‹ Causeries sur l'artChapitre 5 sur 17 · L'ENSEIGNEMENT DE L'ARCHITECTURE · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNEMENT DE L'ARCHITECTURE

génie des nations occidentales, et elle est justement nommée la mère des civilisations modernes. Dans les arts, dans les lettres, dans les sciences, elle a donné presque tous les exemples. Les sociétés qui se sont succédé sur la scène du monde ont marché sur ses traces : puissantes, elles ont développé ses principes, faibles, elles ont vécu de ses débris, mais les cercles qu'elles ont parcourus, en devenant de plus en plus vastes, sont demeurés toujours concentriques.

Le beau n'est d'aucun temps ni d'aucun pays : toutefois les époques et les peuples se sont éloignés ou rapprochés inégalement de la perfection. Il faut donc suivre le développement de l'art à travers les âges, si Ton veut constituer un enseignement de l'architecture. Il faut surtout que les races néo-latines professent pour les traditions classiques un culte de famille, elles qui ont hérité de Rome et de la Grèce. Là sont les chefsd'œuvre, là sont les modèles. De même que les eaux d'un fleuve sont moins abondantes mais plus pures à leur source, de même c'est au lendemain de sa naissance que l'art européen se révèle avec ses lois les plus simples et les plus sublimes.

LE GOl:T PLBLIC ET LA SCULPTERE

Pourquoi les anciens ont-ils poussé la sculpture à une perfection que les modernes n'ont jamais atteinte. Pourquoi créaient-ils des chefs-d'œuvre que nous désespérons d'égaler? Pourquoi la sculpture s'esl-elle amoindrie dans nos mains, tandis que la peinture et la musique se sont, dans les temps modernes, développées avec éclat?

Il est des causes connues de tout le monde. Les Grecs avaient le culte de la forme et divinisaient la beauté pour avoir le droit de l'adorer; les modernes sont plus sensibles à la beauté morale, et allient volontiers à une haute intelligence un corps mal fait. Les artistes grecs vivaient au milieu d'une jeunesse souvent nue ; dans les jeux publics, dans les gymnases, ils choisissaient leurs modèles par la pensée et se nourrissaient de silencieuses contemplations : les artistes modernes font poser à prix d'argent quelques corps gc'tés par la misère ou par le vice. En outre, la

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race grecque offrait des types d'une perfection que nous cherchons en vain chez nous, fils des Barbares et des brumes du Nord. La religion païenne donnait aussi au sculpteur une puissance plus grande, car le marbre qui sortait de son atelier était adoré dans un temple, ses créations étaient des dieux; tandis que les œuvres de nos statuaires vont décorer les jardins ou les places publiques, et se ronger à la pluie devant des passants affairés. Mais, à côté de ces causes qui dépendent du climat, des institutions, du génie différent des peuples, il en est une beaucoup plus grave à mes yeux : c'est que les modernes goûtent peu la sculpture, je dirai plus, c'est qu'ils ne l'aiment point.

Cette assertion excitera la surprise. Nous sommes, dira-t-on, à une époque de dilettantism.e qui se porte avec une égale passion vers tous les produits de l'art. Pourquoi la sculpture serait-elle seule exceptée? Refuse-t-on aux sculpteurs les encouragements et la gloire? Leurs œuvres ne sont-elles pas appelées chaque jour à orner les monuments ou les villes? Si elles ont du mérite, les journaux en parlent, et le public répète les éloges des journaux. Si elles sont tout à fait propres à charmer, on en fait des réductions, et on les place sur des pendules. Rien n'est, hélas! plus vrai; mais, malgré ces honneurs et ces récompenses, je persiste à dire que nous n'aimons point la sculpture. Assurément les convenances extérieures sont gardées; la sculpture a sa place au soleil, de même qu'un enfant déshérité de l'affection paternelle est traité comme ses frères et assis à l;i même table ; mais le regard du père glisse avec froideur sur lui.

