‹ Causeries sur les femmes et les livresChapitre 13 sur 94 · MADAME S AVE T CIII NE · texte numérisé non relu

MADAME S AVE T CIII NE

fois se faire aucune illusion sur les effets victorieux de sa charité. Car elle avait la propagande modeste, beaucoup plus modeste que ne le sont aujourd’hui les espérances de son éminent éditeur. Il lui suffisait, suivant son expression, de « pêcher » de temps en temps une ou deux âmes « bonnes à montrer aux adversaires: car entre amis tout passe, on n’est pas difficile. » Quant à évangéliser toutes les Russies, elle n'osait pas y penser, et écrivait à un apôtre plus conquérant qu’elle-même : « Lorsque vous vous lancez ainsi en pleine mer et concevez une si haute ambition, je me dis que Dieu vous en tiendra compte; mais la réalisation de ces vœux ne m’en laisse pas moins incrédule. Les âmes qui reviennent une à une, voilà ma foi I — Le commerce de cabotage ’, si ce n’est l’autre. » C’était voir juste. N’avait-elle pas, hélas! échoué dans son ménage môme, où la douce influence de ses vertus fut impuissante sur celui que ses biographes reculent trop dans l’ombre, sur le général Swetcbine, qui demeura fidèle à son orthodoxie, comme un soldat à son drapeau? Elle s’y résigna, et son dévouement n’en éprouva pas la moindre atteinte.

Un ferme bon sens est le fond de son caractère. « Trop oser, disait-elle, sent toujours l’humain; le bruit ne fait pas de bien ; et le bien ne fait pas de bruit. »

Prêchant d’exemple, elle travailla toujours à ren-

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dre sa piété raisonnable et sa raison pieuse : des pentes faciles conduisaient au sommet où habita sa pensée, et l’on arrivait sur la cime, sans s’étre aperçu de l'ascension. C’est ainsi qu’elle sut mener de front la vie spirituelle et la vie mondaine, se partager entre le ciel et la terre, favoriser le rapprochement des opinions, tempérer la politique par la politesse, mettre du lest dans les imaginations trop exaltées, retenir, suivant son expression, par le pan de l'habit, ceux de ses amis qui l’alarmaient par des élans trop brusques ; devenir en un mot l’âme d’un salon hospitalier, où devait dominer à la fois l’esprit chrétien et l'esprit libéral.

Son incontestable supériorité fut le lien impalpable qui réunit autour d'elle tant d’intelligences venues des camps les plus opposés. Car elle aima des émigrés de tous nos régimes, et bien des adversaires de la veille se rencontrèrent chez elle au lendemain (Te leur commune défaite. Ils s'y donnèrent, dit-on, le baiser de paix, mais non sans se faire prier, si j’en crois un témoignage autorisé. Plus d’une fois, en effet, il arriva que madame Swetchine « eut à subir les longues bouderies » de ceux que son appel conciliant invitait à l’impartialité.

« Ns murmuraient contre cette habitude de tolérance » et voulaient imposer leurs ressentiments. Mais sa sérénité souriante finissait par pacifier ces

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conllits. Elle possédait celte vertu d’apaisement que donne l’expérience désintéressée de la vie. Ses afl’eclions étaient placées trop haut pour ne pas l’élever au-dessus des préjugés et des passions dont se nourrit, à sou insu, l’égoïsme ordinaire des coteries et des sectes. L’esprit de parti l’approcha sans doute; mais s’il entra chez elle, ce fut, à ce qu’il paraît, pour s’y convertir momentanément. Nous aimons à le croire; en tous cas, lisez ses œuvres, et vous verrez qu’elle était digne d’opérer ce miracle, tant il y eut de droiture et de modération dans tous ses jugements sur les choses contemporaines.

Cette perfection touchait, dit-on, à la sainteté; aussi sa renommée littéraire n’est-elle ici qu’un des moindres rayons de l’auréole. Quand une àme est accomplie, elle rencontre naturellement un langage qui rappelle parfois les maîtres du bien penser et du bien dire. La splendeur du style est alors un reflet du soleil intérieur. L’éloquence devient un nouveau signe d’élection. Or, madame Swetchine mérita le bonheur de sa plume. Pourtant, gardonsnous d’ouhlier que les Athéniens se fatiguèrent d’entendre appeler Aristide le Juste. Car le zèle a ses excès, et, dans un riche héritage, il peut y avoir des non-valeurs.

Nous ne disons pas que ce volume le démontre, et inquiète certains admirateurs d’un talent qui n’est pas toujours égal à lui-même. Mais déjà les

MADAME SWETCHIN E.

cantiques des séraphins ont été troublés par les épigrammes des malins anges. C’est un avertissement qu’il serait imprudent de méconnaître, et je souhaite qu’à l’avenir M. le comte de l'alloux n’exposc pas les critiques à dire leur mot sur un livre qui effrayerait leur incompétence, à moins qu’ils ne fussent docteurs en théologie.

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