A. THIERS
Faubourg Saint-Honoré, 45.
J'ai retardé à dessein le moment de parler de Tune des dernières et des meilleures productions d'Antonin Mercié, la statue de Victor Mdssé que la ville de Lorient a inaugurée solennellement sur sa plus belle promenade. C'est à l'occasion de cette œuvre, que j'ai pu connaître plus intimement Mercié, que j'ai été à même de l'étudier, de l'apprécier mieux encore. Celui à qui était décerné par l'État, par sa ville natale, l'honneur d'avoir sa statue, me touchait de trop près pour que je n'eusse pas voulu suivre, presque jour par jour, le travail du
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sculpteur qui allait contresigner le brevet de sa gloire.
Pour l'inconnu qui va le visiter ou qui le rencontre dans le monde, Antonin Mercié n'est qu'un homme correct, aux cheveux noirs plaqués sur le front, à l'air un peu indécis et froid, parlant le moins possible et se dérobant derrière un sourire aimable et évasif. Il écoute avec attention et répond avec une certaine hésitation ; toujours courtois, bienveillant, il est absolument fermé pour celui qui n'a pas le : « Sésame, ouvre toi ! » de son esprit ou de son cœur.
Ce « Schibboleth » qui livrera Mercié tout entier, c'est le mot « Art » . Dès qu'il est prononcé, le personnage presque glacial qu'on avait devant soi, se transforme ; l'œil, un peu couvert, s'agrandit et darde un regard noir et chaud qui vous pénètre ; les mots, qui arrivaient indécis sur ses lèvres, prennent un nouvel accent ; le visage s'épanouit;
le statuaire, le peintre, le poète viennent de se révéler. Alors on possède Mercié tout entier, le livre fermé s'est ouvert et on peut y lire librement la profession de foi, les hautes visées, les belles conceptions, les rêves grandioses de l'artiste. C'est tantôt un statuaire grec amoureux de la forme, qui vous parle, tantôt un éclectique tombé en admiration devant les splendides élégances de la Renaissance, la grandeur du xvne siècle, le charme exquis du xvme, les mâles beautés de Rude et les grandes œuvres de notre temps. Nulle passion, nul parti pris; comme il l'avoue, il va admirant le beau où il se trouve, même chez les desservants d'écoles que son tempérament repousse ; à ceux qui lui reprochent sa facilité à l'indulgence, il répond simplement: « Que voulez-vous, j'aime dans les autres les qualités que je n'ai pas ! »
Antonin Mercié, sorti de ces discussions qui l'éveillent et lui font rompre le silence
dans lequel se plaît sa rêverie, reprend son allure de distrait, d'homme préoccupé qu'il est. — « En voilà un qui n'est jamais seul, même et surtout quand il n'a personne avec lui ! » disait dernièrement un de ses amis. Et c'est en effet le travail incessant, l'incubation de mille projets par lesquels il est dominé qui le font vivre, pour le plus souvent, au dedans de son cerveau ; tout y est appelé, concentré, toutes les énergies intellectuelles s'y réunissent pour se féconder et mûrir, jusqu'au moment où l'éclosion d'une nouvelle œuvre vient en annoncer la détente.
Tout entier à sa pensée, Mercié ne craint pas l'importun d'atelier ; isolé du monde, il pétrit sa boulette déterre glaise, cherche un mouvement, un éclairage, et ignore absolument qu'il y a près de lui un inutile. Parfois cependant et machinalement, il murmure sourdement quelques syllabes pour laisser penser qu'il écoute, mais il n'a entendu ni
la question qu'on lui a adressée, ni la réponse qu'il y a faite. Tout cela en fumant sa cigarette, en penchant la tête sur l'épaule, en fronçant le nez, en clignant de l'œil, se reculant et se rapprochant de sa maquette pour mieux en juger l'effet ; tellement absorbé par l'idée qu'il poursuit que, au bout de deux heures, se heurtant contre l'importun, il lui dit, avec un sourire étonné : « Tiens, vous étiez là ! »
Sans parler des autres dons naturels du statuaire, une des qualités maîtresses de Mercié, c'est la sagesse, le tact qu'il apporte jusque dans les moindres détails de son œuvre. Nul ne sait comme lui, par exemple, faire revêtir à ses héros le costume moderne, et, là où bien des statuaires se sont efforcés par des plis, des coups de vent de leur invention, à confectionner des pantalons, des
gilets et des redingotes ridicules, il arrive à produire des effets d'élégance, de ligne, rien que par l'expression de la vérité. Quel statuaire n'eut échoué devant le costume de Louis-Philippe, sa coiffure, ses favoris! De cet amas de difficultés il est sorti une des compositions les plus émouvantes du maître.
