‹ Causeries sur les femmes et les livresChapitre 11 sur 94 · MADAME DIS MOS MEK · texte numérisé non relu

MADAME DIS MOS MEK

miner les autres, comme par un privilège de naissance.

Quant au talent, il éclate à profusion. Non pas que Mirabeau soit un écrivain qui se plaît au bien dire et châtie son expression. 11 a les négligences d'un grand seigneur qui ose tout et plie la langue à son empire. Il ne possède pas non plus encore toutes ses ressources. Outre qu’un emploi grandiose manque à ses facultés, il ne fait que débrouiller le chaos intérieur; c’est le volcan qui fermente et gronde avant l’éruption. Mais abîmé dans des lectures ardentes qu’assimile avidement sa rapide intelligence, il anime de sa flamme tous les sujets qu’il aborde, il devine tout ce qu’il n’a pas appris, il éclaire de lueurs soudaines des horizons immenses, il a des explosions de verve impétueuse qui se précipitent comme un torrent, il fait déjà retentir du fond de sa cellule des coups de tocsin qui nous réveillent en sursaut. A ces éclats d’une voix impatiente de tonner dans une vaste enceinte, à ces apostrophes impérieuses qui évoquent la présence d’un adversaire, à celle logique pressante que semble inspirer la vue d’un auditoire, à l’écho périodique de ce style ample et nerveux dans lequel s’élance le jet spontané de l’improvisation, vous reconnaissez l’orateur. Il est là, devant vous, possédé par le Dieu : sa physionomie s’illumine sous le rayon. Ses bras enchaînés se délient.

ET Ml H A BEAU.

Il étouffe dans cette étroite prison, où il se sent dégradé, où il gémit de son impuissance, où il se consume dans le supplice du silence et de l’inaction. Son désespoir pathétique ne le trompe pas lorsqu'il lui persuade qu’il était digne d’une autre destinée; et, à son insu, il s’y prépare dans ce triste combat où il dispute son honneur et sa liberté à ce père dont il doit immortaliser le nom. 11 plaidera plus tard des causes plus solennelles. Mais le stage oratoire de Vincennes nous montre d’avance son génie tout entier. Ironie amère, mépris superbe de la contradiction, force lumineuse d’un esprit pratique, sang-froid de la passion qui se maîtrise au milieu de la colère, ripostes électriques, dont l’élan renverse tous les obstacles, inépuisable fécondité de preuves, action dramatique et théâtrale, éclat des images, qui ne sont que des arguments rendus sensibles, audace d’une volonté dominatrice, attitude hautaine d’une âme indépendante et sincère qui puise son éloquence dans sa conviction : voilà le Mirabeau idéal qui se dégage des misères où il faillit périr. Il en a trop souffert pour que la postérité ne lui soit pas clémente. En garder mémoire serait de l’ingratitude; car la France lui doit les libertés qu’elle possède, qu’elle regrette ou qu’elle espère.

SOUS LE DIRECTOIRE

Rien que le Directoire ait eu l’heureuse fortune d’être l’agent responsable et l’ordonnateur officiel des premières campagnes d’Italie, de l’expédition d’Égypte, de toutes les grandes choses accomplies par l’épée de Bonaparte, par le génie, le courage, l’or et le sang de la France, il n’eut ni le mérite, ni le protitde cette gloire qui devait tourner à sa ruine, et l’on peut dire qu’il fut un des gouvernements les plus impopulaires qui aient jamais régi nos destinées.

Imprévoyant et impolitique, tour à tour faible ou violent, artisan maladroit de coups d’État stériles, violateur des lois qui pouvaient être sa force, en-

LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE SOUS LE DIRECTOIRE. 207 tôté de préjugés aveugles qui perpétuaient la révolution dans son intolérance, impuissant à diriger l'opinion et inhabile à la suivre, ne sachant ni pacifier ni contenir les partis, habitué a vivre d’expédients, au jour le jour, sans autorité, sans considération, sans influence, divisé intérieurement par la discorde, condamné à l’isolement par ses fautes, il ne fut, le plus souvent, qu’une coterie d’hommes médiocres ou d’ambitieux égoïstes, un nid de factions et d’intrigues, en un mot, l’anarchie organisée.

