Sauvai, III, 270 et passim
2. Les Antiquitei^ histoires et singularité^ de Paris, ville capitale du royaume de France^ etc., ^5S°-, ^ Paris.
sauvez des églises d'Angleterre. » Voilà, si je ne me trompe, la première mention d'une vente spéciale de curiosités en France, vente nombreuse à n'en pas douter, pour que Corrozet prenne la peine de la consigner parmi les événements mémorables. L^ Angleterre payait cher son apprentissage de la réforme ; la paix venait d'être signée entre Edouard VI et Henri II, la Manche était libre et le catholicisme anglais profitait des premiers navires pour émigrer avec son art, ses souvenirs et son passé; ce jour-ln, contre sa coutume, l'Angleterre nous a laissé ses plus belles dépouilles. Singulier spectacle, pour le dire en passant, que ce va-et-vient perpétuel de la curiosité entre les deux pays! « Après la bataille de Crécy (1346), dit un écrivain anglais ', les vainqueurs rapportèrent dans leur patrie tant de trésors qu'on ne trouvait pas de famille, si modeste qu'elle fût, qui ne possédât des meubles et des effets précieux, tels que soieries, fourrures, tapisseries, lits brodés, orfèvrerie d'or et d'argent, agate et cristaux de roche, bracelets, chaînes et colliers venus de Caen, de Limoges et d'autres villes étrangères. » Deux siècles plus tard, les plus belles productions du moyen âge anglais passent la Manche pour être vendues à Paris, en place publique, au profit des collections françaises ; c'était notre revanche.
I. "Wartoii, Hist. of Poetry^ II, 254. — LaboiJc, Gloss., au mot esmail d'Angleterre.
En 93, nouveau déplacement; cette fois c'est l'art français qui fait le voyage, et les splendeurs du Palais-Royal, de Versailles, de Trianon, de nos vieux hôtels, traversent la mer pour aller peupler les châteaux de TAng-leterre. La prochaine fois, ce sera notre tour; mais nous avons le temps d'attendre, nos voisins ne semblent pas près de nous céder la place. Le premier coup de filet ne leur a pas suffi; depuis la Révolution, il dure toujours.
Un document récemment découvert et immédiatement enterré dans la Revue des Socie'te's savantes des départements^, le procès-verbal de la vente de Claude Gouffier, va nous apprendre par le menu comment se passait une vente au xvi^ siècle".
Du personnage, je ne dirai qu'un mot : Claude Gouffier, seigneur de Boisy, duc de Roannès et grand-écuyer de France, était un gentilhomme
1. Ce procès-verbal avait déjà été signalé par M. Benj. Fillan. Il a été inséré dans la Revue des Sociétés savantes des départements ^tomt VII, avec une notice de M. Alfred Darcel.
2. Du temps de Brantôme, ces ventes étaient une mode parisienne : « Ce bon gentilhomme vint quelque temps après à mourir, et toutes ses hardes (ellets et meubles), à la mode de Paris, vindrent à estre criées et vendues à l'encan. » Dames Gal.^ Disc. 1".
élégant et amateur par excellence ; il fut, avec sa mère Hélène de Hangest-Genlis, le créateur des délicates faïences d'Oiron. Amoureux passionné de l'art et des artistes, il les protégea si bien, qu'à sa mort on fut obligé de vendre tous ses meubles pour payer ses dettes. C'est pourquoi, l'an 1^72, le jeudi 18 septembre, vingt-cinq jours seulement après la Saint-Barthélémy, maître Claude Lamonyeulx, « premier huissier du roi en la cour du Parlement », se transportait à l'hôtel de Boisy, rue Saint-Antoine, pour procéder à l'adjudication des meubles de l'hôtel et dresser le procès-verbal. La première vente comprend les meubles et les effets, elle dure quatorze jours et se tient dans la cour de l'hôtel. Chaque jour, trois hommes de peine descendent les meubles « des chambres haultes et les coffres de bahuts plaincts de leinges * ». La seconde vente, celle de « la vaisselle d'argent et des bagues d'or et sans pierrerye », ne dure que trois jours-, elle est faite « en l'hostel de Jehan Langlois, marchand joailher, priseur et vendeur de biens, sciz sur le pont aux Changes, lieu accoustumé pour vendre bagues et joyaulx ». Chaque vacation est très-courte et ne dépasse pas une moyenne de vingt articles, adjugés au fur et à mesure qu'ils se présentent, sans que M' Lamonyeulx paraisse faire un choix et adopter un
I. A la fin de la vente, ces trois hommes reçoivent chacun lo livres tournois « pour leur salaire et vaccations ».
oidre de préséance. Presque toutes les adjudications dépassent la prisée; souvent elles atteignent le double et le triple. Deux articles seulement sont adjugés au rabais faute d'enchères, une robe de velours noir et « une paire d'heures en parchemin, prisée 175 livres, déhvrée néantmoings pour la somme de 1 5 5 livres, après avoir icelle exposée en vente par chacun jour et mainte fois criée ».
A voir le personnel des acheteurs et comme les enchères sont rondement menées, on ne se douterait guère qu'on est au lendemain de l'épouvantable massacre du 24 août 5 mais il s'agit d'une de ces ventes qui font courir le tout Paris de 1572.. C'est le rendez-vous obligé du beau monde, chacun veut y faire figure coûte que coûte, et prendre une part de ces dépouilles opimes.
Jusque-là le spectacle n'a rien de bien nouveau, nous connaissons par cœur ces grandes assises de la mode et de la curiosité. Ce qui surprend davantage, c'est le duc d'Aumale^ achetant d'occasion un manteau de cérémonie, M'"* de Chavigny une robe de velours, le président d'Orsay des chausses et des pantoufles. Catherine de Médicis elle-même avec ses filles d'honneur, M"" de Bourdeille et de la Chasteigneraye, Monsieur-, frère du roi, le cardinal de Bourbon, assistent à la vente, et ilfaitbeau
1. Claude de Lorraine, troisième fils de Claude, premier duc de Guise.