‹ Causeries sur les femmes et les livresChapitre 18 sur 94 · ET LE PÈRE LACORDAIRE · texte numérisé non relu

ET LE PÈRE LACORDAIRE

singulière; c’est à ce titre qu’il mérite une place d’honneur parmi les prédicateurs du dix-neuvième siècle. Ce sera sa meilleure recommandation devant les âges futurs.

Si dans l’antre monde on a souci du nôtre, Eugénie de Guérin doit être bien surprise du bruit qui se fait autour de son nom. Car jamais elle n’eut d’ambition littéraire, si ce n’est pour son cher Maurice qu’elle aurait voulu ressusciter par la gloire. Quant à partager avec lui l’honneur d’une publicité posthume, elle n’y songeait guère ; elle prit môme ses précautions contre la postérité, et, vers les derniers jours de sa vie, elle recommandait à sa sœur de brûler tous les papiers que renfermait certain tiroir de son secrétaire. Elle rêva si peu l’éclat de la louange publique qu’elle redoutait jusqu’aux compliments d’un cercle intime et choisi. N’écrivail-elle pas à une de ses amies : « Je vous en supplie, ne lisez plus mes confidences en plein salon, comme

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des gazettes. Ce sont choses où ni voisins, ni voisines ne doivent mettre le nez. Elles veulent être lues en un petit coin, et môme un peu obscur. »

Grâce aux pieux gardiens de sa mémoire, et surtout à M. Trébutien, qui a droit à notre gratitude particulière, les choses ne sont point allées suivant les vœux d’une âme détachée de tout intérêt terrestre, et les indiscrétions ont commencé par l’apparition du journal, dont Eugénie de Guérin faisait mystère même à son père. Le succès a passé toutes les espérances, et cette renommée, qui date d'hier, est désormais établie parmi les intelligences délicates sur une estime qui ressemble à l’amitié.

Le nouveau volume où sont recueillies les reliques de sa correspondance n’a donc plus besoin d’introducteur ou de patron. La faveur qui l’attend sera un de ces symptômes heureux par lesquels la société polie atteste la souveraine autorité de scs suffrages. Tandis qu’il fait son tour de France, ne nous refusons pas le plaisir de lire au fond du cœur ingénu qui s’ouvre à nous avec effusion.

Chacun sait qu'Eugénie de Guérin, née au château du Cayla, d’une race noble mais déchue en fortune, fut toujours et voulut toujours être l’ange gardien du foyer où sa mère n’était plus. C’est dans ce cadre qu'il faut nous la figurer, vouée à son rôle, tout ensemble maternel et filial, veillant sur les

plus jeunes rejetons de la famille, résignée sans effort à une médiocrité de condition qui lui ferme l'avenir, et concentrant tous ses rêves de bonheur sur le frère absent, qu’elle ne reverra plus qu’en passant, pour lui clore à jamais les paupières. Si tout le poids de la maison paternelle n’avait pas reposé sur son dévouement, la vie religieuse eût été son irrésistible vocation. « Quel bonheur, écrivaitelle à Louise de Bayne, sa confidente préférée, si une fois entrée dans une église, on n’en pouvait plus sortir ! Volontiers, je me rangerais dans une niche, à côté de ces statues qui entourent le grand chœur. >»

Un jour qu’elle avait assisté à une prise d’habits, elle racontait ainsi ses ravissements et ses larmes mystiques : « Pas moyen d'y tenir, quand, après les vœux, la jeune professe s’allonge aux chants des morts, sous le drap mortuaire. Mais que la religion est aimable ! Tandis que tout le monde pleure, deux enfants couvrent de fleurs ce tombeau céleste ; puis le voile se replie et laisse voir la radiouse sainte qui se lève au chant du Te Deum, et, conduite par la mère supérieure, va donner un baiser à chacune de ses sœurs. Ah ! cela électrise ! Le monde, rien dans le monde ne vaut ce qui se passe sous ce linceul couvert de fleurs. » Ailleurs, elle trouvera saint Siméon Stylite heureux de n’avoir pas touché la terre, même des pieds. Il lui arriva même d’éprou-

ver un instant la tentation du désert. Elle voulait aller en Afrique évangéliser les petits Arabes.

