‹ Causeries sur l'artChapitre 3 sur 17 · L'ENSEIG^^EMENT DE L'ARCHITECTURE · texte numérisé non relu

L'ENSEIG^^EMENT DE L'ARCHITECTURE

assurances ne sont pas condamnés à vivre dans une maison bâtie au treizième siècle. Quant aux édifices gigantesques, nous savons ce qu'ils coûtent à restaurer, nous savons surtout s'ils ont été construits dans des conditions si admirables de solidité et de durée. Après six cents ans ils exigent d'immenses réparations, tandis que le Panthéon d' Agrippa est immobile depuis dixhuit siècles, tandis que le Parthénon, si une bombe vénitienne ne l'eût fait sauter en partie, brillerait encore, après vingt-quatre siècles, d'une jeunesse mimortelle.

J'arrive au second axiome de l'école romantique : l'architecture gothique est, par excellence, Vurchitecture religieuse. Ce nom fait incliner beaucoup de têtes et paraît commander le silence. Cependant nous ne pouvons pas nous tenir pour satisfaits, uniquement parce que nous aurons été éblouis. J'avoue que je ne vois pas très-bien comment il faut entendre ces mots : architecture religieuse. Si l'on me parle de monuments religieux, je comprends aussitôt que ce sont des monuments destinés au culte; de cérémonies religieuses, que ce sont des cérémonies auxquelles préside la religion ; de polémique religieuse, que ce sont des discussions pour attaquer une croyance ou en défendre une autre. 11 y a, en effet, des monuments, des cérémonies, des discussions de toute espèce : des épithètes sont nécessaires pour les qualifier. Existait-il donc, au moyen âge, une architecture particuhère pour les églises et une architecture différente pour les forteresses, les palais, les habitations? Le style gothique était-il exclusivement consacré à la religion, et la maison de Dieu se distinguait-elle de la maison des hommes autrement

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que par sa richesse et par sa grandeur? Non, assurérnent. Le style gothique est la langue d'une époque : tout ce qu'une époque écrit, elle l'exprime dans la même langue ; tout ce qu'elle construit, elle le revêt du même style. La salle d'armes où veillaient les soldats, la prison où les malfaiteurs étaient jetés, la chainhre d'une galante châtelaine, Phôtellerie bruyante, tout était (le style gothique. Si les architectes du temps eussent conçu l'idée d'une architecture religieuse, il faut reconnaître qu'ils auraient commis d'étranges profanations.

Le nom d'architecture religieuse doit donc être entendu d'une autre manière. Signifie-t-il, par exemple, qu'aucune architecture n'exprime aussi vivement la piété envers Dieu ou ne parle avec plus d'éloquence au sentiment religieux? La pierre a en effet cette puissance; certains édifices, en présentant à notre esprit les idées de grandeur, de durée, d'harmonie, le portent naturellement vers l'immensité, vers ce qui est immuable, vers l'ordre universel ; de même que le vaste silence des nuits, l'étendue des mers, la profondeur des cieux, éveillent dans notre àme le sentiment de l'infini et la pensée du Dieu qui remplit l'infini. L'architecture gothique possède-t-elle donc, plus que toute autre, les qualités sublimes qui sont un retlet de la création? Elle qui ignore les proportions idéales, la pureté des détails, et ces lignes d'une perfection que l'on dit parfois divine, prétund-elle seule exprimer Dieu par la force du désordre et sans le secours de la beauté? Ses plans diffèrent-ils tellement du plan des basiliques que le christianisme a construites le lendemain de son triomphe? La basilique de Saint-Paul, hors les

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ninrs de Rome, contient la foule avec plus d'ordre que nos cathrdrales, et répand sur elle plus de clarté. Une nef étroite, sillonnée de nervures, qui nous menace comme une carène de vaisseau renversée, émeut par son élévation ; mais ceux-là seuls qui ont visité Sainte- Sophie, qui ont été saisis dès le seuil par sa belle ordonnance, et vu planer dans des flots de lumière la plus hardie et la plus légère des coupoles, ceux-là comprennent quelle est l'architecture qui emporte l'àiio vers le ciel par sa science exquise autant que par un trait de génie. On nous dit que nos églises, toutes en pierre, établies sur des supports sans nombre, avec un appareil énorme de matériaux, donnent une conception plus sensible de ce qui est inébranlable. Je veux bien ne pas demander pourquoi, s'il en est ainsi, nous voyons çà et là les cathédrales enveloppées d'échafaudages et réparées de la base au sommet. Mais Saint-Pierre de liome le cède-t-il à quelque édiiice gothique en grandeur? C'est là que je conçois, au milieu d'un ordre majestueux et des effets les plus imposants, ce qu'est un monument bâti pour braver les siècles, immense et digne de l'Éternei. Enfin, réclamez-vous le caractère religieux pour les sanctuaires du moyen âge, parce qu'on y voit sculptés de saints personnages qui s'allongent entre les colonnettes, se raccourcissent sur les frises, se renversent sur les cintres des portes, se prêtent à tous les caprices de l'architecture comme un tissu de lourdes arabesques; et oubliez-vous comment s'y mêlent les légendes puériles , les facéties satiriques, tout un peuple de démons et de monstres grotesques, les réminiscences païennes, et même des tableaux obscènes que les païens n'eussent point osé