Ayant à exécuter en bronze la statue de Victor Massé, Antonin xMercié se recueillit, hésita longtemps avant de se mettre au travail. Enfin un jour il se décida : « Ce n'est pas un bronze, nous dit-il, qu'il faut faire à celui qui a écrit Paul et Virginie, Galathée, les Noces de Jeannette, Fior d'Aliza, les Saisons, c'est un marbre; il faut le jour, la chaleur de la lumière dans un corps comme celui-là ; il faut rendre le charme en même temps que la grandeur de ses œuvres ; il faut qu'un rayon de soleil puisse le pénétrer. Massé n'est ni un homme de guerre, ni un violent, c'est avant tout un artiste de
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pureté, d'élégance et de simplicité : un lumineux; il lui faut le marbre, je le répète; donnez si vous voulez, un bronze à Juvénal, à Dante, mais pour Raphaël, pour Virgile, c'est le marbre qu'il leur faut. »
C'est justement par cette statue de Victor Massé que Mercié a prouvé une fois de plus combien le tact et l'esprit tenaient de place dans le grand art. Que d'artistes, ayant à faire la statue d'un compositeur, se fussent empressés de le draper dans l'inévitable manteau, de lui mettre la banalité sous forme d'une lyre dans les mains, pour bien souligner au public qu'il avait un musicien devant lui! combien aussi, ayant à symboliser l'œuvre du maître, n'eussent produit qu'une sorte de rébus en marbre ! Mercié s'est contenté de représenter Massé dans ses habits de travail, tel qu'il était, tels qu'ils étaient; le compositeur étend la main, penche la tête et prête l'oreille aux
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harmonies de la nature. Il écoute le vent dans les blés, un oiseau qui chante, une vague qui meurt à ses piedsy et la statue est vivante, et le chantre des Saisons, des Noces de Jeannette, et de Paul et Virginie renaît pour ceux d'aujourd'hui et pour ceux de demain.
Je m'arrête : ce que j'ai voulu prouver, c'est qu'un grand artiste pèse et discute tout avec lui-même, et que son génie est toujours tributaire de sa raison et de son bon sens.
Est-il nécessaire d'ajouter qu'Antonin Mercié, artiste dans le sens absolu du mot, n'est pas doublé de ce second homme, l'homme d'affaires qui prend tant de place aujourd'hui, aussi bien chez les peintres, les sculpteurs et les musiciens que chez les littérateurs; à ce point qu'il peut arriver à tout le monde, après s'être entretenu avec un monsieur dans un salon^ de se deman-
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der : « Quel est donc ce financier retors avec qui je viens de causer? » alors que c'était un poète, un peintre ou un auteur dramatique. Peut-être Mercié pousse-t-il un peu trop loin cette indifférence pour ce qu'on appelle ses « intérêts ». Ses amis certifieront cette opinion ; Chapu et Baudry, s'ils vivaient encore, Falguière qui est heureusement de ce monde, pourraient dire si j'exagère le dédain qu'il ressent pour le produit matériel de ses œuvres.
Nous avons dit, au commencement de cette notice, que l'autorité de Falguière avait déterminé la famille de Mercié à le lancer dans la carrière qui Fa illustré. Est-il utile d'ajouter qu'une étroite et déférente intimité les unit bientôt l'un à l'autre, que jamais cette amitié ne s'est démentie, et que des collaborations (chose assez rare en sculpture) sont venues comme pour la solidifier encore.
A ce propos, une simple observation.
Incontestablement, de l'association de deux hommes de talent il ne peut sortir qu'une œuvre de valeur, mais l'art pur s'accommode-t-il toujours de ces collaborations? Quand deux artistes, qui ont chacun leur personnalité, les confondent, ne les effacentils pas quelque peu, et ne vaut-il pas mieux leur demander séparément des œuvres qui, pour être moins pondérées et moins discutées, seront plus profondément empreintes des qualités et même des défauts qui leur sont essentiels?
