‹ Causeries sur l'art et la curiositéChapitre 30 sur 93 · Depuis Henri III · texte numérisé non relu

Depuis Henri III

voir ces grands personnages disputant les douzaines de serviettes, les draps de Hollande, les tabliers de toile ouvrée* à « la femme de Savart, rôtisseur, rue aux Ours ». Tout cela paraît sing'ulier, j'en conviens ; la pauvreté des toilettes actuelles ne mérite pas tant d'honneur. Mais jadis l'habit d'apparat, la lingerie de luxe étaient supérieurement travaillés, d'une extrême solidité et coûtaient fort cher : à la vente Gouffier, une robe de satin « fourrée de martres », prisée loo livres, s'élève à 425 ; les tabliers de g-uipure sont vendus 8 et 12 livres la pièce, deux nappes brodées 106 livres. Ces parures exceptionnelles sont des œuvres d'art, des valeurs qui se donnent en cadeau et passent de main en main, d'une g-énération à l'autre, comme aujourd'hui les cachemires, les dentelles et les fourrures-. On s'en sert rarement, on les use peu; dès lors on peut sans scrupule les acheter en vente publique.

Le mobilier de l'hôtel n'est pas moins magnifique, et la cour, la robe, les élégantes sont à leiuposte, poussant les enchères à qui mieux mieux

1. Il s'agit des « tavaiolles de toile de linomple (linon) » mentionnés à l'art. 432 de V Inventaire de Catherine de Médias.

2. «J'avais un autre habit de moire grise; je l'avais acheté 2,000 francs du marquis de Vaubrun... Mes habits me demeurèrent et je m'en servis trois ou quatre fois seulement. I!s me firent beaucoup d'honneur; celui que j'avais eu de Vaubrun fut généralement admiré et m'allait fort bien... Si le marquis de Louvois m'avoit voulu croire, il aurait pris un de ceux-là qui lui auroit coûté très-peu à raccommoder. » AJém. de Brienne. ch. XXVI.

sur les lits, les siég^es, les tapis et les étoffes, les o-arnitures et les tentures. M. de Villeroy, secrétaire des finances, achète en bloc, pour 1,800 livres, la chambre à coucher de velours cramoisi à crépines d'or, avec ses meubles en noyer à marqueterie\ Monsieur, frère du roi, fait monter jusqu'à 700 livres un dais « avec sa queue de toille d'argent frizé d'or et d'argent, et de toille d'or cramoisy frizé d'or»; la duchesse de Lorraine paye 43 6 livres une « tapisserye de cuyr doré faict à moresque ». Citons encore dans la foule les présidents de Nully et Berjot, le Procureur Général, M'^-^Brul art, femme de Nicolas Brulart qui fut iM. de Sillery, M'"' Milon, fille du premier intendant des finances, M'"'Pinart, femme du maître des requêtes, « l'apothiquaire » Favreau,le médecin Miron, et un personnage d'importance, Jehan, « tailleur du Roy », qui achète peut-être pour le compte de son maître.

Le seigneur d'Adjacet s'intéresse surtout à la curiosité et choisit « ung harnois d'homme d'armes complect, gravé et dorré à moresque », le portrait du roi Henri II et « soixante tableaux painctz en huille, garnis de leurs moulures dorrée, l'ung ung cartel de la figure du feu duc de Guise et les aultres sur boys ausquelz sont despainct plusieurs anciens empereurs, roys de France et autres seigneurs ». Louis di Ghiaceti-, — on l'appelait d'Adjacet ou

1. Je recommande aux curieux le détail de la chambre à coucher de Gouffier, minutieusement décrite dans le procès-verbal.

2, Voir à sou sujet le Journal de Henri IH. Cologne, 1720, II, 394

d'AdjOiito, — était un Florentin installé à Paris depuis quelques années. 11 s'occupait alors d'achever son hôtel*, une des merveilles de la capitale; '( toute la cour, dit Sauvai, ne pouvoit assez contempler ses meubles somptueux, les figures antiques, les tableaux de Raphaël, de Michel-Ange, de Jules Romain, et de tous les meilleurs peintres d'Italie. En un mot, cette maison étoit la seule, la plus belle et la plus superbe du siècle passé. Chacun alors l'alloit voir pour un sou'- ». J'ignore si l'amateur italien laissait visiter pour le même prix sa collection secrète. Sauvai n'en parle pas; Brantôme est moins discret et assure que les dames étaient admises'.

L'hôtel de Boisy n'avait rien de pareil à montrer aux visiteurs ; ce n'était pas un musée, mais un élégant pied-à-terre. Pour admirer la collection des Gouffier, il fallait faire le voyage d'Oiron\ A Paris, dans la rue Saint-Antoine, la curiosité n'est admise que juste à point pour accompagner les meubles et rappeler les prédilections du maître de la maison. D'Adjacet met la main sur la meilleure part; après lui le président d'Orcay achète quelques portraits et une épée « garnye de sa dague », qui pourrait bien être celle que possède aujourd'hui M. le baron

1. Vieille rue du Temple, vis-à-vis celle des Blancs-Manteaux.

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