sculpter sur leurs temples? Pour moi, j'entre dans les églises byzantines de Venise ou de Palerme, qui resplendissent, depuis le sol jusqu'au faîte, de mosaïques d'un style si grave et si religieux ; je m'arrête devant les portes du Baptistère de Florence, et je vois comment les artistes qui aident l'architecte doivent écrire sur un monument l'épopée d'une religion.

Ainsi, ceux qui ont pu comparer les monuments des diverses époques, savent si l'architecture gothique mérite d'être appelée, de préférence aux autres, une architecture religieuse. Mais tout le monde n'a pu les comparer : il y a même des personnes qui resteraient systématiquement insensibles à de telles comparaisons. C'est parmi ces personnes, qui sont assez nombreuses et assez importantes pour former un parti, que certains avocats de l'architecture gothique trouvent leur appui le plus ferme. Ils leur rappellent (elles ne Pavaient point oublié) que ce style a été adopté par les ordres monastiques au temps de leur richesse, par le clergé au temps de sa puissance temporelle, quand les évêques étaient les égaux des seigneurs laïques, et quand les tours élevées sur la façade des églises métropolitaines rivalisaient avec les tours du manoir féodal. Qu'un poëte regrette le passé et ce que nous appelons par une innocente ironie le bon vieux temps, cela est permis ; qu'un parti souhaite de nous y ramener, cela n'est point vraisemblable ; mais que ces regrets ou ces vœux fassent recommander des théories dangereuses dans les arts ou dans les lettres, c'est là ce qui doit émouvoir tous ceux qui ont l'honneur de garder les conquêtes de l'esprit moderne. Une levée

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de boucliers s'est faite récemment contre la littérature classique, que l'on qualifiait de païenne, et les génies de l'auliquité (au milieu du dix-neuvième siècle ! qui le croirait?) ont eu besoin d'éloquents défenseurs. Parties du même camp, des attaques sont dirigées contre Tart classique ; on le proscrit comme profane, et l'on soutient contre lui l'art du moyen âge. Si c'est dans ce sens que l'architecture est proclamée religieuse, dans ce sens, aussi bien que dans tous les autres, nous protestons contre une conclusion que démentent les faits. Eh quoi î au moment où ce parti regarde au delà des Alpes avec une attention qui aurait alarmé le grand Bossuet, ne veut-il point voir quels exemples vraiment glorieux lui donne et lui a toujours donnés la papauté 7 Ne sait-il pas que, loin de rougir d'avoir consacré au culte les basiliques et les thermes de l'ancienne Rome, la papauté en entretient encore aujourd'hui la magnificence, reconstruit aux frais du monde entier la basilique de Saint-Paul incendiée, et dresse autour de l'autel les colonnes d'albâtre données par un musulman, vice-roi d'Egypte ; qu'elle s'est toujours considérée comme dépositaire de la tradition antique; qu'elle a protégé les ruines où vit cette tradition, et aidé puissamment à la renais.-ance des arts en Italie ; que les noms de Léon X el de Jules II sont immortels, parce qu'ils ont pour auréole une pléiade qui commence par Raphaël, Michel-Ange et Bramante ; et qu'enfin tous les papes éclairés ont professé le plus vif amour pour cet art qu'on veut appeler païen, et qu'eux, au contraire, ont cultivé en le préférant à tous les autres, tandis qu'ils ont jugé l'architecture gothique si peu religieuse, qu'ils semblent l'avoir exclue de

la capitale de la chrétienté? Ce que tous les papes ont cru, les plus nobles génies de l'Église de France l'ont senti, les esprits les plus sceptiques du dix-huitième siècle l'ont déclaré. J'emprunte, sur ce sujet, à M. l'abbé Corblet, de curieuses citations :

