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Vente Maurice

Chardin vont rejoindre Gouthières ; quanta Boucher on n'en parle même pas, Menjaud et Laurent prennent sa place. L'égyptien triomphe et les momies font prime. L'amateur se met au régime pour se refaire, le brocanteur expie ses péchés de jeunesse et la rcinsion se repose sur ses lauriers, espérant de meilleurs jours.

Pourtant la grande curiosité n'était pas morte. Retirée loin du monde, chez quelques incorrigibles comme Lapeyrière, Lafontaine, le chevalier Érard, elle attendait son heure. D'autre partie mouvement romantique avait fait éclore une nouvelle génération de chercheurs : les uns, comme Nodier, ouvraient aux bibliophiles des filons inexplorés; les autres s'appelaient Lenoir, Du Sommerard, Sauvageot, Revoil, Willemin, pionniers infatigables et grands ramasseurs de miettes. Derrière eux marchait une petite armée de commerçants actifs, intelligents. M"' Delaunay, Escudier, Montfort% Roussel, Beurdeley, Henry, Grandjean, l'honnête Mannheim qui vit encore et dont le fils continue fidèlement les traditions paternelles. Les recrues se préparaient à sauver les débris de la vieille garde.

A partir de 1830, on commence à reprendre courage. Déjà le marché s'élargit 5 quelques collections célèbres, celle d'Erard (1832), de Jacques Laffitte (i834),de la duchesse de Berry (I837),tom- I. La vente Montfort (10 décembre 1833) produisit 119,961 francs.

bent dans le domaine public. Bientôt l'école française contemporaine fait son apparition sur le marché; le xvin'' siècle sort de terre à son tour, ramenant ses peintres, ses graveurs et ses livres. De 1840 à 1850, les ventes se succèdent rapidement : le comte Perregaux, Aguado, Debruge- Duménil, le maréchal Souk, Armand Bertin, Patureau, — j'en passe et des plus renommés, — versent dans la circulation les trésors de leurs galeries. Tableaux, estampes, émaux, livres, faïences, médailles, l'antiquité, le moyen âge et les temps modernes, la grande et la petite curiosité arrivent pèle-môle et inondent la place. Le torrent est irrésistible, il entraîne la mode et la foule; les ventes engendrent l'amateur, l'amateur engendre les ventes, l'un pousse l'autre, et, le marchand aidant à tous les deux, le commerce de la curiosité prend des proportions inouïes.

Cependant la Révolution avait bouleversé le régime des ventes, comme le reste. La loi du 27 ventôse an IX ( 1 80 1 ), en établissant à Paris quatre-vingts commissaires-priseurs pour remplacer les huissiers priseiu'S supprimés, leur avait donné le monopole des ventes aux enchères. La nouvelle Compag-nie, logée à l'ancien hôtel des Fermes, tenta d'y centraliser ses opérations 5 mais le local était insuffisant. Elle émigra place de la Bourse et quelques dissidents s'installèrent rue des Jeûneurs, sans pouvoir contenir le flot envahisseur. Enfin la Compagnie prit le parti de construire à ses frais un éta-

blissement central, unique et d^iinitif; l'hôtel Drouot fut ouvert au public dans les premiers mois de 1854.

Ici s'arrête notre histoire. Depuis Vatrium auctionarium des Romains jusqu'à V hôtel Drouot, le commerce de la curiosité a fait du chemin. Nous l'avons vu débuter, prendre corps, se transformer, grandir, marquant chaque jour un plus bel appétit. Aujourd'hui le minotaure a toutes ses dents; il consomme bon an mal an 650 catalogues par saison ', 5 par jour, et compte bien ne pas en rester là.

I. Du 7 octobre 1876 au 27 juin 1877 : Catalogues de tableaux, 244; de livres et d'estampes, 127; de monnaies et d'antiques, 12; d'autographes, 11; de faïences, 19; d'amies, 6; d'autres curiosités, 229; en tout, 648 catalogues.

HA QUE pays a sa matière de prédilection oii il excelle, a dit un homme d'esprit, La Grèce s'attaque au marbre, la Chine à la porcelaine, l'Eg-ypte au granit et au porphyre, l'Italie aux couleurs et au verre. La France, pauvre en matières dures et brillantes, prend le bois, le taille, l'incruste, le colore et en fait un objet précieux.

L'ébénisterie est un art propre aux peuples de coin du feu ; les Romains et les Orientaux ne l'ont point connu, les Italiens n'ont fait que l'entrevoir; il était réservé à la France, le pays où l'on sait encore le mieux recevoir et causer, le pays du c/ze- soi, de l'intimité élégante, d'être aussi la patrie de ces grands maîtres qui, depuis les hitchicrs

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du moyen Age jusqu'à Ducerceau, Boulle, Bérain, Gouthières et Jacob, ont fondé l'école française du mobilier.

S'il en est ainsi, si, pendant sept à huit cents ans, nos artistes ont possédé à perfection l'art du meuble, s'ils en ont exploré tous les iilons, renouvelant, transformant les types avec une fécondité prodigieuse, assouplissant leur génie aux exigences de chaque siècle, aux caprices de chaque mode, est-il vrai qu'ils aient ignoré une des conditions les plus élémentaires de leur art, en im mot que le co;(/or? soit une invention moderne?

