MADAME HOU ND
personne, plus faite pour la volupté, ne l’a moins goûtée? » N’a-t-elle point gémi sur la dure obligation d'employer « la vigueur d’une athlète à défendre son âge mûr de l’orage des passions ? » Dans ce combat entre des principes qu’il faut soutenir par point d'honneur, et les sollicitations ardentes d'une curiosité qui veut compléter son expérience et « laisser moins inutiles les attraits « de l’arrièresaison, son geôlier lui sert d’auxiliaire. Elle lui sait gré de mettre son cœur sous les verroux. Son tendre délire n’est plus qu’une innocente folie, qu’un thème romanesque que brode sans danger la hardiesse de son imagination. On dirait une harpe ou une guitare qu’elle fait résonner mélancoliquement sous ses doigts pour charmer sa solitude. Elle peut, sans- se compromettre, donner à un proscrit des rendez-vous au-delà du tombeau. Cet adultère posthume ne tire pas à conséquence. Voyez du reste avec quelle libéralité elle indemnise Roland de toutes les tribulations qu’elle lui a causées par ses aveux. Dans ses Mémoires, elle le présente à la postérité comme un Caton, un Phocion, un Aristide, un Socrate ; elle lui signe des certificats de vertu civique ou privée. L’homme d’État profite des mécomptes du mari. Elle lui prodigue l'estime, faute de mieux. Elle orne son front chauve de toutes les couronnes. 11 est évident qu’elle en a pitié, ce qui est le coup de grâce pour l’infortuné.
MADAME ROLAND
Mais en revanche, sa conscience étant rassurée par ce tribut de louanges, elle n’a plus de mesure à garder avec l’amant qui ne saurait à distance la prendre au mot, et abuser des droits qu’elle lui reconnaît. L’abandon n’ira pas au-delà des paroles. Aussi elle se livre tout entière, mais au papier, ce qui est inoffensif. De là les témérités de ce divorce moral, de là ce tutoiement qu’on pourrait regarder comme une prise de possession, ces élans fiévreux qui saisissent un fantôme, ces tressaillements éperdus dans le vide, en un mot, tout ce qui caractérise l’intention sans l’exécution. C’est un de ces orages d'automne, où se condensent tous les feux d’un été brûlant. Jusqu’alors elle n’a pas osé être coupable; mais, quand sonne la trente-cinquième année, il semble qu’elle veuille réparer le temps perdu et mettre enfin la dent au fruit défendu.
Que' serait-il advenu si cette femme si sûre d’ellemèine, loin du danger, avait retrouvé Buzot ailleurs que dans l’autre monde? C’est un problème que je ne me charge pas de résoudre. Pourtant je crois qu’elle n’eût pas été prise au piège. Car il y a bien des notes de tête dans ce grand air qu’elle chante parfois en virtuose d'opéra. Plus d’une réminiscence altère les accents venus de l’àme. Moins amoureuse qu’elle ne le pense, elle se surexcite l’imagination et force sa voix en maint passage, où Plutarque et Rousseau tiennent encore la plume.
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C’est un programme de beaux sentiments qu’elle développe, non sans une certaine emphase, devant l’univers qu’elle croit attentif à ses moindres gestes et «à ses dernières paroles. Elle songe à sa biographie et la termine par un chapitre où la femme sublime et sensible jouera un rôle héroïque sur la scène, d’où elle va disparaître au milieu des acclamations émues de la postérité qui commence.
En résumé, madame Roland est encore ici une arrière-petite-fille de Corneille, adoptée par Jean- Jacques, qui s’est chargé de son éducation.