MADAME DE MONNIER ET MIRABEAU
Si l’immortalité de Mirabeau était pure de tout alliage, ses œuvres risqueraient fort d’être délaissées par le commun des lecteurs. Mais il y eut du scandale dans ses aventures de jeunesse, et les fautes de l’homme privé assurent à l’homme public des retours d’attention qui entretiennent le culte de sa mémoire. Tandis que la solitude se fait autour de sa tribune, d’où parviennent à peine jusqu’à nous quelques échos lointains recueillis par l’lii&toire et la tradition classique, les Lettres à Sophie ont couru dans toutes les mains, sans lasser la curiosité; et voici qu’aujourd’hui même deux hommes d’esprit semblent s’être donné le mot pour en tirer à la fois un drame et un roman.
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Ne nous en plaignons pas. Mais regreltons seulement que cet épisode trop célèbre d’une vie orageuse soit tombé dans le domaine des fantaisistes. Car ce ne sont pas des guides sûrs, et la vérité s’altère trop souvent en passant par le prisme de leur imagination. Ainsi, je me permettrai de dire à M. Gastineau que son livre nous eût agréé davantage si, au lieu de traduire en un feuilleton évaporé ce qu’il appelle les Amours de Mirabeau , il s’élait contenté d’être un historien et un moraliste qui raconte simplement, avec exactitude et émotion, un roman réel, dont l’intérêt sérieux pourrait disparaître sous les enjolivements d’une broderie capricieuse et artificielle.
Or, il y a dans son récit plus d’une page que Mirabeau ne pardonnerait pas à son biographe. 11 s’étonnerait du moins de certaines notes qui sonnent faux à l’oreille et agacent les nerfs irritables. Que penserait-il de la phrase suivante? « Jupiter eut pitié de ce sombre Vulcain qui forgeait si douloureusement les outils de la Révolution. Il lui envoya une déesse au doux sourire, la marquise de Monnier, qui partagea son exil, le consola, l’encouragea, lui tressa , dans les jours du martyre, la couronne de myrtes et de lauriers , et se suicida, sacrifiée par son amant, qui continua son étape vers la Liberté. » Le moindre tort de cette mythologie élégiaque et lyrique ne sera-t-il pas d’enlever tout
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crédit à la narration qui va suivre? et ce serait dommage; car M. Gastineau estime trop le plus grand de nos orateurs politiques pour avoir jamais eu l’intention d’en faire un héros de mélodrame, à l’usage des lectrices du demi-monde. Il nous affirme que son étude est très-consciencieuse, et, pour que nous en soyons les juges, il met sous nos yeux des pièces justificatives, c’est-à-dire un choix de lettres empruntées à la correspondance de Vincennes.
Il faut lui savoir gré de cette pensée qui relève la valeur de l’ouvrage, et nous nous plaisons à constater qu’il a eu le bon goût de supprimer les passages qui auraient pu causer quelque embarras à ses lectrices. Mais il a cru devoir retrancher aussi toutes les lettres qui n’allaient pas directement à l'adresse de Sophie. Or, ce sont précisément celles qui ont le moins vieilli et méritent le plus les regards de la postérité: car, si je m’en rapporte à mes impressions, on trouvera bien monotone le monologue qui n’est inspiré que par la passion. Que de parfums évaporés! que de couleurs ternies! On croirait voir ces fleurs que le temps dessèche dans un herbier. Ceux mêmes qui les ont cueillies ne les reconnaissent plus quand arrive l’arrière-saison : jugez par là de l’effet quelles produisent sur les indifférents.
Quant à moi, j’ai plus d’une fois senti l’ennui ve-
nir, là où bondissait le coeur enfiévré d’un amant ; et, ce qui est encore moins respectueux pour l’infortune de l’illustre captif, je n’ai pu m’empêcher de sourire des tendres enfantillages échappés à ces lèvres qui devaient un jour lancer la foudre. Les plus grands personnages ressemblent, hélas! aux plus vulgaires, quand ils ne sont pas sur la scène où les appelle leur rôle, et il ne faut pas gâter leur poésie par leur prose. Mirabeau le savait bien lorsque, apprenant par de vagues rumeurs qu’on allait divulguer ses confessions, il s’écriait : « Des monstres qui infestent le pavé de Paris, tandis que tant d’honnêtes gens gémissent à Bicètre et aux galères, se vantent hautement qu’ils feront imprimer ma correspondance et celle de la malheureuse victime de mon amour. Ce coup est affreux, et, si j’y survivais, ce serait pour le venger, dussé-je y périr. » Oublions donc les petits côtés d’une liaison dont il convient de voiler soit les misères bourgeoises qui prêteraient au ridicule, soit les taches honteuses qui compromettent la dignité du malheur et du génie. N’essayons pas non plus de résumer ici les incidents peu mémorables d’une tragédie que nous avons lue maintes fois dans les annales judiciaires. Elle passa par les phases ordinaires à ces égarements où le cœur est aux prises avec la conscience, et trouve son châtiment dans la ruine de ses propres illusions.