Et pourtant, au lendemain d’une dictature sanglante, qui ne laissait après elle que des ruines, ce fragile radeau construit à la hâte avec les débris d’un naufrage, servit à nos pères de refuge provisoire, et leur permit de prendre patience, en attendant l’apparition providentielle d'un libérateur. Mais l’œuvre du salut ne pouvait être le bienfait d'un pouvoir qui avait été complice de tous les excès auxquels l’avenir devait miraculeusement remédier. Elle se poursuivit donc en dehors de son action, ou plutôt à son insu et malgré lui, par le travail mystérieux du temps, la révolte progressive des esprits et l’énergie naturelle de notre tempérament national qui, ébranlé par des crises meurtrières, se rétablit de lui-même, grâce à son indestructible vitalité.

Puisque alors les hommes politiques furent si

LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE misérables, puisque l’opinion, celte dernière ressource des situations désespérées, finit par commander aux événements et faire la loi, l’histoire des mœurs prend ici une singulière importance. Aussi tous ceux qui veulent connaître intimement cette curieuse époque, qu'on pourrait appeler l’agonie de la République, liront-ils avec un vif intérêt le livre pittoresque où MM. de Concourt racontent la chronique des quatre aimées qui séparent le 9 thermidor du 18 brumaire. Ce sera le commentaire familier de l’éloquent ouvrage dans lequel M. de Barante a jugé le Directoire avec l’impartialité sévère d’une raison mûrie par l’expérience, et avec un talent qui écarte de ce sujet toute possibilité de concurrence. En comparant ces deux études, vous verrez que les peuples ont les gouvernements qu’ils méritent.

Les premiers mois qui suivirent la chute de Robespierre se ressentirent encore de son voisinage. Caria Terreur avait fait école. Aussi faillit-elle renaître de la victoire même qui l’avait renversée. Ceux qui n’avaient pas eu le courage de la pitié ne devaient pas connaître la modération et la dignité de la justice. A peine abattu, l’échafaud se releva donc contre ses pourvoyeurs de la veille. C’était comme une institution qui fonctionnait régulièrement au service des plus forts. I)’un bout de la f iance à l’autre éclatèrent des cris de mort. Pour

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satisfaire les mânes des victimes, il fallait du sang. Toutes les voix, toutes les plumes en demandaient. Il y avait tant de cœurs qui ne pouvaient pardonner! Ce furent les représailles des furies vengeresses.

Mais cet orage d’indignation populaire une fois passé, à l’universel accès décoléré succéda le transport fiévreux et comme le délire d’une exliilaranle folie. L’idole du jour fut la statue du plaisir, et la frivolité d'une société insouciante devint le stimulant le plus actif d’une réaction qui eut pour elle, non-seulement les regrets et les espérances des vaincus, mais toutes les peurs, toutes les incertitudes, l’armée des intérêts tremblants, un insatiable désir de repos, un besoin unanime de sécurité, et par-dessus tout les appétits qui fermentaient au cœur abâtardi des générations nouvelles.

Dans cette campagne contre les barbares de 95, ce furent des passions et non des idées qui entrèrent en ligne pour le combat. Affamée par une longue abstinence, la jeunesse de l’an III était lasse d’accommoder sa vie aux lois de Sparte. La chaleur du sang plus que la raison se révoltait chez elle contre le régime tyrannique et antisocial qui prétendait lui imposer la livrée du sans-culotlisme. « Elle voulait avoir sur le dos un habit qui fût d’un tailleur, monter un cheval qui ne lui fût pas enlevé, la nuit, par la réquisition ; faire tourbillonner une danseuse entre ses bras, sous les mille lumières des

lustres. » Une ardente soif de luxe, de bien-être et de jouissances la travaillait sourdement. Ses vices, qui cherchaient une issue, étaient donc dévoués d’avance à tout fantôme de pouvoir sous lequel la France du bonnet rouge et de la carmagnole redeviendrait enfin le pays des mœurs légères, des gaies compagnies, des équipées bruyantes, des fêtes où l’on est vu, des toilettes qu’on regarde, des aventures dont on cause, des amours qui font scandale. Ses opinions n’étaient que des aspirations sensuelles. Elle n’avait pas de drapeau politique.