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Je faisais jadis ces réflexions dans le palais de l'Exposition, et j'admirais combien la commission administrative avait touché juste en entourant la sculpture de tous les pièges qui pouvaient attirer le public et le retenir. Des pelouses verdoyantes reposaient les yeux troublés par plusieurs milliers de tableaux; un petit cours d'eau promettait un air plus frais; des corbeilks de fleurs magnifiques, des cygnes noirs, avec l'adresse des marchands, adoucissaient les regrets de ceux qui avaient quitté la campagne; les esprits plus positifs trouvaient des sièges commodes, un sable doux aux pieds, des buffets abondamment fournis, où se dissipaient les langueurs d'estomac que cause, à ce qu'il paraît, un trop vif sentiment de Tari. En effet, la foule venait; on s'asseyait, on buvait, on mangeait, on causait; on regardait la voûte de cristal; on écrivait sur son carnet l'adresse des horticulteurs ou des marchands de cygnes noirs. Les statues, disposées avec goût sur les gazons, au tournant des allées, au milieu des corbeilles, ajoutaient à l'agrément du lieu; car, loin de commander l'attention, elles s'effaçaient discrètement et servaient de peispective comme dans un jardin. De temps en temps on les regardait; on s'arrêtait même avec complaisance devant une bête féroce, un chien guettant une perdrix, et surtout devant les femmes nues, si le marbre, transparent et poli, offrait des contours bien voluptueux. Quant aux œuvres plus sérieuses, qui visaient au grand, ligures de héros, d'athlètes, de faunes, on les évitait. Les plus consciencieux les considéraient avec étonnement et s'éloignaient en hochant la tète. « Pourquoi traiter tous ces sujets surannés? » J'excepte de

la foule les artistes, les \rais connaisseurs, quelques natures d'élite auxquelles mon récit ne saurait s'appliquer. Mais ceux-là mêmes, s'ils se sont retournés et se sont donné les spectateurs en spectacle, ont dû remarquer aussi comment, en France, on aime la sculpture.

Bien plus, dans les articles sur l'Exposition que publient les journaux, quelle part obtient la sculpture? Après avoir écrit vingt feuilletons sur la peinture, après avoir épuisé toute la liste des peintres et décrit la mouche sur une toile d'araignée, les critiques, de guerre las , arrivent aux sculpteurs. La plupart en parlent peu, vite et mal, le plus spirituellement du monde, il est vrai. Leurs éloges, d'une partialité ou dîme banalité blessante, ressemblent à l'eau bénite que des mains étrangères secouent à la hâte sur les tombes. On sent, à chaque ligne, que la sculpture les ennuie, qu'ils en traitent par convenance, qu'ils fardent leur froideur de termes techniques dérobés aux ateliers, et qu'ils n'ont point d'entrailles pour leur sujet. J'ai lu avec un profond regret le jugement que portait, sur les sculptures exposées en 1857, un critique éminent que la mort a enlevé depuis à une Revue célèbre et à son pays. Gustave Planche était un homme érudit, convaincu, dont le suffrage avait d'autant plus de poids qu'il était plus difficile à conquérir. Après avoir déclaré qu'il n'examinerait dans son article que les œuvres les plus distinguées, ce critique en citait de très-louables; il en citait aussi qui ne l'étaient point. Mais ma surprise a été excitée au plus haut point quand j'ai vu qu'il ne nommait pas des artistes d'un mérite incontestable, des statues où le caractère

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du grand art était empreint, et qu il n'avait même pas remarqué, peut-être parce qu'elle était en plâtre, une œuvre capitale qui annonçait un maître, le Faune de M. Perraud. C'est que la critique suit l'opinion publique bien plus qu'elle ne la conduit; or l'opinion encourage la sculpture qui l'amuse; elle est déglace pour les beautés sérieuses, et préfère le succès d'un jour aux plus solides promesses de l'avenir.