Mais en dépit des sollicitations intérieures, les devoirs domestiques prévalurent, et la demeure paternelle fut le seul cloître où s’enferma son âme éprise de la vie cachée. Ce bon sens pratique, parmi les inquiètes poursuites de l’idéal, est un des traits charmants de sa physionomie. Elle ne fut jamais une de ces incomprises qui s’estiment supérieures à leur destinée, et s’affranchissent par les joies stériles de la contemplation des servitudes méritoires qui humilient leur orgueil. Non, elle aimait ses entraves et les portait avec grâce. Tout en sachant se réserver des heures indépendantes où son imagination s’en allait à plaisir vers les hauleurs, elle fut ménagère , dans toute l’acception du mot ; et nous pourrions vous montrer cette petite fille des croisés tantôt levée dès l’aurore et ranimant la braise assoupie dans l’âtre sous les cendres de la veille, tantôt étendant sur l’herbe le linge parfumé de sa lessive, ou faisant voltiger l’aiguille de ses doigts laborieux, non pas, s’il vous plaît, pour broder des dentelles, mais bien pour « raccommoder le pantalon d’Érambert, » non sans sourire à la muse, qui lui murmurait tout bas des vers de Lamartine ou d’André Chénier. La châtelaine du Cayla ne s’épargnait pas plus, à l’occasion, qu’une simple tille des champs; et il y avait des jours où elle allait hlan-

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chir sa robe au ruisseau, comme la Nausicaa d’Homère. Puis, au retour, dans le secret de sa chambrelte, sa main, toute fraîche encore, traçait les lignes suivantes : « C’est joli de laver, de voir passer des poissons, des Ilots, des brins d’herbe, des feuilles tombées; de suivre cela etjenesais quoi au fil de l’eau. Il vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le cours du fleuve. C’est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel, l’image de la vie, un chemin courant. »

Ces esquisses, où respire l’ordre, le bien-être, la simplicité d’un intérieur patriarchal, sont comme les illustrations qui accompagnent le texte. On éprouve, en feuilletant ces pages, je ne sais quoi de salubre et de recueilli qui rasséréné et repose. Ce sera le contre-poison de ces romans maladifs qui exaspèrent le système nerveux et excitent douloureusement une sensibilité fiévreuse. Aussi je ne m’étonne pas que le monde parisien, habitué aux secousses d’une littérature violente, fasse fête à ces jolis riens, improvisés dans la solitude d’un ermitage provincial, au coin du feu, avec la plénitude de l’intimité qui s’épanche en inépuisable babillage. Ces bouffées d’air pur, ces rayons de soleil, ces sourires printaniers, faisant tout à coup invasion dans le milieu artilicicl où nous vivons tous plus ou moins, produisent l’agréable surprise d’un contraste. Les plus r.ilïi nés seront peu'. -être ceux qui

EUGÉNIE DE GUÉRIN, goûterait le plus délicieusement l’inHuence calmante de celte idylle virginale Elle leur ouvre comme la perspective d’une félicité dont ils n’avaient pas soupçon.

Mais citons pour traduire notre impression. Eu voici le meilleur commentaire : « Ils sont partis hier, nos chasseurs, après tant de brillants exploits, et après avoir tant tué et tué que le pays sent la poudre comme un champ de bataille. Nous voilà donc redevenus tranquilles, rien ne bruile en ce moment que ma plume sur le papier et une mouche qui bourdonne dans ma chambre. Ce calme a quelque chose de si pénétrant que j’en voudrais jouir sans fin, et m’y endors comme sur un lit de repos. Vraiment il faut me secouer pour me tirer de là. Je suis trop bien dans ma chainbrelle, je m’en vais. » C’est dit avec un tel accent qu’on se prend à envier ce paisible séjour où les heures se ressemblaient comme les gouttes d’une eau limpide. « Le chez soi, disait-elle encore, quel lieu dans le monde peut le remplacer? Il est vrai que je ne me suis guère étendue au dehors, et qu’une laupinée me semble une montagne. Mais c’est égal, le petit fait sentir le grand. Je m’en tiens à mon bonheur; j’en jouis à plein cœur. »

Et pourtant, bien qu’elle se plut à ne rien vmr au delà de son étroit horizon, celte sérénité recouvrait un fond de tristesse qui fit plus d’une fois

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explosion. C’est par celle mélancolie instinctive qu'elle lut vraiment sœur de Maurice, connue si le germe avait suivi le sang, pour fortifier les liens de la nature par la fraternité des mêmes souffrances.

11 lui arrivait de se sentir invinciblement portée aux larmes, sans savoir pourquoi. « Lumières, exhortations, conseils fortifiants, rien ne me manque, et cependant je suis encore ici, atterrée, sans mouvement, n’ayant pas même la force de changer de place. Je me demande pourquoi mon àme est ainsi, et d’où peut lui venir un tel affaissement, elle qui devrait être si légère, et aller à Dieu aussi facilement que l’oiseau sur la branche. » Tout alors défaillait en elle; épuisée sans travail, sa pensée semblait se retirer de toutes ses affections, et la prière même la laissait sans joie.

