporation de l'excès d'eau. Il y a lieu de croire aussi que les substances alcalines des engrais enfouis avec le trèfle, neutralisaient les acides des engrais verts.

Quant aux mauvaises herbes, si elles n'ont pas infesté les champs de Leroy, c'est grâce aux hersages et aux binages devant lesquels il ne reculait pas et qui lui ont permis d'attendre la neuvième année pour étabUr la jachère.

Un mot encore pour terminer. Qu'est devenu l'intelligent fermier de Château-Bas? est-il vivant? est-il mort? Noug l'ignorons. Nou3 n'avons connu cet homme intéressant que par les pages que lui a consacrées Mathieu de Dombasle dans ses Annales de Roville et par l'ancien rapport de M. Emile Bouchotte, sollicitant des membres de l'Académie de Metz une médaille d'encouragement pour le fermier Leroy.

« Vous qui vivez, leur disait-il, dans un siècle où brillent les plu5 vives lumières, qui vivez au milieu d'une population nombreuse dont il importe d'assurer l'existence, au milieu d'une industrie active qui réclame sans cesse les productions variées de la terre, laisseriez-vous sans récompense les nobles travaux d'un fermier qui, s*élevant au-dessus des préjugés et des lumières de sa classe, a su réaliser les théories des plus savants agronomes? »

DC8 SEMAILLCS ET DC LA SEMCNCC

Quand la terre est prête et l'assolement fixé, il n'y a plus qu'à s'occuper des semailles et à choisir d'abord de bonnes graines pour la reproduction de nos plantes cultivées, conmie nous choisissons de bons étalons pour la reproduction de nos animaux. C'est presque toujours par le choix des graines que nous péchons, surtout en ce qui concerne les céréales. Au lieu de faire notre semence, nous l'achetons en Angleterre ; nous demandons à nos voisins le blé Victoria, le blé géant, le blé généalogique de Hallett, etc., et nous nous redressons fièrement pour avoir importé ce que nous n'avons pas eu l'intelligence de créer.

Nous écrivions, il y aura bientôt six ans : c Nous ne connaissons pas de, fermiers qui fassent une culture spéciale de porte-graines de céréales. Ils prennent la semence parmi le grain de leur propre récolte, ou bien ils l'achètent au marché, à l'approche des semailles. Voilà ce qui se pratique le plus ordinairement. Pourvu que cette semence paye de mine et de poids, et soit bien propre, ils se tiennent pour satisfaits.

« En ce qui regarde le froment, certains amateurs ont soin cependant de débarrasser les gerbes des mauvaises herbes qui peuvent s'y trouver, et de battre légèrement les épis, sans déUer ces gerbes, afin de ne détacher que les graines les plus mûres. D'autres ont la patience de récolter un à un les plus beaux épis d'un champ, toujours après leur plus complète maturité ; puis ils les battent au fléau, passent les grains au crible et gardent les plus beaux pour semence. Cette dernière méthode fera peut-être rire les lourdauds de l'agriculture; mais les hommes de quelque intelligence ne la

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