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Ce beau feu, qu’avait alimenté la lutte contre l’obstacle, s'éteignit sous les mains de ceux qui l’avaient allumé; et, en dépit des serments, ils se brisèrent un jour ces liens que ne consacrait aucun devoir. Qui donna le premier l’exemple de l’inconstance? Nous l’ignorons. Mais on sait, bien que M. Gastineau n’en dise rien, que Mirabeau eut un successeur, et qu’il en était déjà consolé, quand il eut la douleur d’apprendre la mort de Sophie qui s’asphyxia pour rejoindre dans l’autre monde un capitaine de cavalerie. Tout cela n’est point l’idéal. Aussi le mieux est de sacrifier ces parties fragiles. Sauvons seulement les révélations précieuses et la leçon profitable que contiennent ces années d’erreur, de désordre et de délire, mais aussi de dévouement chevaleresque, de souffrances généreusement partagées, de persécution subie avec vaillance et fierté.
La leçon, la voici : c’est que pour un homme public, rien ne remplace l’ascendant d une bonne re- • nommée. Non, la reconnaissance et l’admiration, à laquelle Mirabeau a droit, n'a pas complètement effacé les fâcheux souvenirs de l’intrigue galante dans laquelle il se jeta par étourderie, pour en sortir par le dégoût, avec la blessure du remords* On peut même dire que ses péchés de jeunesse pesèrent sur toute sa vie et furent le poison lent qui l’abrégea. L’histoire est là pour le prouver : car elle nous offre
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le douloureux spectacle d’un génie puissant qui lutte en vain contre la défiance unanime des partis, se débat sous de noires calomnies auxquelles son passé donne prétexte, se sent isolé jusqu’au milieu de ses triomphes, et meurt sur la brèche, sans avoir conquis pleinement cette autorité morale qui est le plus efficace auxiliaire de la persuasion. Ce n’est pas impunément qu’il parut sur la scène, obéré de dettes, maudit par son père, noyé dans d’interminables procès, décrié par l'opinion, voué à la répulsion qui l’empêcha de faire tout le bien qu’il voulait. Savoir sa valeur, et ne pouvoir l'imposer que par accident et surprise, discréditer sa parole par son caractère, entendre murmurer autour de soi le nom de Catilina quand on aborde la tribune avec le courage d’un bon sens supérieur et convaincu, subir des résistances occultes, sous lesquelles se cache l’injure d’un mépris anonyme, rendre la vérité suspecte parce qu’on en est l’interprète : telle fut l’expiation sous laquelle il courba la tête jusqu’au dernier jour, tantôt exaspéré par d’injustes outrages, tantôt abattu par le sentiment de son impuissance, et s’avouant au fond du cœur que ces préjugés hostiles n’avaient pas tout à fait tort. « Oh! s’écriait-il avec un héroïque repentir, que l’immoralité de ma jeunesse fait de tort à la France! Si j’eusse apporté dans la Révolution une réputation semblable à celle de Malesherbes, quelles destinées j’assu-
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rais à mon pays! quelle gloire j’attachais à mon nom? » Généreuses paroles qui rachètent le mal, mais ne le réparent pas. On ne le vit que trop, même au lendemain de ces éclatantes victoires où sa haute raison avait dominé les volontés les plus rebelles et ravi les suffrages comme par un coup d’État oratoire.
Les esprits seuls avaient alors cédé à l’entraincment de la logique; mais les coeurs se dérobaient. La sympathie ne retenait pas ceux que le talent avait forcés d’applaudir! C’était un succès d’avocat, et non pas d'homme d'État qui rallie autour de lui des soldats fidèles, sur lesquels il pourra compter, dans les conjonctures décisives où ses idées politiques livreront bataille. Voilà pourquoi son action fut paralysée, quand il voulut sincèrement sauver la monarchie, en la réconciliant avec la nation et les libertés nouvelles.
Entre les royalistes qui ne croyaient pas à son dévouement et les républicains qui se méfiaient de son désintéressement, il se trouva seul encore; et la dictature de son éloquence ne put jamais s’établir souverainement de manière à durer au delà de scs discours.