Lorsqu'on prétend goûter et encourager un art, il est juste, pour déterminer refficacité des encouragements, de consulter les parties intéressées, c'est-à-dire les artistes. Interrogez tous les sculpteurs, ils vous répondront que dans ce pays, qui est cependant à la tête de l'Europe par la culture intellectuelle, on n'aime point la grande sculpture. Ils en sont tellement convaincus que j'en ai vu plusieurs perdre courage et achever d'une main négligente des figures destinées à décorer nos monuments. « Pourquoi le labeur, » me disaient-ils, « pourquoi les lenteurs d'une exécution soigneuse? On ne nous regardera même pas. «Ainsi les écoles déclinent, les traditions se perdent, et les artistes, pour se mettre à la portée du public, se réduisent, se font coquets, cherchent à plaire derrière les vitres d'un marchand ou sur l'étagère d'un amateur.

J'avoue que la sculpture n'a point les mêmes séductions que la peinture; les jouissances qu'elle présente sont d'un accès plus difficile. Les magistrats de Sparte avaient exclu les peintres de leur austère république : ils appelaient la couleur, par un tour énergique, la flatteuse des sens. Au contraire, ils avaient admis la sculptuie, qui fait abstraction de la

couleur et représente, non point des chairs palpitantes et fleuries, mais une surface morte, dure, qui reçoit du ciseau une vie toute idéale. Plus un art est abstrait, plus il demande d'efforts pour être compris. De même que la ressemblance d'un buste nous persuade moins rapidement que la ressemblance d'un portrait, de même la beauté d'une statue nous charme plus lentement que la beauté d'un tableau. 11 faut s'arrêter avec recueillement devant une belle statue, laisser agir l'intelligence qui dégage nos yeux de leur routine et les façonne à des perceptions moins complexes ; il faut se laisser pénétrer peu à peu par le rayonnement doux et voilé du marbre que l'on contemple : c'est un blanc fantôme qui s'approche, qui grandit, qui s'anime, qui nous parle, qui nous transporte avec lui dans un monde supérieur. Car l'enveloppe mortelle tombée, les formes apparaissent dans toute leur pureté, sans le fard de la couleur; commandant aux sens de se taire, elles n'ont d'éloquence que pour les clartés sereines de la raison, et leur donnent la joie de comparer les types créés par le génie de l'homme aux types du divin Créateur.

Quoique beaucoup de natures soient aptes à sentir le beau, il en est peu qui aient la patience de le con« cevoir de la sorte ou le temps de se recueillir. Dans les Expositions, dans les Musées, au milieu de miille objets qui sollicitent l'attention, de mille distractions qui la troublent, on veut être satisfait sans effort et frappé en courant. Si la sculpture ne tend point un appât, si elle ne se fait point provocante ou bizarre, on passe, on laisse à ceux que Ton appelle avec un feint respect des connaisseurs les jouissances profondes

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du grand art; on court aux plaisirs faciles. « Ne nous montrez plus Hercule aux muscles puissants, Orphée aux formes douces et élégantes, Cornélie et Agrippine sous leurs nobles draperies, les Muses diverses de la tragédie et de la comédie, le Faune que Bacchus enfant lutine; nous sommes las des Grecs et des Romains. Des généraux en uniforme, des hommes d'État en frac ou enveloppés dans leur manteau, nous n'en voulons pas davantage, et nous repoussons la trivialité des vête aient s modernes. »

Ainsi, tout est jugé d'un coup d'œil : les figures nues ennuient parce qu'elles rappellent l'antiquité, et les figures modernes sont condamnées parce qu'elles ne sont pas assez nues. Admirable logique, tout à fait propre à encourager les sculpteurs ! Mais que ces passants dédaigneux aperçoivent une Bacchante au geste lascif ou une Cléopàtre Cî^piée sur quelque Laïs du dixneuvième siècle, ils s'empressent, tournent avec complaisance, sourient d'un air entendu et oubhentde dire que le sujet est trop vieux et la statue trop peu vêtue. Plus loin ils s'attendriront si un enfant porte un nid, si une jeune fille effeuille une fleur avec expression ou regai'de le ciel avec de grands yeux pleins de larmes. Comme ces pauvres petits oiseaux sont touchants! comme cette fleur est pleine d'intentions charmantes ! comme les larmes sont bien sculptées ! Plus loin encore il y a foule autour d'un sauvage couvert de son horrible attirail : on remarque ses cheveux relevés en chignon ; un esprit judicieux fait observer à son voisin que l'artiste aurait dû marquer par un léger ponctué le tatouage du Huron; le voisin approuve hautement et conseille d'aller voir, parmi les bustes, des Mexicains

en marbre rouge, des Chinois en marbre jaune et des Nègres en marbre noir, manière aussi neuve qu'ingénieuse d'étudier l'etlmologie.