« Ouvrez le Dictionnaire de Trévoux au mot Gothique : « Gothique^ figurément, signifie ^r(^5s/>r... L'architecture gothique est celle qui est éloignée des proportions antiques, sans correction de profils, ni de bon goût dans les ornements chimériques. » Fénelon et Bossuet disaient d'un morceau mal écrit : « Barbare comme une église gothique ! » et tous deux passaient devant nos admirables basiliques avec un sentiment de dédain. Fleury se montre indulgent pour la grossièreté des œuvres de Yillehardoin et de Joinville, en songeant « qu'elles sont du temps de ces bâtiments gothiques^ si chargés de petits ornements, et si peu agréables, en effet, qu'aucun architecte ne voudrait les imiter. » Ecoutez la Bruyère : « On a dû faire du style ce qu'on a fait de l'architecture ; on a entièrement abandonné l'ordre gothique, que la barbarie avait introduit pour les palais et les temples. » a Un bâtiment de l'ordre gothique^ dit Montesquieu, est une espèce d'énigme pour l'œil qui le voit, et l'àme est embarrassée comme quand on lui présente un poëme obscur. » EnparlanI des vers fort médiocres de l'empereur d'Allemagne Frédéric 11, Voltaire ajoute : « Ces poésies sont fort audessus de tous ces décombres des bâtiments du moyen âge, qu'une curiosité grossière et sans goût recherche avec avidité. » Ailleurs il est plus irrévérencieux encore. Rousseau enfin ne se montre pas moins dur : « Les portails de nos églises, s'écrie-t-il, ne subsis-

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tenl que pour la honte de ceux qui ont eu la patience de les faire ^ »

Non, l'architecture gothique n'est point l'architecture religieuse, pas plus qu'elle n'est notre architecture nationale. Il n'est point indifférent de montrer la portée exacte de ces grands mots : car ils pourraient avoir une influence fâcheuse sur l'esprit des jeunes générations qui se consacrent aux arts, et sur l'enseignement de l'architecture, déjà trop compromis. Supposez en effet que des architectes, jaloux de propager de telles doctrines, ouvrent des ateliers. En entrant, on jurera de n'avoir pour Rome que des haines vigoureuses et de ne jamais entrer à la villa Médicis. Il ne sera question de l'art grec que pour montrer ce qu'il a de Iroid et de timide ; de l'art romain que pour le condamner à diesser des aqueducs très-pittoresques dans un paysage. Les modèles, les sujets d'admiration, commenceront au douzième siècle et finiront avec le quatorzième. Ce programme ne déplaira pas à tous les artistes, d'ahord parce qu'il paraît piquant et abolit les règles, ensuite parce que les études sont singulièrement simplifiées et que la jeunesse n'est pas toujours ennemie de ces sortes de simplifications. Il y aura peut-être de fervents disciples prêts à aimer le laid avec autant de diligence que d'autres aiment le beau : le cœur humain a de ces aveuglements. Ne voyonsnous pas quelquefois les personnes les plus disgraciées de la nature inspirer les passions les plus violentes? L'école est donc constituée. Qu'enseignera le maitre? Quels seront ses premiers principes? Sera-ce,

* BiiUetin de la Société acmJé nuque de La on, t. XTX.

par exemple , qu'il faut construire des murs tels qu'il ne puissent rester debout sans contre-forts, de même qu'un corps débile ne saurait se maintenir sans béquilles? Ou bien qu'il faut déguiser sous des ornements légers des constructions massives et concilier l'apparence de l'audace avec la plus prudente précaution ? Conseillera-t-il de protéger une partie du monument par un toit aigu et de multiplier dans les autres parties les rampes découvertes, les plates-foi'mes, les tours, les saillies et les sculptures que la pluie, la neige et les intempéries de nos climats doivent promptement ronger? Dira-t-il que les proportions créées par les inventeurs des ordres grecs sont des entraves aussi puériles que les unités tragiques d'Aristote, que la colonne n'est plus un être constitué pour grandir ou diminuer avec le monument qu'elle supporte, mais qu'il faut de grêles colonnettes que l'on feindra de réunir en faisceau et qui pourront indifféremment s'élever jusqu'au ciel ou descendre au niveau d'un bénitier? Enseignera-t-il le moyen de défigurer les cbapiteaux, afin qu'il devienne impossible de reconnaître soit le galbe du chapiteau dorique, équarri comme à la hache, soit le feuillage du chapiteau corinthien, remplacé par quelques chélives découpures? Connaît-il des procédés pour obtenir des frises et des corniches sans style, sans nom, et dont les moulures paraissent le caprice d'un artisan? Osera-t-il, en un mot, ériger en modèles toutes les erreurs d'une architecture qui ne créait ses types qu'en altérant l'architecture grecque ou romaine, en détruisant la beauté conquise par l'antiquité, destruction qui n'eut rien de systématique, mais fut l'œuvre lente de l'ignorance? Du reste, l'art

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