‹ Causeries sur les femmes et les livresChapitre 15 sur 94 · ET LE PÈRE LAC0RDA1RE · texte numérisé non relu

ET LE PÈRE LAC0RDA1RE

gloire, et à la confondre avec le bruit qu'il faut, disait-elle, étouffer à tout prix. Aussi, ne nous payons pas de phrases sentimentales, et reconnaissons qu’il y eut parfois des nuages dans cette amitié, par exemple, quand naquit tout à coup l’idée de rétablir l’ordre dominicain. Le mot d’échauffourée fut prononcé, et le projet parut un instant la chimère d’un rêveur « qui allait jeter son argent par les fenêtres. »

C’est alors qu’on peut souligner plus d’une vivacité, plus d’une impatience, qui, du reste, se concilie avec les souvenirs d’une vénération filiale :

« Vous me traitez comme un petit garçon qui ne sait ce qu’il fait et presque pas ce qu’il dit. L’abbé Églé est comme cela • il m’aime de tout son cœur, et chaque fois qu’il me voit, il ne peut s’empêcher de hausser les épaules, tant il me trouve bête. » Il y a même des mots assez durs, et des reproches indirects comme celui-ci : « Je vais être moine et vous débarrasser de moi : plusieurs personnes doivent vous en vouloir de l’attachement que vous me portez : j’y ai souvent pensé. »

La fortune ayant donné raison à l’audace, madame Swetchine voulut en partager l’honneur, et mit ses influences à la disposition de l’œuvre miraculeusement éclose. Mais à ces avances on répondit un jour : « Je hais les succès préparés dans un salon, et je veux arriver devant le public tout botté. » Il

230 MADAME SWÈTCH1NE

serait facile de signaler encore telle ou telle occasion où, s’accordant à triompher des mômes résistances, les deux alliés s’entendent fort peu sur les moyens à employer. Tandis que l’un creuse des mines et s’abrite dans ses tranchées, l’autre demande l’assaut et tente l’escalade.

Mais oublions la sœur de charité qui savait mettre du baume sur toutes les blessures, et écoutons l’athlète, nous initiant à des luttes dont le public ne soupçonnait guère l’existence. Elles lui furent cruelles, car ses plus, intraitables adversaires venaient du sanctuaire. Et la liberté de ses paroles, c’est-à-dire sa vocation môme, s’y trouvait en cause. îN’accusons personne de ce qui fut la faute des circonstances ou des caractères; mais, puisque M. le comte de Falloux a soulevé tous les voiles avec franchise et loyauté, constatons que, pendant les dix premières années de son sacerdoce, l’ancien disciple de M. Lamennais eut de la peine à se faire Accepter par ceux qu’il honorait de son talent.

En dépit des gages que donnait son orthodoxie, il rencontrait sur sa route des préventions toujours renaissantes, et, suivant son expression, il ne pouvait travailler au bien de l’Église sans craindre « de se casser le cou. » Le commencement de célébrité qui déjà entourait son nom, n’était encore qu’un fardeau pesant, composé des répugnances et de la haine des uns, de l’enthousiasme outré des autres,

ET LE PÈRE LA CORDAI lit. 237

du doute et de la défiance du grand nombre. Lui qui se croyait suscité par la Providence pour réconcilier le catholicisme et la démocratie, il voyait son apostolat échouer contre des ajournements polis, ou même contre les refus positifs de l’autorité épiscopale, qui, redoutant de « mettre en mouvement les esprits toujours prêts à s’entrechoquer, » condamnait sa voix au silence, ou lui imposait des conditions aussi contraires à la dignité du caractère qu'à l’inspiration de l’orateur.

Après avoir paru sur la scène tout juste assez pour mériter les regrets du grand public et la jalousie de la médiocrité, il prit le parti de la retraite, et, en 1855, alla chercher à Rome, dans la bienveillance avouée du saint-père, un point d’appui contre les rancunes clandestines de ceux qui étaient plus papistes que le pape. Outre qu’il avait besoin de se fortifier par la méditation et l’étude, cette démarche fut stratégique. Car, notez-le bien, quoiqu’il fût trcs-franc du collier, Lacordaire ne manquait ni de souplesse, ni de flexibilité, quand il pouvait la concilier avec la fierté de l’attitude. Ainsi, pendant son séjour à Rome, il déploya toutes les ressources d’une conduite très-fine qui lui valut les bonnes grâces ostensibles des puissants.