Nous voulons être amusés à tout prix, et sommes plus sensibles encore aux œuvres étranges ou extravagantes qu'à la beauté. Le goût public demande aux arts ce qu'il demande à la littérature, du drame et du roman : la sculpture doit se plier, comme tout le reste, à ses exigences. Il faut qu'elle traite des sujets contraires à ses lois essentielles, qu'elle fasse exprimer au bronze ou au marbre des sentiments que ni le marbre ni le bronze ne peuvent exprimer, qu'elle devienne dramatique, qu'elle imite la peinture de genre, qu'elle rivalise même avec la caricature ; alors seulement elle réveillera les regards blasés.

L'opinion a son flux et son reflux ; elle semble obéir à une loi fatale en se jetant tour à tour dans les extrémités contraires. Au commencement de ce siècle, la sculpture était tenue en grand honneur : elle était réputée la maîtresse des autres arts, et la peinture lui était subordonnée. Tel est le principal caractère de l'école de David ; c'est pourquoi les œuvres contemporaines du premier Empire ont quelque chose de sculptural, d'immobile, qui les expose à notre disgrâce, mais qui leur maintiendra toujours un mérite solide. Aujourd'hui, la peinture règne en souveraine; elle est aimée, payée, exaltée, et les sculpteurs doivent suivre ses traces s'ils veulent être goûtés. Il faut qu'ils aient l'action, l'expression, la couleur, le piquant, l'imprévu; en un mot, il faut qu'ils renoncent aux principes raisonnables de leur art pour se faire peintres, malgré les conditions de la matière, et risquer de funestes

tours de force. Certes, les diverses branches de l'art ont leurs limites naturelles qu'elles ne doivent point franchir; mais, si l'excès est inévitable, je préfère donner le pas à la sculpture, qui enseignera toujours aux autres arts la science des lignes, des contours et tout ce qui constitue le style. Aujourd'hui, au contraire, si elle s'enchaînait à la peinture, elle décroîtrait comme elle: elle s'attacherait aux petites choses, refléterait le côté trivial de la vie ou une poésie fausse, prendrait ses modèles dans la rue ou dans un ordre de conventions efféminées. De même que nous avons une peinture de genre et que le genre envahit tout, de même nous avons une sculpture de genre, carrière facile et (jui détourne du véritable art.

Depuis quelque temps, une mode s'est répandue qui imlgarise (c'est le mot qu'on emploie, mot qui m'effraye, car le beau n'est point fait pour le vulgaire), qui vulgarise les chefs-d'œuvre antiques. On admire les réductions en bronze, faites par des machines et retouchées par la lime d'un ouvrier pressé ou ignorant. La Vénus de Milo, la Diane de Gabies remplissent les magasins et décorent des meubles qui dispensent d'aller admirer les originaux dans notre Musée. Qu'importe un contour altéré par l'ouvriei', un muscle supprimé, une cavité ajoutée? La surface est flatteuse, la patine brillante, la silhouette décorative, et l'on achète par milliers ces réductions. Ainsi l'on s'accoutume à tout voir en petit ; les artistes eux-mêmes, qui rencontrent partout ces figurines, en subissent l'influence. La sculpture n'est plus appréciée qu'autant qu'elle s'accommode à nos appartements, supportant nos candélabres et surmontant nos horloges. Par là s'émousse

l'impression saisissante des belles œuvres ; elle se perd par la satiété journalière, et l'on finit par demander aux artistes de travailler à la façon des entrepreneurs de réduction, d'abaisser leur génie jusqu'à nos vues mesquines, et d'ajuster leurs productions à nos besoins plus bumbles encore.

