UNE CONVERSION
M. le comte de Falloux a fort habilement disposé les stations du pèlerinage qui nous a conduits, à la suite des initiés et comme en procession, dans le salon de madame Swetchine. Le premier appât offert aux profanes fut une biographie tout émue de l’éloquence d’une tendresse presque liliale. Cette révélation d’une âme supérieure et d’un talent distingué eut bientôt pour commentaire un recueil de pensées ingénieuses, dont quelques-unes semblaient distillées dans l’alambic de Joubert. Ce régal excita l’appétit des gourmets, et on put alors leur servir à point les pièces de résistance. Notre curiosité toujours croissante encourageait le dépositaire du trésor à continuer le précieux inventaire de scs petits papiers. N’avait-il pas sous la main une mine
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inépuisable? Pour changer en intimité notre sympathie respectueuse, il souleva les derniers voiles, et deux volumes de correspondance familière- nous firent comprendre tout ce qu’il y avait de douceur dans le commerce, de ce cœur aimable, de cette intelligence élevée.
La figure vraiment idéale s’était ainsi animée peu à peu des couleurs de la vie. Le regard brillait, on entendait une voix, l’accent d’une àme avait tressailli: c’était une résurrection. Madame Svvetchine eut seule jugé peut-être qu’on en avait trop dit. Mais plus d’un lecteur devinait que la ferveur de l’amitié ne s'en tiendrait pas là. Car, en se vouant à sa pieuse entreprise, M. de Falloux ne songeait pas seulement à ces épicuriens pour lesquels un livre n’est qu’une volupté littéraire. Sous l’amorce du plaisir, il voulait envelopper l’hameçon de la doctrine; et je ne crois pas me tromper en affirmant que son ambition la plus.chère fut, dès l’abord, de nous mener insensiblement dans cette étroite chapelle où madame Swetchine n’admettait que des fidèles privilégiés. Tôt ou tard il devait nous présenter la clef du sanctuaire, et voilà pourquoi il revient aujourd’hui, avec tant de complaisance, au plus important chapitre de l’oraison funèbre, à ce qu’il appelle le Journal d'une conversion.
Celle de madame Swetchine consiste, comme chacun sait, dans le passage de la communion grec-
que à la communion romaine. C’esl vous dire que les confidences de cette révolution morale s’adressent à des esprits austères. Car elles n’offrent point l’intérêt dramatique qui peut se rencontrer ailleurs, ' dans le spectacle de ces âmes orageuses qu’illumina tout à coup l’éclair de la grâce. Non, vous n’entendrez point ici les cris d’un cœur blessé par la passion et guéri par la pénitence. Si quelque trouble de la sensibilité a préparé de loin l’œuvre sainte, si un premier et silencieux sacrifice brisa jadis toutes les attaches humaines, à l’âge où elles sont douces encore, ces soupirs qui n’allaient point vers le ciel nous ont été à peu près dérobés; et pour en retrouver la trace, il faudrait voir l’invisible et peser l’impondérable. Cessons donc d’écouter les indiscrets qui prétendent avoir découvert un petit coin de roman platonique dans cette sereine existence que le devoir gouverna souverainement.
Oublions que le général Swetchine avait franchi la quarantaine quand il devint le protecteur paternel d’une jeune fille de dix-sept ans, aux rêves de laquelle il avait été jusqu’alors étranger.
Ne mêlons point ces pensées terrestres à un sujet de pure édification. Car en supposant que les circonstances aient été favorables à la crise consolatrice, elles ne suffisent pas à l’expliquer; et les raffinements malicieux de l’analyse psychologique deviennent une sorte d’irrévérence, en face de cette
décision par laquelle une conscience courageuse se résolut à rendre hommage à la vérité, dût-elle, par cet acte solennel, rompre les liens les plus chers, affliger l’amitié, scandaliser les humbles, irriter les puissants, encourir les chances de l’exil, subir les dédains de la science orgueilleuse ou de l’ignorance malveillante, changer en un mot le cours d’une vie tout entière. Ceux mômes qui ne verraient là que l’illusion d’un héroïsme chimérique, sont tenus d’honorer île leurs respects la grandeur morale qui l’inspire et le soutient. Eut-on le malheur d’être rebelle à toute idée religieuse, on trouverait encore un plaisir philosophique à contempler ce patient travail d’une intelligence qui cherche la lumière, et d’une volonté qui se dévoue à la poursuite du vrai, lors môme qu’elle peut paraître une infidélité au souverain et à la patrie.