Hâtons-nous de constater que dans les très rares et très heureuses collaborations d'Antonin Mercié, l'artiste est resté luimême et qu'on peut le retrouver encore dans ces travaux de commune amitié, ainsi qu'il arrive dans ces tableaux de maîtres, sans que ni lui ni ses associés en art aient dépouillé leur originalité.
J'arrive à la fin de cette étude, plus déve-
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loppée et moins complète que je n'eusse voulu ; mais le sujet était tentant, et il en est du voyage autour d'une intelligence comme d'une promenade dans un grand parc; tant de points de vue nouveaux, tant de belles échappées s'offrent, chemin faisant, à nos regards, que l'on est bien un peu obligé de dévier tantôt à droite, tantôt à gauche et de revenir sur ses pas avant de reprendre l'allée principale.
Si imparfaite cependant qu'elle soit, cette esquisse est assez accusée, je l'espère, pour que ceux qui admirent l'œuvre d'Antonin Mercié puissent y prendre une assez juste idée de ce grand artiste qui, chose rare, est bien l'homme de son talent. Pas de forfanterie d'œuvre ni de langage, rien de cette livrée d'artiste que revêtent ceux qui surprennent par des succès de hasard une bonne opinion d'un jour* rien de cette fausse chaleur, de ces attitudes exagérées de ceux que, au contraire du Bonaparte de
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David, on trouve si fougueux sur des Pégases si calmes; chez lui, l'honnêteté de l'homme pénètre l'œuvre et la rend plus noble encore. Je ne veux, pour bien me faire comprendre, que citer cette belle observation d'Antonin Mercié qui me disait un jour, et cela sans prétention à la phrase médaille : « Il faut la largeur dans la conception et dans l'ensemble pour attirer à soi le public, il faut la conscience de l'exécution du détail pour le retenir I » Sentence qui devrait être inscrite en tête de ce fameux bréviaire des artistes qu'on n'a jamais fait, qu'on ne fera pas, et qui serait si peu lu, si jamais il devait être écrit I
— Quelle épouvantable chose je viens de voir! me dit l'autre jour l'auteur du hautrelief des États Généraux ; figurez- vous que je me suis rencontré avec l'ambassade du Céleste-Empire et que j'ai pu contempler le pied d'une Chinoise dans toute son horreur. Comment a-t-il pu entrer dans l'esprit d'êtres humains l'idée d'enfermer un membre dans une prison, de l'obliger à changer de forme, à déplacer, à courber ses os, pour devenir un horrible paquet de chair dont l'incommodité égale la laideur?
J'étais ravi de cette indignation, comprenant chez un artiste amoureux de la nature cette révolte devant une difformité, cette protestation d'un statuaire habitué à l'élégance des pieds de marbre des cavaliers du Parthénon .
— C'est de la pure folie, et l'homme n'a pas plus le droit d'enfermer un pied dans une chaussure trop étroite que son esprit dans un règlement d'école, fût-ce celle des Beaux- Arts, en disant : « Ceci est le beau ; hors ce que je permets, pas de salut! »
Et, avec une ardente éloquence, Dalou, plein de ce feu et de cette sincérité qui débordaient de son âme d'artiste, entreprit le siège en règle de l'École des beaux-arts, de son enseignement et du Prix de Rome.
— Oui, continuait-il, on me disait à moi que le Prix de Rome conduisait à tout, comme on vous disait à vous dans votre jeunesse que le droit conduisait aussi à tout! A quoi vous a-t-il mené sinon à l'aban-
donner et à vous jeter dans l'art et la littérature?
Les plaidoyers pour et contre l'École des beaux-arts et son utilité ne sont plus à faire et, en résumé, l'École n'est discutée que comme tout ce qui existe au monde; quand elle aura disparu, si elle disparaît, l'important sera de voir par quoi on la remplacera, et si le niveau artistique montera, baissera ou restera stationnaire. Je me gardai bien d'entrer dans la discussion, avec un adversaire à idées aussi nettes, et moi qui suis loin de trouver l'École si redoutable à l'art et aux artistes, je me contentai de me rappeler que Dalou était élève de Carpeaux, c'est-à-dire fils en art d'un Prix de Rome, et par conséquent petit-fils de cette École maudite.