J'irai plus loin, et je demanderai une entière liberté pour ma censure. Mes paroles ne sont point dictées par l'importunité d'un moraliste (je ne prétends nullement à ce titre), mais par un amour sincère de l'art. Je disais tout à l'heure que la sculpture était chaste, que ses nudités, sublimes ou exquises, passaient pardessus les sens pour ravir les facultés les plus élevées de l'esprit. La Vénus de Milo, l'Amazone blessée, l'Apollon du Belvédère, l'Achille du Louvre, le Thésée de Phidias, la Nuit de Michel-Ange sont chastes, parce que leur grandeur héroïque dépasse la mesure humaine. La Vénus de Médicis, la Vénus accroupie, l'Apollon Sauroctone, le Faune du Capitole sont chastes, parce qu'ils sont enveloppés d'une grâce noble et comme divine, que nos chétives réalités ne sauraient atteindre. Le Laocoon, le groupe d'Ajax et de Patrocle, les Fils de Niobé, le Captif de Michel-Ange, le Christ sur la croix sont chastes, parce que leur mouvement pathétique emporte la pensée du spectateur : la violence de la situation couvre la nudité des formes. Figurez-vous, en effet, la scène que décrit si bien Euripide — Polyxène se mettant à demi-nue devant les Grecs assemblés. Elle doit être immolée sur le tombeau d'Achille : déjà Pvrrhus lient son glaive. Polyxène prend ses voiles sur l'épaule, les déchire d'un geste, et, montrant son sein, beau comme celui d'une statue, elle dit au jeune guerrier :

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« Frappe ! » Entre la poitrine de cette vierge et les regards de toute une armée, il y a un voile aussi saint que celui de la pudeur, c'est celui de la pitié.

Mais la sculpture n'a pas besoin de purifications aussi terribles pour être cbaste. Quelque simple que soit le sujet qu'elle cboisit, quelque type qu'il lui plaise de représenter nu, elle peut, elle doit le traiter chastement : tout dépend de l'exécution. Un homme délicat peut tout dire, et sa parole saura exprimer les idées les plus scabreuses, sans manquer au respect ni des autres ni de soi. Ainsi le sculpteur délicat peut tout rendre ; il touchera aux charmes les plus sensibles sans offenser les regards. Si des aspirations élevées ont présidé à la conception de son œuvre, s'il voit la nature d'une manière large et ne la copie que pour l'ennoblir, s'il ne promène point sur l'épiderme du marbre les molles caresses de son ciseau, mais s'il en fait jaillir un type vivant, plein de grandeur, paré d'une grâce immortelle, soyez persuadé qu'il ne blessera jamais cette convenance, que Ton regarde comme le triomphe de la civilisation humaine, et qui s'appelle la pudeur. Sans cette touche idéale, il est impossible d'exposer l'image d'une beauté nue et de ne point parler aux sens : telle est la loi de la nature, et le public ne l'a que trop bien appris à certains artistes. Ils ont vu que rien n'était plus propre à le tirer de son indifférence et à charmer son attention : ils ont cherché leur succès dans la volupté, succès d'autant plus facile que lesrétlexions sensuelles désarment le spectateur et lui font monter au cerveau je ne sais quelle vapeur grossière, qui trouble son regard et corrompt son jugement.

Nous sommes accoutumés à trouver à chaque expo-

sition des statues de cette sorte. Chacun sail comment on les entoure et connnent on les lete. Les plus tiers passent par dignité, les intelligenls par dégoûl, les femmes par convenance; mais chacun a vu, avant de passer, el a emporté l'amorce. Ensuite, quand les journaux, écho de la foule, portent aux nues le nom de l'auteur, son nom et son œuvré sont connus de ceux-là mêmes qni le condamnent : tel était bien son calcul. Pour moi, qui suis, comme les médecins, obligé de voir toutes les maladies d un œil endurci, je ne nie poiiit le mérite de quelques-unes de ces statues. Dans tous les temps l'école de la volupté a pu compter des productions où le talent est incontestable, quoiqu'il garde un caractère terrestre, matériel, trivial, sous un vernis d'élégance et de coquetterie. L'antiquité nous a laissé des modèles de ce genre, qui n'appartiennent point, je m'empresse de le dire, aux beaux siècles de l'art : les beaux siècles respectaient la dignité de la forme humaine et le caractère religieux de la sculpture. Plus tard, le besoin de plaire par la nouveauté lit rechercher le suffrage des sens. Les auteurs citent de ridicules passions conçues pour des statues ; la moins croyable est celle d'un jeune Athénien qui se tua parce que le sénat retusait de lui vendre une statue dont il était amoureux. Les modernes n'ont point voulu être en reste. Aux voyageurs qui visitent Saint-Pierre de Rome on montre une statue dont la poitrine est couverte par une draperie ajoutée récemment. Dans le principe, celte poitrine était nue et assez belle pour inspirer de l'amour à je ne sais quel fou. On assure que ces contes sont une manière d'éloge plus vif, d'éloge en action, propre à exalter Tart. Je crois que des récits pareils ne