Tout en déclinant l’hospitalité des jésuites, « de peur de prendre une couleur , » il fut reçu par eux à bras ouverts. On lui fit mainte coquetterie, on l’ac-

cabla de prévenances flatteuses ; le Père général le visita en grande cérémonie, le pria de célébrer la messe dans la chambre de saint Ignace, mil tous ses livres à sa disposition, lui offrit le chocolat. Il se laissa faire, mais sans s’aliéner. L’important était de démontrer à l’opinion catholique qu’il représentait une force, qu’il fallait compter avec lui. « J’ai pleine victoire, s’écriait-il; le pli est pris, et toute hostilité viendra mourir ici comme l’écume des flots. »

Paris était donc son point de mire quand il fil sa campagne d’Italie, et le séjour de Rome ne pouvait devenir un exil définitif. Il l’appelait lui-même un pis-aller , un hôpital, en cas de ruine complète, ce morceau de pain que la bonté divine laisse au riche qui a tout perdu. Mais ses espérances avaient été mêlées d’illusion, et le jour où il voulut se poser en défenseur agréé du souverain pontife par sa Lettre sur le saint-siège, il s’aperçut que le vent avait tourné. M. de Quélen, le grand temporisateur, trouva des raisons pour temporiser encore, et eut peur d’un avocat qui avait l’accent d’un tribun.

C’est alors qu’après bien des heures d’abattement et de crise, parmi des alternatives de résignation frémissante et d’amertume prête à déborder, il conçut son mémorable dessein et prépara un coup de maître : le rétablissement de l'ordre des fiùres prêcheurs. C’était sans doute obéir à l’appel d’une

ET LE l'ÊRE LACORDAIRE.

vocation ; mais ce fut aussi l’inspiration d’un général qui sait choisir son champ de bataille. Car cette résolution héroïque allait enfin l’affranchir, ou du moins lui permettre, je ne dis pas d’échapper complètement à la juridiction épiscopale, mais de traiter avec elle sans désavantage, de puissance à puissance.

Ce couvent, qui semblait n’ètre encore qu’un château en Espagne, sera la forteresse inexpugnable, où il doit attendre l’heure de la Providence, à l’abri des atteintes périlleuses. Il ne se sentait plus isolé, il devenait imposant, il s'appelait légion. Sa destinée errante se fixait. Il prenait terre. Il était arrivé. Aussi, malgré les alarmes de ses amis dont la foi timide n’envisage que les difficultés incontestables de l’entreprise, il s’embarque pour l’inconnu avec une sérénité vaillante. « Au pis-aller, je serai seul dominicain en France, ce qui ne m’ôtera rien de ma liberté d’action. » Les lettres datées de cette époque respirent l’entrain et la gaieté : « Je me porte comme un moine destiné par le diable à mettre le feu aux quatre coins de l'Église. »

Loin de l’effrayer, les obstacles le ragaillardissent. « J’ai toujours cru qu’il fallait semer au milieu de la tempête : on passe plus librement entre les nuages et la foudre. » 11 est comme le prince de Condé dormant avant Rocroi. « Je suis d’un calme parfait. C’est une chose très-agréable de faire les affaires du bon Dieu. On y goûte un peu les délices

240 MADAME SWETCIHNE

du Fatum des anciens. Le germe est créé ; il est en terre, et quand je ne m’en occuperais plus, il irait tout seul à sa maturité. » Mais, quoi qu’il en dise, il aide le ciel et se multiplie avec une activité dévorante, qui suffit allègrement à tous les embarras : recrutement des frères, appels de fonds, noviciat, vœux, installation de la communauté dans une autre Chênaie romaine, à la Quercia. Puis, aussitôt l’œuf couvé et les petits éclos, il s’apprête à leur faire un nid dans la patrie, qu’il n’a jamais perdue de vue. Car, à peine a-t-il revêtu sa robe nouvelle, qu’il s’empresse de la montrer en France, « afin de prouver par ce retour son entière liberté et la confiance de son ordre, » qui l’envoie tout seul en pays suspect. 11 consent même à ce que M. Chasseriaux expose son portrait au salon de 1841 ; c’est encore un moyen de faire connaître son habit.