Les femmes furent les alliées naturelles du parti muscadin. Car les Françaises ne sont pas volontiers des Porcia ou des Cornélie ; elles aiment le salon autant que le foyer ; réduire leur parure à leurs enfants, c’est leur demander l’impossible. Une folle envie de vivre s’empara donc de tous les cœurs parvenus à l’âge des rêves ou mûrs pour la coquetterie. Ils s’enrôlèrent dans cette ligue qui promettait un emploi à toutes les beautés disponibles, et leur faiblesse en fit la force.

C’est alors qu’on vit toute la France, possédée par une sorte de vertige, courir à l’oubli, s’y jeter avec ivresse et fureur. On eût dit que les uns cherchaient ainsi à se sauver des remords, les autres à endormir leurs craintes. A peine l'effigie de Robespierre eut-elle été traînée dans les ruisseaux, qu’une bacchanale immense se déchaîna dans la ville affran-

Dnp 2 M b y Go ogle

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chie. Une gaieté sinistre entraîna dans cette farandole bondissante tous ces esclaves d’hier, étonnés d’avoir encore la tête sur leurs épaules.

Therpsichore fut la grande consolatrice, et dans tout Paris, du levant au couchant, de la rive gauche à la rive droite, s’envolèrent, chaque soir, les notes provocantes de six cent quarante-six orchestres dont les rhythmes tapageurs appelaient à des pirouettes et à des entrechats les orphelins et les orphelines qui s’étaient hâtés de sécher leurs larmes.

Ceci n’est point une hyperbole. Ces douleurs, qui se devaient d’être immortelles, sautillaient le pas du rigodon ! Fils et filles de guillotinés s’enlaçaient en souriant pour la valse. Les affiches en font foi, et au faubourg Saint-Germain s’ouvrait une salle appelée le Bal des victimes.

Où ne dansait-on pas alors? Dans ces rues encore défoncées par les lourdes roues des charrettes qui allaient et venaient des prisons à la place de la Révolution, on entendait grincer les archets, naziller les flûtes et les musettes. Dans des églises mutilées par le marteau des iconoclastes, les gros sabots scandaient la bourrée. Aux Carmes de la rue de Vaugirard, des vivants, le jarret tendu, chassaient et déchassaienl sur les morts de septembre. 11 y avait bal dans l’ancien cimetière de Saint-Sulpice ; et sur la porte sculplée, au-dessous des mots encore

LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE écrits: Has ultra mêlas beatam spem expectantes requiescant , un joli transparent rose portait cette enseigne : « Au rendez-vous des Zéphyrs. »

Ce fut une épidémie qui gagna toutes les classes. Tandis que les nymphes et les Veslris de carrefour se trémoussaient dans les guinguettes, les robes transparentes, les chapeaux surchargés de dentelles et de diamants, les escarpins, les culottes couleur de chair, pour lesquelles il y avait un vestiaire de rechange, affluaient au Vauxhall delaruedellondy, au pavillon de Hanovre, à la maison d Orsay, au balladère de Wenzel, à l'hôtel Longueville, où dans une seule galerie tournaient à l’aise trois cents couples d’Armidesetd’Adonis. Ne cherchez point ici les pas agréables ou sévères d’un ballet qui allie la décence à un choix élégant de poses cadencées. A ces Vénus déshabillées il faut le tourbillon d’une ronde éperdue et haletante.

Tandis que les Grâces dépouillent leurs voiles, les don Juan se tournent en hercules , ils mettent leur vanité à paraître des portefaix galants. Les beaux du jour descendent de Milon de Crotone. L’épée du gentilhomme est remplacée dans leurs mains par un gourdin noueux, destiné à casser les tètes jacobines. Ces mirliflors ont des muscLes de boxeurs. La brutalité révolutionnaire, les besoins de la défense, personnelle, les rixes journalières, les discussions brusquées par les arguments du poing

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ont mis à la modo l’escrime de la bâlonnade. Dans ce bas Empire où règne la sensualité grossière, les boules roulantes des biceps, les mollets saillants, les nerveuses attaches d’un jarret délié : voilà les séductions souveraines. C’est la chair qui triomphe.