Dès le jour où sa raison fut sollicitée par les fécondes inquiétudes de la foi, madame Swetchine envisagea d’un regard ferme l’abîme qui allait séparer son passé de son avenir. Son cœur fut ému, et pourtant il ne lutta pas contre ce qu’il considérait comme le plus impérieux dès devoirs. Poussée parla force invincible de l’évidence, mais possédée, avant tout, du besoin de la certitude, elle se défendit de toute exaltation mystique, et prit, pour se rendre à Rome, le chemin le plus long, le plus difficile, le moins agréable, celui de 1 érudition et du
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syllogisme. Ce fut à luge de trente-trois ans qu’elle se condamna, pendant une retraite de six mois, à instruire le procès des Églises grecque et latine, à compulser jour et nuit les in-folio des docteurs, à feuilleter les actes des conciles, à confronter des dates, à examiner, à comparer, à vérifier des textes: marchant à pas comptés sur cette route embarrassée par les broussailles de la scolastique, s’avançant à petites journées, d’étape en étape, vers l’antique monument dont la structure harmonieuse semblait lui promettre un asile inviolable. A la voir ainsi cloîtrée dans sa bibliothèque théologique, on dirait Descartes écrivant son Discours sur la Méthode. C’est en apparence la même âpreté d’investigation, la même défiance des opinions apprises, la môme foi dans les conquêtes du libre examen. Seulement, sa raison n’usait ici de son indépendance provisoire que pour s'enchaîner à jamais par un choix consenti. Vainement le comte de Maistre, son premier directeur spirituel, lui écrivait-il, avec une sorte d’effroi : « Jamais, madame, vous n’arriverez par cette voie; vous vous écraserez de fatigue; vous gémirez, mais sans onction et sans consolation; vous serez en proie à je ne sais quelle rage sèche , qui rongera, l’une après l’autre, toutes les fibres de votre cœur, sans pouvoir jamais vous débarrasser ni de votre conscience, ni de votre orgueil. »
Ces doutes ne furent qu’un défi, qui piqua d’hon-
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neur un esprit intrépide, dont l’opiniâtreté moscovite prouva une fois de plus « qu’il suffirait d’enfermer un désir russe sous une place forte pour la faire sauter. » En parlant d’elle-même, ne disaitelle pas aussi quelque part : « Mon âme, comme la terre antédiluvienne, a conservé sa vertu primitive. » Oui, c’est bien là le trait original de sa nature. Elle eut éminemment l’énergie de caractère qui est comme un privilège de race chez ces nations vierges, dont le tempérament garde encore toute la vitalité de la jeunesse. De là cette puissance de conviction unie chez elle à la candeur du sentiment. De là cette force de tête mise au service du désir vaillant d’entrer d’assaut dans la Jérusalem céleste. Là fut le secret de l'abjuration, bien plus peut-être que dans les arguments dogmatiques ou historiques des gros livres analysés par une plume consciencieuse. Elle voulait avec ardeur être persuadée; aussi elle méritait de l'être, et elle le fut.
Son aptitude à croire venant surtout de son cœur, quoiqu’elle parut se défier de ses entraînements, ne devait point dégénérer en sécheresse et en intolérance.
Entrée tardivement au port, elle réserva toujours ses plus tendres sympathies pour ceux qu’emportaient à la dérive des courants contraires. Aussi leur prodiguait-elle les bouées de sauvetage, sans toute-