En même temps, il écrit à monseigneur Affre, le nouvel archevêque de Paris (tous les bonheurs lui arrivaient à la fois, monseigneur de Quélen n’était plus) pour lui demander la chaire de Notre-Dame, où il voulait paraître en dominicain. « S'il accepte, mon but sera rempli, qui est de montrer le costume religieux, à Paris, en pleine Notre-Dame, sans qu'aucune puissance légale ait le droit et la force de m'en empêcher , cl sans rien craindre non plus du côté du peuple. » Mais monseigneur Affre eut des transes. . Le coup d’éclat fut donc ajourné. Ne nous en

oogle

ET LE l'ÉRE LACORDAIUE. . 241

plaignons pas, puisque ce refus nous a valu la plus belle page de ce volume, la lettre où Lacordaire, posant son ultimatum à madame Swetchine, qui aura la douleur de le transmettre, déclare éloquemment qu’il ne donnera pas à Notre-Dame le spectacle d’un religieux qui a peur; qu'il s’avilirait aux yeux de tous en dépouillant l’habit qu’il doit faire respecter, qu’il faut sauver avant tout le caractère, qu’il n’accepte pas la parole et la gloire au prix du déshonneur. L’homme est là tout entier, tel que la postérité se plaît à l’admirer.

Pour se consoler d'un sacrifice qui lui coûta (car Paris le tentait, par-dessus tout), il se dit que la France est grande, et qu’en province les succès ont moins de fracas et plus d’effet solide que dans cette capitale où est « le siège d'une coterie persécutrice. » Pourquoi donc renoncer à tout, parce qu’il ne lui est pas permis de faire entendre, dans le tourbillon confus d’une ville immense, quelques coups de tonnerre, dont l’écho se perdra bientôt au milieu d’un auditoire mouvant et ouvert à tous les bruits du siècle? Ne vaut-il pas mieux remuer réellement jusqu’en leurs couches profondes toutes les classes d’une population limitée, et faire descendre la semence dans une terre où elle produira? Bref, les raisins de Paris étant trop verts, il alla vendanger à Nancy, à bordeaux , à Grenoble, à Dijon, à Strasbourg, à Metz et à Lyon !

242 MABAME SWETCHINE

Toutes les lettres écrites durant cette tournée sont autant de bulletins de victoires, dans lesquels le moi triomphe avec une charmante candeur. Oui, quoiqu’il dise : « Je ne suis pas un animal de bruit, » bien qu’il écrive : « Si l’on savait combien j’aime l’obscurité, on me haïrait moins,» le tempérament de l’artiste perce à travers la bonne volonté d’étre modeste, et la fibre humaine tressaille quand il trace les lignes que voici : « Des applaudissements ont été comprimés plusieurs fois... Les jours de Bordeaux sont des jours ennemis, à force d’ètre amis... On est obligé de fermer les portes de la cathédrale dès cinq heures du matin...; les députations ne me laissent pas le temps de respirer, et me prennent à la gorge...; une sérénade m’a été donnée sous les fenêtres du palais, et on criait : Vive Lacordaire !... Je n’aperçois pas un nuage dans le ciel... Dieu m’a inspiré au delà de ce que j’attendais; il a été d’une gracieuseté exquise avec moi...; dans les grands hôtels de Bordeaux, les commisvoyageurs ont demandé expressément qu’on ne leur servît pas de gras durant la semaine sainte. » Il n’est pas non plus insensible aux visites des préfets et aux dîners auxquels ils l’invitent. Quant aux comptes rendus des journaux, s’il les déteste, c’est uniquement parce qu’ils n’ont pas « forme humaine. » Et dans cette aversion, il enveloppe aussi la sténographie ; car il n’est pas homme à livrer au

Page 1