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sont ni à l'honneur de l'arl, ni à riianiieur de ceux qui l'admirent de la sorte. Quel est le peintre grec qui avait exposé une cavale si bien peinte que les chevaux s'arrêtaient en hennissant devant son tableau ? Accepterezvous que l'homme conçoive l'impression de l'art à la façon de la bête, et que la sculpture demande son succès aux hennissements- de nos sens?

11 est vrai qu'en France plus d'un artiste a cédé à cette tentation. Sans remonter jusqu'au dix-huilième siècle, où la licence élait de mode, nous trouvons des (■ontemporains qui ont cédé au goût public et l'ont altéré à leur tour. Pradier, pour qui la postérité a commencé, est le représentant le plus aimable de l'École de la volupté. Il avait étudié les antiques pour en surprendre le charme extérieur et le côté sensuel ; il ne s'était nourri ni de la moelle puissante ni des inspirations sereines du génie grec. Le type qui sort de son ciseau est doux, llalteur, voluptueux, mais sans élévation : l'attrait y est provocant, la beauté lascive. Ce n'est point le principe de la Vénus pudique ou des trois Grâces fraternellement enlacées, c'est le principe de la Bacchante. Un jet heureux, une désinvolture poétique, une exécution très-habile ne peuvent faire longtemps illusion : sous les formes les plus élégantes se cache Tappât vulgaire. Telle est l'origine (le la popularité de Pradier, popularité sérieuse aux yeux des bons juges, mais d'un exemple fâcheux. Il partait pour Athènes afin de contempler les vierges des Panathénées : il s'arrêtait à Corinfhe pour copier les prêtresses de Vénus. Voyez, en effet, où vous conduit l'École de la volupté! On a osé jadis exposer devant vous une femme nue et couchée • b son bras était

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altaclié un aspic, i'oi't iiinocenl piclextc de la silualioii. Cette femme était pâmée : ses convulsions n'étaient celles ni de l'agonie ni de la douleur. La réalité de cette représentation était tellement palpable que l'on a pu accuser le sculpteur d'avoir moulé la natuie vivante; on a même nommé la femme qui avait été mise en moule. Qu'a fait le public, provoqué d'une manière aussi offensante? S'est-il indigné? a-t-il reculé avec mécontentement ou avec dégoût? — Le public est accouru à flots pressés. L'exposition avait lieu dans les salles basses du Louvre, et le jury avait prudemment fait placer la statue (plus prudent s'il l'eût exclue) dans un coin très-sombre. On a bien su l'y trouver et prendre ses aises pour l'examiner dans tous les sens? Que dis-je? elle a fait la réputation du sculpteur.

On répondra qu'il faut accuser les artistes et non le public. Si l'appât est tendu, accusez ceux qui le tendent, mais non ceux qui y mordent. — Quoi donc? nous en prenons-nous aux marcband^ de notre luxe, aux traiteurs de notre gourmandise? L'appât n'est point la cause, il est l'effet; on le présente parce qu'on sait que nous l'aimons. Que le public repousse ces ()i*ovocations, qu'il passe avec dédain, elles ne se renouvelleront plus. Plaire est une loi suprême pour Tart; c'est pour plaire que certains artistes flattent les goûts ou même les travers de ceux qui dispensent Tor et la renommée. Jadis les lois et quelques seigneuis intelligents étaient seuls capables de rémunérer le talent. Aujourd'hui, la foule est éclairée, tout le monde s'intéresse à l'art, tout le monde prétend du moins s'y intéresser, et c'est au nom de tous que l'État répartit

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les encouragements. Le public est donc responsable quand il souffre que le talent s'abaisse, quand surtout il l'y pousse par ses applaudissements.