Aussi les athlètes sont en faveur. Cette société païenne n’adore plus sur ses autels que les dieux d’Olvmpie. La vogue est aux palestres, aux jeux de barre du bois de Boulogne, aux courses à pied de Monceaux, aux chevauchées de Bagatelle, aux luttes renouvelées des Grecs et des Romains; tout un peuple de centaures ambitionne les palmes du stade ou du cirque. Ce ne sont que chars qui partent, volent, se dépassent, roues contre roues. Et ces tournois vulgaires, c’est la femme qui les encourage de ses sourires, les récompense de ses faveurs. Il lui arrive même de descendre, elle aussi, dans l’arène, et de se métamorphoser en virago, en amazone. 11 faut alors la voir lancer un wiski à grandes guides, scier du mors la bouche d’un pur-sang, fouaillant, criant, jurant, courant la poste, et rouant le piéton, jusqu’au jour où un arrêté de police la fait descendre de son siège, et la condamne à n’être plus cocher !

Le plaisir de vivre est devenu si cher à ces courtisans de la matière, que la mort a cessé d’être respectée. Dans le relâchement des affections et des

devoirs, cetle humanité sans Dieu laisse mener par des portefaix ses funérailles de famille et d’amitié. Toutes tièdes encore, les dépouilles des plus proches parents s’acheminent solitaires au champ du repos. Des mains mercenaires ballottent ces cercueils sans escorte et dont on se débarrasse par mesure de voirie. Le scandale en arrive à ce point que l’administration municipale est réduite à rappeler le public à la pudeur. Elle supplée au deuil des vivants par un officier des pompes funèbres, qui devra suivre les convois avec un crêpe au chapeau.

Dans ce monde où toutes les convenances sont violées, où la licence est telle qu’il n’y a plus de fruit défendu, et que la satiété est le seul remède du vice, vous ne rencontrerez qu’une oohue de parvenus, enrichis par un agiotage effréné, par la vente des biens nationaux achetés à vil prix, ou par des millions volés sur les fournitures militaires. Tandis que les jambes de bois manquent aux amputés des ambulances, que Paris crie famine, alors que la monnaie territoriale de la patrie est devenue une montagne de chiffons, dans un temps où le pain coûte 00 francs la livre, où le louis d’or sera poussé jusqu’à 25,000 livres, où les dépenses les plus vulgaires de la vie atteignent des chiffres invraisemblables et absurdes qui semblent un défi jeté à la crédulité des simples, la bascule de la hausse et de la baisse improvise de monstrueuses fortunes que

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Rivarol appellerait de terribles objections conlre la Providence. — C’est toute une plèbe dorée dont l’impardonnable opulence insulte à la misère universelle. Ces laquais d’hier, aujourd’hui grands seigneurs, sont embarrassés de leur rôle. Tout étonnées d’èlre devenues des dames, dépaysées dans la soie, étourdies de leur luxe, Margot, Gertrude ou Gothon ont beau s’endimancher : leur tournure, leurs manières, leur langage, leur orthographe les dénoncent. Madame Angot n’en tient pas moins le haut du pavé.

Aussi plus de bonne compagnie, plus de centres choisis. Les salons, ils sont dans la rue : ils s’ouvrent au premier venu ; on s’y amuse en plein vent, pour son argent. On y entre, on en sort quand on veut, comme on veut, avec qui on veut. Les actrices y coudoient les femmes des directeurs. Mademoiselle Lange y règne à côté de madame Tallien. Des ministres y donnent le bras à des courtisanes.

Cette société qui vit partout excepté chez elle, qui se reçoit et se visite au jardin d’hiver ou d’été, au Ranelagh, à Monceaux, à l'Élysée, à Tivoli, à Idalie, au Palais-Royal, et dans ses dépendances, comment aurait-elle un foyer? C’est un pêle-mêle, un chaos; plus de lien moral, plus de traditions; ni le rang, ni la carrière,, ni la condition n’ont eu le temps de se constituer. La famille elle-même, n’ayant plus foi au lendemain, menace de se dis-

