‹ Causeries sur l'artChapitre 4 sur 17 · L'ENSEIGNEMENT DE ^ARCHITECTURE · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNEMENT DE ^ARCHITECTURE

byzantin l'avait commencée. C'est l'histoire d'un portrait dont les copies se transmettent de proche en proche, toujours plus mauvaises et servant d'échantillon à de plus mauvaises encore. Enfin, ce qu'il y a de caractéristique dans l'architecture gothique, c'est une originalité naïve, un naturel plein d'inexpérience mais aussi plein d'imprévu, une patience avisée qui cherche sans cesse à remédier à ses maladresses et remplace la science par les expédients. Les expédients, jet subit d'un esprit dans la détresse, sont une des études les plus curieuses, je ne dis pas les plus instructives, dans l'art gothique : ils me rappellent ces matelots dont le vaisseau se disjoint par vétusté et qui emploient une industrie merveilleuse à boucher les voies d'eau à mesure qu'elles se déclarent. Direz-vous à vos élèves : «Soyez fertiles en expédients? » L'art gothique n'a de charme que par ses inconséquences pleines de bonhomie et ses témérités héroïques à la façon des gens qui n'ont pas conscience du danger : si l'on essaye de réduire en formule ce qui n'a été qu'instinct, si l'on substitue la logique à l'inspiration, tout le charme disparaît. Les preuves sont sous nos yeux. On a élevé des monuments gothiques à Paris dans ces dernières années : on en a élevé en Allemagne et en Angleterre. Ces monuments sont plus compassés, plus froids, ils ont plus de roideur que les imitations bâties par les classiques, qui furent jadis si amèrement critiquées. C'est pourquoi les interprètes de l'architecture gothique s'efforcent en vain de dégager de cette confusion des principes justes, des proportions parfaites, des formes pures, en un mot, ce qui constitue l'enseignement de l'art ; car ils comprennent que l'enseigne-

50 CAUSERIES SUR LWUT.

ment est un devoir et non pas une afi'aire de parti. Ce ne sont pas des partisans qu'ils veulent préparer, ce sont des architectes, et dans les arts aussi bien que dans les lettres, il n'y a point de grandeur, il n'y a point d'avenir pour les jeunes esprits en dehors de ce qui est vrai, de ce qui est simple, et surtout de ce qui est beau. « On doit le respect à la jeunesse, » a dit un homme de bien. Ce ne serait pas la respecter que de la convier aux excès de la fantaisie avant de développer chez elle la raison. Aussi, voit-on quelquefois des retours remarquables, qui sont un éclatant hommage rendu aux doctrines. Est-il besoin de rappeler qu'après 1850, des architectes, professeurs distingués, se déclarèrent pour l'architecture du moyen âge ? Formés dans nos écoles, ils tournaient contre elle la force dont elles les avaient armés. Qu'est-il advenu? Tel atelier s'est fermé un jour ; et son chef est un de ceux qui honorent actuellement l'art classique, et par ses travaux qui s'inspirent aux sources irréprochables, et par son nom qui compte comme une double conquête. Tel atelier, au contraire, s'est perpétué et vient de passer en d'autres mains : mais en quelles mains? Après vingt années un maître éminent qui comptait nécessairement, parmi plusieurs centaines d'élèves, des hommes d'un vrai mérite, n'a trouvé aucun disciple qui put continuer son œuvre, et c'est à l'Académie de Rome, parmi les architectes qui revenaient d'Italie avec un attachement inflexible aux principes, qu'il a choisi son successeur. Noble avertissement pour les témérités futures. Cherchez de môme dans les lettres ce que sont devenus maints champions de l'école romantique, dans la politique ou les finances, maints

L'ENSKIGNEMENT DE L\\RCHITia/rURE. 57

adeptes de Saint-Simon, et vous songerez à ces promeneurs qui ne quittent les cliemins frayés que pour mieux goûter la douceur d'y revenir.

Les erreurs peuvent être funestes, elles ne sauraient être fécondes : que l'art gothique ne se flatte donc point de se transformer jamais en enseignement salutaire. Qui dit enseignement de l'art, dit principes fondés sur le beau et sur le vrai. C'est pourquoi je ne m'étonne point que les défenseurs les plus érudifs de l'architecture du moyen âge n'aient pu réussir à raconter son histoire. Pourquoi? Parce que l'histoire de l'art est déjà elle-même un enseignement : c'est le développement, lent, logique, méthodique, d'un ensemble de principes qui se tiennent étroitement, se confirment les uns par les autres, se succèdent ou se combinent et ne sont que les faces diverses d'une beauté qui naît, grandit, se fait parfaite, puis décroit et dépérit pour renaître encore. Au contraire, en préser>ce d'une époque où les éléments de l'architecture sont détigurés et ses régies confondues, le fil échappe à ceux qu'entraîne l'enthousiasme : ils reculent effrayés, ainsi qu'ils l'avouent loyalement dans leurs préfaces, et adoptent, au lieu de la forme historique, la forme du Dictionnaire, qui est tout simplement le hasard par ordre alphabétique.

Pour décrire une maladie, on ne s'adresse point au malade, mais au médecin. Pour juger un faux système, on consulte, non pas ceux qui le goûtent, mais ceux qui possèdent la vérité. L'histoire de l'architecture gothique ne sera racontée avec suite et placée dans sa lumière juste que par ceux qui ont comparé entre elles les diverses époques de l'art, et qui doivent à cette

58 CAUSERIES SUR L^VRT.

comparaison im jugement assez impartial pour sentir les mérites d'une architecture qu'ils blâment, le charme de monuments auxquels ils refusent la beauté, l'intérêt de ces œuvres puissantes à la fois et incomplètes, qui reflètent leur époque a\ec une fidélité si curieuse. Il faudrait rattacher l'art gothique au passé, et non pas à l'avenir ; y voir les efforts désespérés d'une décadence qui jette son plus vif éclat, et non pas une aurore nouvelle ; montrer dans l'art de l'Orient, de Rome, de la Grèce, les types qui furent dénaturés peu à peu par les siècles et qui guidaient encore, à travers l'obscurité du moyen âge, des artistes qui n'en comprenaient plus le sens. Il est intéressant de parcourir ces temps d'égarement, mais d'ardeur assez violente pour fondre ensemble tous les débris des civilisations gui les avaient précédés. Ce sont ces débris que l'on peut toucher au doigt par l'analyse, lorsque l'art chrétien de Rome et celui de Byzance nous ont appris leurs secrets, et lorsqu'il ne nous reste plus qu'à déterminer la part que le génie germanique et la naïveté d'une société encore grossière réclament dans l'art du moyen âge. Nous voyons quels sont les prétendus principes sur lesquels cet art repose. Je suis persuadé que le flambeau de la tradition ne refuse point d'éclairer ceux qui le tiennent d'une main respectueuse et ferme, que seul il dissipe les ténèbres de l'histoire, tandis que les systèmes, les points de vue exclusifs, la passion, nous aveuglent infailliblement. L'art que j'appelle européen commence avec la Grèce et vit encore avec nous. Ennemie acharnée de l'Asie, de ce berceau où l'humanité s'endormait au milieu d'aspirations impuissantes et de grandioses chimères, la Grèce a manifesté la première le

Page 1