Je ne crains point qu'on se méprenne sur mes paroles, après ce que j'ai dit tout à l'heure sur la chasteté des chefs-d'œuvre. Loin de condamner les figures qui sont nues, je trouve le plaisir de contempler de belles formes aussi permis que celui de savourer un fruit ou de respirer le doux parfum des fleurs. Mais distinguons bien les trivialités qui rivalisent avec le modèle et les nudités purifiées par l'idéaL C'est la Vénus populaire que je proscris, pour ne recommander que la Yénus céleste. Or, de nos jours, on élève trop d'autels à la Vénus populaire : voilà pourquoi le goût public s'est corrompu ; voilà pourquoi la grande sculpture lui est importune, ou, ce qui est plus triste encore, indifférenle. La raison se tait quand les esprits, gagnés par une langueur maladive, veulent être stimulés par la bizarrerie ou par les sens. Ouvrez Corneille ouBossuet après avoir dévoré un roman amoureux du jour; voire ame est énervée, elle s'affaisse avec ennui devant les plus sublimes beautés. Il en est de même de la sculpture. Au contraire, les fureurs de Phèdre, les plaintes du Cid, les tendresses de Bérénice retrempent le lecteur et le renvoient récréé aux études les plus sérieuses : ce sont les nudités chastes de la littérature.

Nous sommes dans un siècle qui tend au matéiialisme pratique par le développement des sciences exactes et de Tindusirie, Presque toutes nos découvertes perfectionnent les jouissances du corps ou les complications de la vie; mais l'intelligence pure sent

ses ailes souvent froissées. Soutenons le spiritualisme sur tous les points : soutenons-le surtout dans Tari, car c'est là que le matérialisme se fait le plus séduisant, prétendant avec quelque apparence ne procéder que delà forme. Plus la sculpture est enchaînée étroitement à la matière, plus il faut qu'un souffle généreux l'élève au-dessus des modèles terrestres. Le siècle de Périclès nous apprend de quel charme céleste, bien supérieur à nos grâces de boudoir, le marbre peut se revêtir, par la simplicité, par la grandeur, par le silence des sens. Tout y est calme, noble, empreint d'un caractère religieux que la sculpture chrétienne elle-même n'a point atteint : il est vrai que le christianisme a toujours gardé contre la sculpture quelque chose de l'esprit des Iconoclastes. L'art du siècle de Périclès me paraît religieux, non parce qu'il fabrique des Dieux, mais parce qu'il respecte la forme comme une œuvre divine, parce que ses marbres sont un acte d'adoration adressé au Créateur de la suprême beauté. La France, elle aussi, a des traditions illustres à maintenir. L'école qui a produit Jean Goujon, Germain Pilon, Coustou et même le grand Puget, a pu s'obscurcir parfois : elle ne s'est jamais éteinte. Nous montrons avec orgueil une succession continue d'artistes qui, avec un mérite inégal et en modifiant leur style selon les âges, ont toujours conservé les qualités de l'esprit français, la clarté, l'exécution précise et nerveuse, l'élégance innée, un tempérament juste de la réalité et de l'idéal. Maintenant encore, grâce à une renaissance qui date de la fin du dernier siècle et qui puise sans cesse aux sources antiques, nous comptons un grand nombre de sculpteurs. Les maîtres

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ineureiil, d'autres maîtres les remplacent, et des élèves surgissent qui promettent de les dépasser. Que le public sache donc respecter la dignité de notre école et aider à sa gloire! Seul, le grand art possède l'inspiration, la fécondité, la puissance; seul, il contient le secrel de l'avenir; et le grand art ne peut exister sans Fattcnlion qui lui donne conscience de sa force, sans les applaudissements qui l'enivrent, sans les hautes pensées qu'il puise autour de lui dans une société spiritualiste.

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