‹ Causeries sur l'artChapitre 6 sur 17 · LA PEINTURE DÉCORATIVE · texte numérisé non relu

LA PEINTURE DÉCORATIVE

De même qu'en franchissant le seuil d'un vas(e édifice, nous nous arrêtons involontairement et nous replions sur nous-mêmes, parce que tant de grandeur nous fait sentir plus vivement notre néant, de môme les peintres qui jettent un regard sur les annales de la peinture grecque, demeurent confondus par l'idée seule de la simplicité héroïque et de la beauté qu'elle répandait sur ses œuvres. Ils avouent avec désespoir leur infériorité, malgré la découverte de Van Eyck, malgré les progrès de l'industrie moderne. Comment ne Tavoueraient-ilspas, lorsqu'ils voient Raphaël s'inspirer des arabesques des bains de Titus, le Poussin reproduire les Noces aldobrandines, les artistes les plus célèbres copier avec fureur les fresques effacées de Pompéi, Ingres s'incliner devant un vase grec sur lequel le pinceau rapide d'un ouvrier a jeté quelques figures? Mais qu'eussent fait ces esprits sincères s'ils eussent

connu l<^s peintres d'Athènes ou de Corinihe et les chefs-d'œuvre d'Apelle ou de Zeuxis?

Cependant notre siècle, fécond en contradictions, présente, au point de vue de l'art, un singulier spectacle. Plus les écoles professent d'admiration pour les Grecs, moins elles paraissent les comprendre ; plus elles les copient, moins elles en approchent, et l'application la plus servile reste frappée de stérilité. Juste châtiment des imitateurs ! Il est trop facile d'emprunter aux Grecs leurs types, leur costumes, leurs meubles, d'entasser sur de grandes toiles, plus glaciales que l'hiver, des corps athlétiques et des tuniques bien attachées, ou de peindre dans de petits cadres, que vous proclamez dignes de Pompéi, des figures vides et soufflées qui rivalisent avec les jouets d'enfant. Ce qu'il faut dérober à l'art grec, ce sont ses principes dictés par le bon sens, ses règles fixées par un tact exquis, sa mesure qui ne le trompe jamais, et en même temps cet amour insatiable de la beauté qui fut une religion, celte soif de l'élégance, de la clarté, de l'idéal, maladie céleste qui n'atteint que les races privilégiées. Voilà le trésor que des études approfondies doivent seules vous ouvrir! Voilà la moelle généreuse dont vous ne vous nourrirez qu'après avoir brisé, par un effort soutenu, l'enveloppe qui la contient !

Le genre de peinture le plus propre à former les artistes et à les faire grands, c'est la peinture qu'on appelle tantôt murale, tantôt monumentale, quoique cette union de mots inquiète l'oreille. Mais on ose à peine prononcer le mot de peinture décorative, parce qu'il est usurpé par des industries basses. Il faut cependant rendre toute sa dignité à une expression qui

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est juste et française, en se rappelant que les fresques du Vatican et de la chapelle Sixtine sont de la peinture décorative. Je répète donc que ce genre de peinture est par excellence l'école du talent et sa gymnastique la plus nécessaire, de même que la science du périrait est le brevet du peintre d'histoire. Comment peindre des œuvres grandioses dans un atelier où la lumière trop vive exagère la valeur des tons, où l'échelle des proportions est fausse, où la place manque pour reculer, où la toile se laisse charger et surcharger sans cesse, jusqu'à ce que les hardiesses de l'ébauche disparaissent sous les retouches? Que le même artiste soil transporté dans une église ou dans un palais, qu'on lui livre cent pieds de murs, où l'enduit frais l'appelle, le presse et menace de se sécher, qu'il sente autour de lui l'attention de tout un peuple qui lui confie sa gloire, son âme s'exaltera pour être digne d'un tel théâtre; l'art lui apparaîtra avec une majesté nouvelle et un éclat qu'il n'avait point soupçonné. Ainsi les rois grandissent sur le trône, les tragédiens sur la scène, les héros sur le champ de bataille.

Depuis quarante ans, le goût de la peinture décorative s'est relevé en France. Les gouvernements ont fait des sacrifices, et en ont été récompensés tantôt par des œuvres détestables, lorsque la faveur avait seule dicté leur choix, tantôt par des pages dont nous sommes fiers à juste titre, parce qu'elles assurent à l'école française le premier rang dans l'histoire de la peinture au dix-neuvième siècle. Et cependant on eût obtenu des résultats bien supérieurs, s'il y eût eu plus d'unité dans les plans et moins d'anarchie dans l'exécution, si du moins on se fût rendu compte, à l'aide de bonnes

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(lélinilions, des principes de la peinture décorative. Loin de moi la pensée de donner des leçons, soit an^v artistes qui en riraient, soit au gouvernement qui ne les entendrait point, même à la veille de faire peindi'e son nouveau Louvre. Mais voici les Grecs, ces maîtres pour lesquels nous professons nne admiration si véhémente. Ils s'y connaissaient en décoration, car ils ont couvert de peintures des milliers de temples et de portiques; ils n'ont même point fait autre chose pendant le siècle de Périclès, comme si la peinture avait voulu se soumettre pendant sa jeunesse à cette mâle discipline. Cherchons donc ce que faisaient les Grecs, voyons ce que nous faisons aujourd'hui : cette comparaison sera plus instructive que toutes les théories. Lorsque l'on contiait à un Grec un monument à peindre, avant toutes choses il se préoccupait de l'architecture. Il tâchait de se pénétrer de l'ordonnance de l'édifice et de faire ressortii* ses proportions. Cela étonnera la plupart de nos peintres, qui commencent d'ordinaire par accuser l'architecte, par se plaindre de la lumière mal distribuée, des surfaces trop réduites, des panneaux trop élevés, et qui finissent par tuer autant qu'il dépend d'eux l'effet de l'architecture. L'échelle de leurs figures abaisse ou exagère l'échelle du monument, rimporlance de leurs compositions en détruit l'harmonie, car leur but est d'attirer seuls tous les regards. Ils me font penser à ces musicieus qui couvrent, à force de fracas, la voix du chanteur qu'ils accompagnent. Le Grec avait des idées trop saines sur la prééminence de l'architecture pour commettre une telle erreur. Il devinait que ses intérêts étaient liés à ceux de l'architecte, car un vêtement qui déforme le

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