Mais elle savait le péril de ces ennuis vagues qui minent sourdementles cœurs les plus sains, « comme ces petits vers dont on entend le cric- crac quand ils travaillent et mettent leur loge en poussière. » Aussi, loin de savourer l’amère volupté des rêveries dissolvantes, elle s’en détournait avec une sorte d’effroi et presque de remords. C’est par là qu’elle était moralement supérieure à son frère, et pouvait lui donner des leçons de courage ou de clairvoyance. L’intuition de sa conscience, éclairée par son innocence même, suppléait chez elle à ces enseigne- • ments de l’expérience qui ne s’achètent .qu’aux dé-

Dit

pens de la paix intérieure. Avec quelle sûreté de prévoyante tendresse elle lui disait : « Cela dépend de toi d’ètre heureux, non pas de ce bonheur qui ne touche pas du pied la terre, comme tu le voudrais, je crois, mais de ce bonheur qui est à la portée de l’homme, et que Dieu donne ici-bas. » Que d’alarmes quand elle le voit « errant et vagabond dans le pays du vide! »

Comme elle l’encourage à se remettre enfin au régime des occupations solides et régulières! à reprendre ce code « qui lui pèse comme le mont Atlas. » Ce n’est plus une jeune fille qui gazouille de jolis refrains d’amitié, comme en ses lettres adressées aucluUeau de Rayssac ou à mademoiselle de Iloisset. C’est une mère qui gronde et conseille. Sa parole émue a l’autorité persuasive de la douleur : elle porte le remède. Elle veut sauver un malade qui va périr. « Rien ne me fait plus de peine que de te voir si mal avec la vie. Tu vois comme elle est plus douce, quanti on sait la mener. C’est pour toi un commencement de bonheur que l’ordre dans tes pensées. Peu à peu tout s’arrangera, tout s’encadrera, tout s’harmonisera dans ton existence. Tu feras comme notre pendule, qui sonne très-bien quand le temps est beau. Fais qu’il dure ce beau femps qui le suit maintenant, et quand le glacial découragement viendra tomber sur toi, retombe sur lui comme tu l’as fait une fois. Qui donne un coup

de pied peut en donner deux, peut en donner mille. » Et elle prêchait d’exemple, en confiant, elle aussi, ses gémissements étouffés, ses troubles pacifiés par un acte de volonté vaillante, ou un élan salutaire vers la source de toute force et de toute joie.

De là vient que ses défaillances n'ont rien d’énervant. Ses attendrissements plaintifs ne furent jamais ces soupirs romanesques d’un égoïsme déguisé en lamentations élégiaques. Seulement elle va comme d’elle-même vers ceux qui souffrent et qui pleurent. Outre qu’elle a pour ainsi dire ce mal du pays qui prend toute âme songeant volontiers à l’infini, elle tressaille souvent de ces pressentiments funèbres qui évoquent la menace des séparations cruelles. L’idée de la mort est la compagne familière de ses pensées, a Pauvre monde, s’écrie-t-elle, où il faut quitter si vite ceux que l’on aime; où l’on se trouve bientôt isolé, parmi ceux qui viennent, comme ces feuilles d'une autre année qui tiennent encore à l’arbre quand arrivent celles du printemps. Cela se voit souvent sur les chênes, et m’a fait réfléchir, quand je me promenais dans nos bois. >» Elle ôtait de ces pures essences qui, aspirant au rapprochement définitif de toutes les affections dans l’amour immuable, au repos dans le sein de la lumière, considèrent vraiment la terre comme une vallée d’exil, un lieu de dispersion, où l’on entrevoit à peine, entre ses deuils, ceux avec lesquels

on voudrait vivre toujours. N’a-t-elle pas dit excellemment : « Après que j’ai donné affection, c’est fini. En voilà jusqu’au ciel, où l’on aime encore. Quand Dieu veut qu’on s’attache, c’est éternellement. L’amitié sainte n’est qu’un écoulement de la charité qui ne meurt pas. »

Est-il étonnant qu’envisageant ainsi le pèlerinage terrestre, elle ait aimé Dieu comme le centre où l'on retrouve ceux que l'on perd, comme « le seul ami qu’on ne voit jamais mourir? » Son portrait ne serait donc pas ressemblant si nous n’insistions sur l’expression religieuse dans laquelle se résument tous les traits de son caractère.

