‹ Causeries sur l'art et la curiositéChapitre 55 sur 93 · I. Lai de Courtois · texte numérisé non relu

I. Lai de Courtois

Le meuble français du xvr' siècle' est une des expressions les plus exquises et les plus achevées du génie national, et cependant personne n'a encore eu l'idée d'en écrire l'histoire. On nous a donné des aperçus, des notices sur tel ou tel échantillon, des images plus ou moins réussies, mais de travail général et critique point; « un peu de chaque chose, et rien du tout, à la Françoise », dirait Montaigne ; en somme, beaucoup de pages détachées et pas un livre. On ne songe pas à continuer, pour la Renaissance, le dictionnaire que M. Viollet-le- Duc a déjà parachevé pour le moyen âge ; en sorte que nous connaissons peut-être mieux la vie privée d'un bourgeois du xiv® siècle, que celle des contemporains de François 1"" et de Henri 11.

Ce n'est pas qu'il soit facile de pénétrer dans l'intimité de la Renaissance. Le moyen âge est plus accommodant ; il nous donne tout d'abord deux guides incomparables : ses enlumineurs et ses peintres. Mais à partir de François L'", les manu-

I. Je prends les mots Renaissance et XV!*^ siècle dans leur sens Je plus général, c'est-à-dire jusqu'à la mort de Henri III. mais je m'arrête là; quand Bernard Palissy, François Clouet, Pierre Lescot, Philibert de l'Orme et Jean Goujon sont dans la tombe, la Renaissance est bien morte.

scrits à vig"nettes disparaissent rapidement, les peintres et les graveurs relèvent tous plus ou moins de l'école de Fontainebleau, qui invente pour ses héros des costumes et des meubles de fantaisie. QuantàDucerceau, sa clientèle en général est une clientèle d'exception, de luxe; il faut le consulter avec précaution.

Restent les moniunents recueillis dans les musées ; la mine est riche, mais prenons garde et ne perdons pas de vue notre programme. Par exemple, les plus beaux sièges connus sont des meubles d'apparat que l'excellence du travail ou des souvenirs honorifiques ont préservés de la ruine. Or im siège de cérémonie suppose des formes graves, majestueuses; c'est la place d'honneur réservée au seigneur, à l'hôte. Former son opinion d'après ces modèles serait faire fausse route ; autant vaudrait juger de la vie privée chez les Romains par leurs fauteuils de marbre ou de bronze.

Voilà donc un premier triage à faire. Mettons encore de côté, s'il vous plaît, le mobilier religieux, qui ne rentre pas dans notre cadre. Enfin je voudrais éliminer, s'il était possible de le faire avec certitude, les pièces de pure décoration destinées aux chambres de parement ou de parade et qui ne servaient jamais que pour la montre. Tout cela n'est pas le meuble courant, de tous les jours, le seul que nous cherchions.

En somme, le contingent des musées se réduit pour nous à peu de chose, et l'on ne peut trancher

la question sur un si petit nombre de témoignages. C'est là précisément Terreur commune ; on aura remarqué dans une collection des sièges de forme bizarre, sans en comprendre la destination, et de prime abord on en conclut que le xvi" siècle n'entendait rien au confort^ — invention moderne. — C'est aller un peu vite en besogne, et nous ne traiterons pas si cavalièrement nos amis. Connaissons-nous seulement les sièges dont ils se servaient habituellement? Trois ou quatre peut-être; mais si j'en crois les inventaires et les petits livres du temps, le nombre de ces meubles était fort respectable et les formes très-variées, ce qui supposerait déjà une certaine recherche.

En voulez-vous la nomenclature? Voici d'abord le banc et ses dérivés : la baucelle\ le banc à dossier simple et le banc à dossier mobile qui permettait de faire face à la cheminée ou de lui tourner le dos à volonté ; « plaisant banc de noyer qui soustiens les rains et le dos », dit Gilles Corrozet% qui n'aimait pas plus qu'un autre à être mal assis. La forme est encore un banc divisé en stalles par des accoudoirs^.

Passons à la chaire qui a un sens fort étendu et

1. « Quatre bancelles aussy de bois de chesne. » (Inventaire de Louise de Lorraine.)

2. BUsons domestiques, 1559. Voir Li gravure en tcte du Blason du Banc.

3. La forme e&t un souvenir du moyen âge {forme ou fourme)-^ un inventaire de la fin du XVI* siècle en fait encore mention.

comprend toutes les variétés de la chaise ; je me borne à citer celles qui reviennent le plus souvent dans les textes : la chaire sans bras, c'est le nom que lui donnent les inventaires ; — le faudesteuil, qui n'est point notre fauteuil, mais un pliant^ ; — la caquetoire ou caque teuse, aujourd'hui nous dirions une causeuse. « On avoit donné à Paris le nom de caquetoires, dit Henry Estienne, aux sièges sur lesquels estans assises les dames, et principalement si c'estoit autour d'une gisante (accouchée), chacime vouloit monstrer n'avoir point le bec gelé". » Le type des caqueteuses est connu, quelques-unes sont fort élégantes; — la chaire ordinaire à dossier élevé, que l'on appelle improprement une stalle. Sa place traditionnelle était près du lit, contre le mur, comme l'indique le revers du dossier qui n'est point façonnée

Chaire prés du lice approchée, Chaire faite pour reposer Pour caqueter et pour causer ; Chaire de l'homme grand soûlas Quand il est trauaillé et las;

1. Faulding stuiUis, da.nsV Inventaire de Marie Smart (Ediiiburgh^ 1863); c'est-ù-dire /(?W//2^ stools. des tabourets pliants. C'est l'étymologie du mot faudesteuil, fauteuil.

2. Deux Dialogues j etc. ^T^. 162. Voir aussi Apologie ^our Hérodote, ch. VIII.

3. Philibert de l'Orme recommande de placer les cheminées de manière à 0 donner espace et largeur suffisante à la place du lict et de la chaire qui doit estre auprès ». {Arcli., livre IX.) — Le lit coustoy de chaise, dit Fr. Villon dans une de ses ballades.

Chaire bien fermée et bien close, Où le muscq odorant repose Avec le linge delyé, Tant souef fleurant, tant bien plyé ^

En effet, le linge de nuit, que nos aïeux voulaient parfumé et d'une extrême fraîcheur, était renfermé dans le coflVe de la chaire, à la tête du lit, et le panneau du dossier fixé par des charnières s'ouvrait en s'abattant sur les accoudoirs pour former table de nuit. 11 me semble que voilà déjà bien des raffinements. — La chaire à double dossierqui ressemblait sans doute au banc dont j'ai parlé plus haut; — les chaires tournantes pivotant sur un axe, excellente invention pour faire face à plusieurs interlocuteurs à la fois sans se déranger •' ; — les chaires qui « s'ouvroient et se fermoicnt comme un gauffrier pris à rebours^ » ou a chaires à tenailles^ » ; les Itahens disent a /or^/c/ et les Espagnols de tijera, c'est-à-dire â ciseaux; pour nous c'est le fauteuil à X, un meuble large, aisé, bien coupé et fort commode après tout. Mais les délicats ne s'en tenaient pas là; ils avaient imaginé les « chaires brisées qui s'allongeoient, s'eslargis-

Page 1