LA SOCIÉTÉ F II A N Ç AISE soudre. Telle est la contagion du célibat, qu'il se fonde une industrie pour en arrêter les ravages. Le citoyen Liardot établit une agence matrimoniale pour les cœurs qui cherchent à se rencontrer. Répondant à un besoin, l’institution prospéra; on y vit de l’argent à gagner, et la concurrence fit naître un journal dont les colonnes enregistraient les prétentions et les vœux des nubiles. Un entrepreneur plus avisé alla môme jusqu’à louer un magnifique hôtel où il organisa une pension de demoiselles à marier. Un y recevait tous les soirs, disait le prospectus, « des cavaliers convenables, fortunés, éduqués, agréables. »

Toutes choses étant alors précaires et provisoires, le divorce légalisa la licence des mœurs. Dès lors, l’infidélité conjugale ne fut plus que le préliminaire d’une formalité civile. Le bâtard n’était-il pas admis à partager les droits de succession avec l'enfant légitime? La femme circula d’un bras à un autre, comme dans le chassé-croisé d’un quadrille. Des époux de la veille se rencontraient déjà liés par un nouvel hymen. Ils en étaient quittes pour se saluer en passant, et échanger un sourire. La jalousie et la pudeur avaient disparu de concert. A Nancy, à Metz, les soldats, cantonnés dans leurs quartiers d'hiver, se mariaient pour six mois, en stipulant d’avance qu’ils divorceraient s’ils changeaient de garnison. Le nombre des enfants trouvés atteignit

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en un an le chiffre de quarante-quatre mille; et le conseil des Cinq Cents eut à délibérer sur la pétition d’un citoyen qui, veuf de deux sœurs, demandait à épouser leur mère? Le député Delville pourra s’écrier à la tribune nationale : « Vous avez introduit en France un marché de chair humaine! »

Ajoutons pourtant que des symptômes de renaissance se mêlaient à ceux de la décadence. Il y avait la protestation des regrets et des souvenirs dans cette reprise du luxe qui proclamait peu à peu la déchéance de la république, dans la restauration du jour de l’an, qui, lui aussi, avait été un des suspects de 93, dans le retour du calendrier grégorien rappelé de son émigration par la voix populaire, dans la fête de Longchamp qui éclabousse de la poussière de ses chars la statue de plâtre dressée encore sur la place de la Révolution. En 1797, on vit aussi les prêtres reparaître dans les rues sans déguisement. Un matin, les vieux jacobins s’indignèrent d’apprendre que Camus, le patriarche de l’Église constitutionnelle, venait de livrer sa lillc morte aux prières d’un curé non assermenté. Les campagnes redemandaient leur dimanche et leurs cloches. Un jour, la queue d’une grand’messe, à Saint-François, au Marais, s’allongea jusqu’au milieu de la rue.

L'attention revenait aussi aux nobles joies de la vie. L’art ressuscitait au salon de 1798. Les théà-

LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE très retrouvaient, sinon un public, du moins des foules passionnées pour le talent des grands acteurs. Les séances littéraires des lycées avaient succédé aux émeutes des clubs. Le grec et le latin, l’allemand et l’espagnol, la logique et la rhétorique, la géographie et l’histoire, les poids et mesures, l’homme et le système décimal, la philosophie de la grammaire et la raison de Dieu, la tenue des livres et même le français, voilà les mets que ces affamés venaient dévorer entre deux contredanses. Lt pourtant, quelle disette de talents I C’était le temps où l'on allait à la gloire avec une traduction, où il y avait des triomphes pour le disciple de Delille, qui savait évincer un mot technique par une périphrase victorieuse, dans des vers qui feraient aujourd’hui sourire uu bachelier! Bref, la république des lettres était aussi malade que l’autre.

Eu résumé, lasse de ses tribuns et de ses constitutions, épuisée d’hommes, d’argent, de crimes et d’idées; créancière d’une banqueroute, ballottée de mains en mains comme un enjeu d’agiotage, aussi effrayée de l’avenir que dégoûtée du passé, la France avait tâché de s’étourdir un instant par la volupté, comme ces pestiférés d’Athènes qui, dans le voisinage de la mort, se dévouaient à l’orgie par désespoir. Mais son sang n’était pas tari par tant de blessures; il y avait encore de la ressource. Elle ne

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