ET- LE PÈRE LACORDAIRE
hasard les débris de sa parole : habile dans les secrets de la gloire, il ne veut paraître devant l’avenir qu’après avoir fait toilette; et plus tard, lorsqu’il imprimera ses conférences, il polira , il remettra de la couleur , il adoucira certaines poussées de jeunesse. Il voudra devenir écrivain, n’étant plus l’inimitable enchanteur qui sait magnétiser les foules.
Ces ovations départementales le ramèneront forcément et avec les honneurs de la guerre au centre vital vers lequel il tend, et qu’il veut investir par l’admiration, sachant bien qu’en dehors de Paris nulle renommée, nulle force morale n’arrive à son plein développement. Mais il ne se presse pas, et lorsque monseigneur Affre, voulant accommoder tout le monde, dominicains et jésuites, lui propose de partager la chaire métropolitaine entre lui et le P. de Ravignan; il n’hésite pas un instant à refuser encore ; il n’entend pas accepter Notre-Dame tronquée. Il lui faut tout ou rien. Son ambition finit par être satisfaite, aux applaudissements de la France tout entière. Il avait enfin doublé son cap de Bonne- Espérance.
Ce furent ses années choisies. La sève bouillonnante s’était pacifiée sans s’éteindre. Il jouissait de la virilité d’un talent mûri par la méditation et l’expérience. Cette popularité, qui était sa juste récompense, ne fut point étrangère à l’accueil bienveil-
MADAME SNVETCHliSE
lant que la révolution de Février devait réserver au clergé catholique. Aussi la France ne fut-elle pas trop étonnée de voir le moine éloquent quitter la chaire pour la tribune, et s'asseoir en face de Lamennais sur les bancs de l’Assemblée constituante. Mais ceux qui s’attendaient à des joutes oratoires et aux surprises d’un rôle dramatique furent déçus dans leur curiosité. L’élu du suffrage universel eut peur de lui-même, et, après s’être jeté dans le feu , comme il le dit, il ne voulut pas devenir tout à fait cendre.
Craignant d’aller trop loin et de contracter des solidarités dangereuses, il abandonna son siège de législateur au lendemain de l’émeute qui avait brisé la république en la déshonorant. 11 l’avait du moins acceptée sans arrière-pensée, et un cœur simple ne doit pas se reprocher des illusions généreuses.
Le temps approche où, après avoir payé sa dette à la parole, il ne songera plus à l’avenir que sous la forme de l’Éternité, il n’aura plus d’autre désir que de mourir en paix avec les hommes et avec Dieu.
La retraite de Sorrèze où il va se consacrer à l’enseignement de l’enfance ne sera désormais troublée que par les douces importunités de la gloire, qui le désigne aux suprêmes honneurs du fauteuil académique : dernier épisode d’une exis-