‹ Causeries sur l'art et la curiositéChapitre 83 sur 93 · Léon Lagrange, Galette des Beaux-.4rts^ IX · texte numérisé non relu

Léon Lagrange, Galette des Beaux-.4rts^ IX

sciences ont contribue à corrompre ou à épurer les mœurs. Rousseau prit parti tout à la fois contre les arts, les sciences et les lettres. On devait s'y attendre; ne fallait-il pas pousser la proposition jusqu'à l'absurde poiu* piquer la curiosité et se faire remarquer? D'ailleurs, à quel titre le citoyen de Genève eiit-il défendu les beaux-arts r II ne les comprend pas, la g^râce ne l'a pas touché. Habitué à chercher son bien dans Sénèque. sans jamais le citer \ il ne pouvait manquer de rencontrer ce paradoxe au passage, et de l'utiliser pour son compte; la matière est si attrayante pour un lettré, amatetu- de beaux développements oratoires ! Partant de ce principe que l'art est le compagnon du luxe, le produit des civilisations vieillies, on démontre aisément qu'il est si.perflu, incompatible avec la vertu et qu'il démoralise les peuples. On fait le tableau des âges primitifs, temps heureux où l'on ne savait ni sculpter, ni peindre. Aux corruptions du règne de Louis XV, on oppose l'innocence des peuples sauvages ; aux scandales de Rome impériale, l'austérité de Rome républicaine, cadre excellent pour une prosopopee à Fabricius.

Si l'on s'en tenait là, la fantaisie serait bien inoffensive et ne nous occuperait pas davantage ; depuis l'antiquité, tous les grands moralistes ont cuit et rebattu la matière sans que cela tire à consé-

I. Séaèque, Lettres 88 et 90. — Diderot, Essai sur les règnes de Claude et de Néron, éd. 1821, p. 310, note de Naigeoii.

quence. Mais Rousseau ne l'entend pas ainsi : son mémoire est plus qu'un jeu d'esprit littéraire, c'est un pamphlet politique et social. A l'entendre, l'srt est un des moyens d'exploitation du peuple par le Prince, du pauvre par le riche : u Les Princes, dit-il S voyent toujours avec plaisir le goût des arts agréables s'étendre parmi leurs sujets, car outre qu'ils les nourrissent ainsi dans cette petitesse d'âme si propre à la servitude, ils savent très-bien que tous les besoins que le peuple se donne sont autant de chaînes dont il se charge. » Et plus loin - : « L'argent qui circule entre les mains des riches et des artistes pour fournir à leurs superfluités est perdu pour la subsistance du laboureur, et celui-ci n'a point d'habit précisément parce qu'il faut du galon aux autres. »

Présentés sous le patronage de l'innocence et de la vertu, arguments très à la mode en ce tempslà, soutenus avec une rare éloquence et toutes les apparences de la conviction, ces paradoxes ne pouvaient manquer de séduire un public blasé, amoureux des idées nouvelles et mûr pour la révolution. L'Académie de Dijon donna l'exemple. Elle s'était déjà compromise en posant la question,

— c'était admettre que la solution fiit douteuse •

— elle couronna le mémoire à l'unanimité et, pour mieux afficher ses sympathies, défendit publique-

1. Les Avantages et les Désavantages des sciences, etc. 1756, f, 9.

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