D'abord de quel confort veut-on parler, car nous en connaissons plusieurs : celui du salon, par exemple, qui n'est pas celui du fumoir, lequel n'est pas davantage celui de la salle à manger. On dîne fort mal dans une causeuse ou sur im divan ; une femme en tenue de bal ne va pas se noyer dans un confortable au risque de massacrer sa toilette et de montrer sa jambe à perte de vue. Le confort de quelle saison? celui de l'été qui ne ressemble en rien à celui de l'hiver? — De quel pays? le russe, le français, l'italien, l'oriental? Eies-vous bien couché dans le lit des Anglais, bien assis dans la balance des créoles, ou les pieds sur la cheminée, à l'américaine? — De quel siècle, de quel mode parlez-vous? 11 y a des modes pour s'asseoir, comme pour marcher et pour se vêtir ; le plus ou moins d'envergure des robes, l'épaisseur des tissus, les attitudes en usage dans

le monde bouleversent de fond en comble la forme des meubles, et nos grand'mères se faisaient faire, pour leurs robes à fourreau, ces canapés imjoossibles que nous conservons pieusement dans la chambî^e d'amis.

— Mais, me direz-vous, le siège confortable est tout simplement celui oi^i le corps est installé à merveille, dans toutes ses positions. — Je vous entends : votre idéal est un fauteuil mécanique pour malades, ce n'est pas le mien. J'aime un vêtement confortable, mais je le veux bien coupé; autrement j'y nagerai peut-être, mais je m'y trouverai fort mal à l'aise . Dieu me préserve de demander à nos ébénistes de fabriquer des trônes ou des temples 5 mais je redoute aiuant leurs inventions lourdes, vulgaires, informes, sous prétexte de confort.

Disons-le donc une fois pour toutes : il n'y a point de confort absolu; chaque siècle, chaque pays, chaque mode, a le sien. La comparaison même est impossible ; le bien-être chez les peuples civilisés étant chose arbitraire, conventionnelle, et les délicatesses de l'un pouvant ne pas être celles de l'autre. Nous nous accommoderions fort mal du lit de roses des Sybarites, qui cependant passaient pour s'y connaître ; les Romains, blasés sur toutes les nonchalances de l'Asie, riraient bien s'ils nous voyaient assis autour d'une table à manger,

Speccatum admissi risum ceneacis amici;

et je doute que nous acceptions de coucher sur des éponges, comme le faisaient certains raffinés du temps d'Athénée.

Au moyen âge, on vivait en plein air, toujours à cheval, en chasse ou en guerre ; le sang circulait vite, chaud et abondant j les habits étaient épais, l'étoffe résistante. Ces gens se seraient trouvés fort mal assis dans les sièges modernes, bas, mous et fondants, délices de nos anémiques ; — avez-voiis remarqué la façon gauche dont les militaires en uniforme se posent sur le bord d'une causeuse? — Chez les femmes, l'allure était vive, décidée ; ces habitudes supposent un mobilier robuste et dégagé, quelque chose de franchement bâti, qui sente la charpente; l'étoffe, le galon, la passementerie ont l'aspect mâle de l'article voiture; la main-d'œuvre est le fait du sellier autant que du tapissier ^ Le siège sera un peu élevé et le dossier droit ; car le mobilier est l'image des mœurs : à mesure qu'elles s'abaissent, le siège descend et le dossier s'incline.

Cet accord mystérieux des meubles et de l'individu existe plus ou moins à toutes les époques, mais il forme un des traits caractéristiques du moyen âge; pour peu que l'on examine sans parti pris les manuscrits du temps, on en sera frappé.

I, Au temps d'Etienne Boileau (xiir siècle), les liucliiers-cli^rpentiers formaient une même corporation; en 1399, Jehan de Troyes, sellier et valet de chambre du roy, fait « une chaière... dont le siège et acoutouères sont garnies de cordouan vermeil, de frenges desoye», etc. ( Catal. Joursanvault, n" 720.)

Regardez ce bourgeois installé près du feu, devant sa table à manger et sa crédence sous la main ; cette dame encourtinée dans « un bon lit à la Françoise, haut de paille, mou de plume, l'oreiller parfumé de violettes ^ » ; ce moine enfoncé dans sa chaire, écrivant siu* un pupitre fixé aux accoudoirs, l'encrier suspendu à droite, à g^auche la roè* tournante chargée de livres à double étage. Évidemment, le personnage et le meuble sont faits Tun pour l'autre, Véchelle est la même; tout ce monde se trouve bien installé chez soi, dans le mobilier qui convient à ses goûts, à ses habitudes. Cependant l'art s'est-il effacé? a-t-il du moins fait quelque concession aux exigences de la pratique? Nullement; la table, la crédence, la chaire, le lit sont des modèles de bon goût et de bon sens 5 le même cerveau a conçu, la même main a exécuté le beau et l'utile en même temps, et cela avec tant d'adresse que l'on ne sait où l'un commence et où l'autre finit. Soit dit en passant, voilà une belle recette que nous avons perdue; jadis c'était le secret de tout le monde, et le maître maçon, comme le maître huchier, savaient faire une construction, — cathédrale, meuble ou maison, — élégante et pratique tout à la fois.

Mais laissons là le moyen âge pour jeter un coup d'oeil à la Renaissance; au fond, les principes sont les mêmes.

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