Et pourtant, sans absoudre la jeunesse de Mirabeau, nous croyons qu'il serait inique de lui refuser l’indulgence et la pitié. Car outre que ses désordres furent le plus souvent la révolte d’une
activité dévorante, à laquelle manquait une noble matière, et d'un caractère aigri par la tyrannie paternelle, il y eut une telle disproportion entre ses fautes et leur châtiment, que l’on finit par ne plus voir dans le coupable qu’une victime, dans son juge qu’un bourreau. Ce mot ne paraîtra point une exagération à ceux qui se rappellent la figure du marquis de Mirabeau, ce despote féodal qui emprisonnait sa fille dans un couvent, chassait sa femme de son foyer pour y introduire une maîtresse, lançait des lettres de cachet contre tous les membres de sa famille, exécra son fils dès le berçeau, et pendant huit ans le promena de bastille en bastille, le condamnant ainsi de son autorité propre à une séquestration, à une sorte de mort civile, comme un criminel indigne de toute commisération et devenu l’opprobre de la société. Pourquoi donc cette haine contre celui qu’il appelait « un mâle monstrueux, une chenille raboteuse qui ne se déchenillera jamais, l'écume de sa race ? »
Il serait trop long d’analyser ici le fiel qui débordait de ce cœur dénaturé. Mais il semble vraiment qu’en regardant au fond de ces colères, on y découvre comme l’effroi prophétique d’un représentant altier de l’ancien régime, devinant la sève révolutionnaire qui bouillonne dans ce rejeton sorti de sa souche. N’écrivait-il pas : « Je veux chasser ce fléau des lieux où il pèserait après moi. L’envoi
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aux colonies hollandaises est le meilleur de tous les moyens. On a la sûreté de ne jamais voir reparaître à l’horizon un malheureux né pour la honte de sa race, et qui ravagerait le monde par ses détestables talents. »
Il aurait voulu briser « cette hideuse tête qui contenait une révolution, » étouffer dans le germe « cet embryon de matamore ébouriffé qui dompterait le diable. »
Ses aptitudes précoces «le saisissent, l’ébahissent, l’épouvantent. » Il pressent l’ennemi de sa caste, il prend contre lui des mesures de salut public. De là cette guerre à outrance entre le fils et le père, duel impie où les armes sont tellement inégales que tous, d’instinct, nous nous portons à la défense du plus faible, de celui qui, attaqué dans les ténèbres, garrotté de façon à ne pouvoir parer les coups, réduit « à ronger ses fers, » cherche en vain à remuer les entrailles paternelles, et pourtant ne s’abandonne pas lui-même en cette détresse, mais accepte la lutte, appelle le grand jour sur ses souffrances, s’épuise en merveilleux plaidoyers ensevelis dans l’ombre et le silence, transforme sa cause en un réquisitoire contre tous les despotismes du jour, ébranle déjà les institutions responsables de ses infortunes, et semble ainsi préluder par ces philippines obscures à la vocation glorieuse qui doit racheter ses scandales, fies pages, vous ne
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pourrez les lire sans être émus, mais elles vous feront mal. Car le sens moral est troublé par cette situation étrange, qui ne permet ni d’admirer ni de blâmer sans regret : le môme sang coule dans ces mains qui croisent le fer, et, des deux côtés, les droits de la nature sont également outragés par celui qui porte le défi comme par celui qui le relève. C’est un de ces cas de légitime défense où l’héroïsme consisterait à se laisser tuer.
Toutefois, le sentiment qui surnage parmi ces angoisses du jugement, est, je le dis très-haut, presque toujours favorable à Mirabeau. Oui, malgré ses fautes, dans lesquelles entra pour beaucoup la fougue d’un tempérament excessif, l’exubérance des appétits désordonnés, j'aime en lui ce que j’appellerai familièrement : Une mauvaise tête et un bon cœur. On comprend qu’il ait séduit, je ne dis pas Sophie, qui, sous les coutures de ce visage bouffi par la petite vérole, distingua l’expression d'une beauté primitive et plus forte que toute laideur, mais ses geôliers, mais tous les gouverneurs des forteresses où il passa, depuis le rébarbatif Sainl- Mauris jusqu’au lieutenant général de la police, M. Lenoir, ce cœur d’or, qui ressentit pour son prisonnier une sorte de tendresse paternelle.