Et puis, pourquoi ne permettrait-on pas la passion dans ses opinions à un homme qui l'apporte si belle et si féconde dans ses
œuvres ? Sans se livrer à des débordements d'esthétique, cette plante parasite et inutile qui pousse aujourd'hui autour de toutes les manifestations d'art, il est curieux d'étudier un statuaire du tempérament de M. Dalou qui, libre de tous liens de discipline scolastique et maître de laisser errer sa fantaisie, reste, malgré lui, un des représentants de la saine tradition de la sculpture française. Qu'il compose le monument à Delacroix, les hauts-reliefs des États généraux de la République, avec leur belle tenue, ou qu'il modèle cette petite tête de nouveau-né avec ses paupières gonflées, sa bouche mobile, la moiteur de sa peau, il appartient à la famille de nos bons et sages statuaires. C'est que, malgré l'exubérance de ses idées, M. Dalou sent le besoin d'en régler l'impétuosité et que chez lui la sagesse, la science réelle qui dispense d'avoir recours à l'étrangeté de mauvais aloi, viennent lentement contrôler les compositions nées d'un instant d'inspiration.
Ces qualités on les retrouve aussi bien dans ses œuvres d'hier que dans celles d'aujourd'hui. Voici par exemple son grand groupe de marbre : les Épousailles. Sans entrer dans trop de détails sur la genèse de cette composition, je crois intéressant de dire comment elle s'est formée dans l'esprit de l'artiste. L'héritier d'un grand nom français qui a choisi pour femme une jeune étrangère, avait demandé à M. Dalou un projet de fontaine pour le vestibule de son hôtel. Une fontaine, il n'est pas de sujet plus banal ou plus charmant ; car, en même temps qu'il s'agit de faire quelque chose qui n'ait pas été fait, il faut se renfermer dans un sujet qui exprime clairement la pensée du programme indiqué. Bien d'autres eussent mis à contribution toute la flore et la faune des sources, rééditant ou inventant des sujets exquis, mais qui n'eussent point présenté d'appropriation spéciale, des œuvres qu'on eût pu placer
aussi bien autre part que dans l'hôtel de notre grand seigneur.
L'esprit de M. Dalou ne pouvait se contenter de ces à peu près, et la fontaine se présenta à lui sous une forme symbolique. Un robuste jeune homme, fort de son corps comme de son cœur, enjambe un fleuve couché, tenant dans ses bras une belle jeune fille, qui s'abandonne à lui, confiante et craintive à la fois ; rien ne saurait imaginer le sentiment de grâce et de douce résistance exprimé par la main de cette femme qui ne repousse pas celui qui la porte, mais qui l'éloigné seulement d'un geste appuyé.
Pour tout le monde les Epousailles ne seront qu'une fontaine charmante dont on ne saurait avoir l'impression complète sans connaître l'explication que je viens d'en donner.
Un buste qui, pour beaucoup de sculpteurs, n'est considéré que comme une œuvre d'importance secondaire, est pour M. Dalou
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un travail où son talent s'exerce aussi bien que dans ses plus importantes compositions. Combien se contentent de reproduire des traits avec exactitude et de donner à leur modèle un sourire ou une attitude, sorte de grimace immobilisée dans le bronze ou le marbre. M. Dalou sait qu'il faut d'abord connaître son modèle, en recevoir une impression, le mesurer au moral comme au physique, après quoi il prend sa terre et copie deux modèles à la fois, celui qui est devant ses yeux et celui qu'il a dans l'esprit. Le buste de Francis Magnard est à ce double point de vue une œuvre très réussie. Dalou a trouvé le moyen de faire voir, sous ce masque bon enfant et souriant, le profond bon sens, la pointe de scepticisme, le regard curieux du directeur du Figaro, Quant au buste de Jules Jouy, avec ses yeux étranges, sa barbiche de faune, il semble qu'il vienne de se taire ou qu'il se prépare à chanter.
