MADAME SWETCHINE ET LE PÈRE LACORDAIRE
Encore les litanies de madame Swetchine! penseront peut-être quelques irrévérents, en lisant le titre de ce nouvel ouvrage, dont elle est la marraine. — Non ; rassurez-vous. La cliente distinguée de M. le comte de Falloux ne vous importunera pas ; car elle ne joue ici que le rôle modeste de ces confidents de tragédie qui provoquent l’éloquence des héros, leur laissent le devant de la scène, se tiennent discrètement à l’écart, servent de prétexte aux tirades, aux belles narrations, et ont le talent de savoir les écouter avec une admiration silencieuse.
Ne se doutant pas que madame Swetchine pût jamais devenir un écrivain à la mode, le P. Lacordaire n’a point collectionné les lettres qu’il recevait d’elle. Le hasard les a presque toutes égarées ; il a
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seulement eu l’esprit d’en sauver quelques-unes, qui, disséminées adroitement dans ce volume, ont le mérite des ombres et du clair-obscur dans le voisinage d’une vive lumière. En attendant que les autres se retrouvent (ce qui arrivera tôt ou tard, car M. de Falloux a la main heureuse), tâchons de nous consoler.
Si regrettable que soit cette lacune, elle ne nuit pas à l'intelligence des événements qui forment la trame de cette correspondance. Qui sait même si l’ensemble n’y gagnera pas ? Madame Swetchine avait respiré l’air du Nord, et sa plume s’en ressentait. Si son intervention eût été plus fréquente, la prose capiteuse de l’illustre dominicain risquait fort de produire sur nous, à la longue, l’effet d’un vin de Bourgogne frappé à la glace. Contentons-nous donc de quelques flocons de neige immaculée qui tombent de temps en temps et tempèrent à propos les ferments d’une liqueur prêle à l’explosion. C’en est assez pour ajouter à l’intérêt du livre le relief d’un contraste.
11 y eut, en effet, une assez longue distance à franchir entre l'ermitage démocratique de la Chênaie, qui fut le berceau de Lacordaire, et ce salon légitimiste où la main d’une grande dame devait lui donner sa bénédiction aristocratique. Mais la grâce féminine a ses miracles et ces dissonances se tournèrent en harmonie. Ces deux âmes sem-
blérent comprendre qu’elles avaient besoin de s’unir pour devenir parfaites. En se communiquant ce qui leur manquait mutuellement, elles aspiraient à se compléter. L’une était le lest, l’équilibre, la prudence, la raison, l’expérience, la paix, la douceur et l’onction ; l’autre fut la flamme, l’élan, la passion, l’imagination, l’esprit d’entreprise et d'enthousiasme mis au service d’une foi conquérante qui ne séparait pas la tradition du progrès, et voguait à pleines voiles vers l’avenir, confiante dans les étoiles et sans trop s’inquiéter des écueils.
Au navire aventureux il fallait un pilote habitué à traverser les passes dangereuses, à remonter les courants contraires, à louvoyer entre les obstacles, à étudier les vents, à jeter l’ancre sur les fonds solides. Or, madame Swetchine excellait en ces manœuvres; elle eût réconcilié l’eau et le feu, tant elle avait l’art des ménagements et des concessions, la science du gouvernail, l’adresse diplomatique qui adoucit les aspérités, apprivoise l’amour-propre, calme les défiances, met en relation les points de contact, et fait fleurir l’olivier dans les terrains les plus rebelles à sa culture.
Ajoutons pourtant qu’ici son influence fut soumise à de rudes épreuves, et subit plus d’un échec. Car elle avait affaire à un caractère de bronze, et l’habileté pure n’insinue pas facilement ses conseils à ces intelligences qui, sentant leur supériorité, dé-
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jouent volontiers par des coups d’État les calculs des tètes froides ou des cœurs tremblants. A voir les frayeurs qui saisissent madame Swetchine, quand les brusques mouvements d’une nature fougueuse et indépendante alarment tout à coup sa circonspection, on dirait une colombe qui a couvé un aigle.
Elle ne fut vraiment victorieuse qu’au moment critique où Lacordairc fut mis en demeure de choisir entre la soumission ou la révolte. Elle le sauva des entraînements chevaleresques, et lui épargna une faute qu’il aurait pu commettre, parce qu’elle était généreuse. Mais, si l’on excepte cet éminent bienfait, elle conserva peu d’action sur celui qu’elle avait préservé du naufrage. Chacun reprend bientôt sa place, et, au ton des lettres qui s’échangent, on devine que l’heure de la tutelle est passée, malgré la bonne volonté d’un dévouement qui n’eût pas demandé mieux que de diriger encore. Elle ne rend plus que des services de complaisance.
Dans les jours de lointaine absence, elle est le chroniqueur ordinaire qui envoie en Italie les nouvelles politiques ou ecclésiastiques; elle est l’intermédiaire entre l’écrivain et ses éditeurs, elle corrige les épreuves, elle acquitte les factures arriérées, elle fait épousseter les meubles de la cellule solitaire, elle veille à ce que les vers n’endommagent pas une tapisserie de famille, elle se charge
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des commissions. Voilà tout. Quant au reste on lui échappe, et, pour ma part, je n’en suis pas fâché.
Car, si touchante qu’elle soit, sa sollicitude maternelle aurait pu jeter Lacordaire en dehors de sa voie. Ne voulait-elle pas le fixer à une position régulière, assurer son avenir temporel, asseoir l’illustre voyageur, enchaîner son vol à une sinécure? « Je désirerais que la place vacante à Saint-Louisdes-Français vous fût donnée. Un logement et 1400 francs réduiraient le sacrifice que vous faites en vivant de votre patrimoine. » Cela fait honneur à sa tendresse ; mais on ne peut s’empêcher d’en sourire, comme d’une méprise.
Vous figurez-vous le grand orateur enseveli dans un canonicat, et espérant, à la fin de sa carrière, devenir vicaire général d’un évêque de province ? Elle semblait ne point soupçonner à qui elle parlait. Et cependant Lacordaire avait soin de ne pas le lui laisser oublier. Ne lui écrivait-il pas: «N’ayez point souci de mon avancement personnel, et comprenez que, si j’ai jamais un nom, il faut qu’il soit pur de tout contact profane et mondain. Au fond reculé de votre conscience vous savez bien ce qu’est le monde dont nous parlons, et l’océan qui sépare mon cœur si simple d’avec le sien. »
Oui, elle le savait, mais sa désespérante sagesse allait jusqu’à voir des inconvénients dans la