Quelle effusion de reconnaissance, quel accent pénétré de vénération liliale dans les lettres où Mirabeau le remercie de ses bons offices, l’intéresse à
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ses douleurs et l’implore de ses prières! Kn lisant ces touchants appels à la bonté d’un étranger, on ne peut se défendre d’accuser le père barbare qui, après avoir dépravé par ses exemples la droiture d’une âme trop exaltée, osait dans ses livres s’appeler lVmu des hommes, et n’excluait de sa philanthropie universelle que les membres de sa propre famille, que l’épouse exilée du toit conjugal, que le lils de sa chair. L’oubli de tous les devoirs domestiques, il l’avait enseigné par ses actes à celui qu’il écrasait au nom de la morale. Il avait donc perdu jusqu’au droit du reproche. Aussi ses rigueurs poussèrent-elles à bout la fougue d’une nature qu’il eût fallu tempérer par l’influence clémente de l’affection. Elles la précipitèrent dans toutes les témérités. Nous ne les justifions pas. Mais Mirabeau y porta du moins un principe d'honneur et de loyauté; car il accepta les plus extrêmes conséquences de ses folies.
Révolutionnaire en amour comme il devait l’être en politique, il livra sa liberté, sa fortune, tout son avenir en proie à une passion qui ne ressemblait guère aux modes galantes du dix-huil ièmc siècle. Ne le vit-on pas en Hollande, travailler sans relâche, quinze heures par jour, pendant neuf mois, pour le pain quotidien de son ménage anormal, et porter allègrement ce fardeau d’un labeur mercenaire? Il se jeta dans l’abîme avec une résolution de carac-
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1ère qu’on serait tenté d’admirer si son sacrifice n’était pas souillé d’une tache originelle. Plus tard, en reniant la compagne de sa faute, en l’abandonnant aux représailles de l’opinion, en séparant sa cause de la sienne, il pouvait d’un mot reconquérir tous ses avantages perdus, redevenir libre et maître de sa destinée. Eh bien, il n’hésita pas à repousser dédaigneusement ces suggestions de l’intérêt bien entendu. 11 aima mieux sombrer corps et biens que d’acheter son salut par une trahison. Il assuma sur lui toute la responsabilité d’une aventure où il se conduisit à la fois en disciple de Jean-Jacques et en gentilhomme de la vieille roche, unissant le sérieux profond de la sensibilité à l’audace chevaleresque qui brave le danger. Il songea toujours plus à Sophie qu’à lui-même. Si parfois des sophismes corrupteurs se glissent sous sa plume, dans les moments où sa tête est en feu, où il a la fièvre chaude ; le plus souvent il conserve une attitude ferme et digne, un Ion de bonne foi et de sincérité qui ne manque ni de noblesse, ni de grandeur.
En s’excusant par des raisons presque plausibles, il sait aussi s'accuser, mais sans plier le genou et ramper dans la poussière, comme s’il demandait grâce. Non : ce n’est pas de la pitié qu’il veut, un pardon qu’il mendie, ce sont ses droits qu’il revendique.
« Mon cœur me dit que je m’abaisserais cruelle-
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ment en suppliant ceux qui m’écrasent comme un insecte; je ne puis ni approuver, ni flatter l' injustice; non, je ne le puis, et je le voudrais que ma main ne s’y prêterait pas. » De là vient que, captif, il domine ceux qui l’approchent, il les gagne à ses espérances, il en fait ses avocats et ses intercesseurs, il leur en impose. C’est déjà l’homme qui, plus tard, aura le don de magnétiser les assemblées, de ramener à lui les plus hostiles, de désarmer les haines frémissantes. Son père, lui-même, il faudra bien qu’un jour il se rende ; et alors, ne croyez pas que le prisonnier du château d’If, du fort de Joux, de Manosqucetde Yincennes lui conserve un souvenir amer. Supérieur à la vengeance ou au ressentiment, Mirabeau mourant demandera d’être enterré à Argenteuil, entre son aïeule et son père. Cette sépulture, il l’eût préférée aux funérailles royales que lui décerna le deuil de la France.
Plus on étudie cette féconde correspondance, dans laquelle se déversa le trop-plein de ses pensées, plus est intime l’attrait qui nous attache aux grandes qualités de son cœur. Pour s’épanouir à l’aise, il leur manqua un milieu propice. Mais jusque sous les vices vous retrouverez ici un fond solide et sain, du granit et de l’or, je veux dire un caractère relevé, de la franchise, de la cordialité, je ne sais quoi de résolu, de fier et de simple qui trahit l’opulence des dons naturels, et annonce un homme fait pour do-