D'après ces divers ouvrages on peut juger de l'ensemble de l'œuvre de Dalou, de ses tendances, de la variété de ses qualités, je dirai presque de son tempérament physique. S'il fait grand et décoratif, il sait aussi créer des œuvres de charme et de scrupuleuse conscience. Une semblable souplesse ne va pas sans une excessive impressionnabilité, et ces déplacements d'optique entretiennent forcément de grandes nervosités. L'enthousiasme, la gaîté, rabattement, la confiance, le désespoir, tout a place tour à tour dans l'organisme d'un véritable artiste. J'ai vu bien des auteurs de notre temps, et des plus grands, aux soirs de leurs premières représentations, aucun d'eux ne m'a plus touché que Dalou à une certaine heure, bien indifférente pour beaucoup, mais qui fut solennelle pour lui.
Il s'agissait de la fonte de l'Apollon qui bat des mains au bas du monument de Delacroix, placé au Luxembourg. Ne se conten-
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tant pas de la fonte ordinaire, Dalou aima mieux faire couler son modèle à cire perdue. Enfin le jour vint et nous entrâmes, Vacquerie en tête, président de notre comité, dans l'atelier où des fourneaux rougis à blanc étaient chargés de creusets contenant le métal en fusion. En terre était enseveli le moule colossal de l'Apollon, un fourneau à entonnoir devait l'emplir de bronze. Dalou, pâle, nerveux, fébrile, courait de tous côtés, serrant la main aux ouvriers, allant, revenant comme un chien de berger, questionnant tout le monde et parlant sans parler, riant sans rire, souriant sans sourire. L'opération m'intéressait, mais je ne pouvais détacher mes yeux de Dalou.
— Nous y sommes! dit le maître fondeur.
Aussitôt chaque ouvrier prend sa place, comme on fait à une batterie d'artillerie, attendant le signal . Le fondeur dit : « Allez !.. » et le premier creuset est soulevé. Dalou, comme attiré malgré lui, s'approche, on le
repousse doucement, il regarde de tous ses yeux, de toute son âme, il est haletant. Tout à coup une explosion se fait entendre, un jet de fusion est lancé en l'air et une pluie de métal tombe tout près de nous. Chacun se recule... « Ce n'est rien! dit le fondeur à Dalou, qui s'était, lui, mis à la bouche du fourneau. J'abrège ; le métal est entré en terre et le moule est plein. — Tout est bien ! » dit le fondeur. A ces mots, un hurrah sort de toutes les poitrines; la détente générale se fait, patron, ouvriers, spectateurs, chacun est heureux comme s'il lui était arrivé un bonheur personnel.
Quant à Dalou, il était encore plus pâle, mais les yeux littéralement pleins de larmes, il riait, il embrassait, heureux comme un homme qui en serait à sa première épreuve, trinquant, versant, buvant du Champagne et disant : — Ce sont de beaux moments ! hein? Il avait en une heure ressenti toutes les craintes, toutes les espérances, toutes les
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joies et les émotions d'un artiste. Il était heureux et nous étions tous heureux de son bonheur. Mais comme il faut en ce monde que toute joie soit mélangée d'un peu d'amertume et que tout artiste est fertile en inventions pour se torturer, il me dit, après ces grands élans, frappant du pied le terrain sous lequel se solidifiait le métal tout à l'heure en fusion : « Reste à savoir ce qui se passe là-dessous I » Et il s'éloigna avec un rire forcé et nerveux qui nous disait assez ses angoisses.
Tout ceci n'est guère de la critique d'art proprement dite, je le reconnais, mais j'avoue que bien souvent l'artiste m'a autant intéressé que son œuvre ; d'autant plus que je ne saurais séparer l'un de l'autre, et que j'ai toujours été ému par les joies ou les tortures des producteurs. A l'encontre de beaucoup qui ne voient dans une œuvre que l'œuvre .elle-même, je ne puis inempêcher
de me reporter à l'heure où elle a été produite, et que ce soit un livre, une mélodie, un tableau ou une statue, à penser aux douleurs de son enfantement. « C'est joli ! » ai -je entendu dire, récemment, par une Anglaise distraite à un guide qui lui montrait le bas-relief de Rude qui vit sur l'Arc de Triomphe. A quel prix le grand sculpteur a-t-il acheté ce dédaigneux : c'est joli !
Quand vous passerez devant le monument de Delacroix, regardez l'Apollon, et que vous l'admiriez ou que vous le critiquiez (car il mérite et des louanges et des critiques), pensez à ce qu'il a remué d'émotions dans le cœur d'un artiste.