Eugénie de Guérin restera comme un type de dévotion naïve, adolescente et poétique. J’ai dit dévotion et à dessein : car sa foi précise et docile allait aux plus menues pratiques et ne se contentait pas du nécessaire. — Il y entrait du superflu, et quelques-uns pourront en sourire. Mais ce sera presque un manque de goût ; car sa candeur communique une grâce souveraine à tout ce qui vient d’elle, et ce qui paraîtra peut-être enfantillage à plus d’un lecteur, me semble une des nuances harmonieuses de sa physionomie.

Sa piété, j’en conviens, rappelle le voisinage «lu couvent plus que celui du monde. Ainsi, quand le choléra approche de Toulouse, elle écrit à son amie : « C’est bien possible, mais je n’ai pas peur avec ma

médaille. » Ailleurs elle dit à son frère : « Je le recommande à ma petite croix , elle te préservera de toute mauvaise rencontre. » Il lui faut une église à deux pas de sa cellule. Elle a sa chapelle et son oratoire non loin de son alcôve. Elle irait aux antipodes pour entendre un prédicateur en renom. Si son directeur habituel lui fait défaut, la voilà comme une brebis égarée. Fait-elle un voyage à Paris, elle ne manque pas un sermon; elle est de toutes les fêles religieuses, elle s’empresse d’annoncer au Çayla qu’elle trouve à l’Abbaye-aux-Bois tout ce qu'il lui faut. Son frère est-il abandonné des médecins, elle fait une neuvaine à sainte Philomèle, et écrit au prince de Hohenlohe, dont les prières opèrent des miracles.

Et pourtant, je ne vous la présenterai point comme un ange prêt à prendre son vol. Non, elle avait naturellement une modération éloignée de toute extrémité. Nulle épine théologique ne vous blessera dans les pages échappées à sa plume. Sa religion était souriante; elle ne dogmatisait pas; elle se tournait en sentiment; elle allait droit aux bonnes œuvres. « La vie chrétienne, disait-elle à une femme du monde, n’est pas loin de vous. Il ne s’agit pas de se perdre dans l’amour de Dieu. Ce sublime n’est pas mon état; nos devoirs ne sont pas si haut. Qui de nous ne peut prier, faire l’aumône, donner des consolations, soigner ses parents, élever ses en-

fants, combattre ses penchants, surmonter ses goûts, renoncer au mal et faire le bien? Ne parlons pas de contempler. L’important est de regarder dans son cœur. Cela vaut mieux que de beaux transports, qu’une piété d’imagination, qui s’en va comme un ballon toucher les astres, et tombe ensuite, que de se remplir la tète de pensées séraphiques, sans rien mettre de solide au cœur. J'aime le calme, même avec Dieu. » N’est-ce pas parler d’or? Nous n'en finirions pas si nous voulions analyser ses homélies : car elle montait volontiers en chaire; et les douces morales surabondent en ces lettres qu’on peut appeler spirituelles dans le sens chrétien. Mais qui n’aimerait à être conduit dans les voies de la perfection par un guide aussi gracieux? On ne dort point à ses sermons, et les lieux communs eux-mêmes s’y rajeunissent, s’y vivifient, en passant par son cœur.

Il était assez spacieux pour contenir à la fois bien des tendresses. Elle le comparait un jour à ces rayons de miel qui renferment des milliers d’alvéoles. Mais n’oublions pas cependant qu 'Eugénie de Guérin fut avant tout la sœur de Maurice. C’est là son originalité distinctive. Si l’on fait un chapitre sur l’affection fraternelle, elle y mérite une place d'honneur; car elle en est l’exemplaire achevé. Ce sentiment fixe fut chez elle le foyer d’où partit la vie. Jamais la voix du sang n’a parlé plus éloquem-

ment que par ses lèvres. Aux souvenirs des soins presque maternels qu’elle prodigua au Benjamin du Cayla, à l'enfant qu’elle avait bercé, aux sollicitudes pleines d’alarmes qui accompagnèrent le disciple de Lamennais, sous les ombrages de la Chênaie, et, plus tard, à travers les hasards du siècle, parmi les épreuves d’une destinée errante, en un mot à la puissance de toutes les attaches humaines, s’alliait dans cette affection choisie un de ces intérêts éternels qui suffisent à s’emparer de l’être tout entier. Dans Maurice, elle s’était dévouée à une âme qu elle voulait sauver, à un talent qu elle voulait glorifier. Sa foi rêvait pour lui la sainteté. Son admiration le rangeait parmi les élus de la terre. On peut dire que jamais deux cœurs ne se confondirent plus intimement, sous le regard de Dieu. Ils se pénétraient jusqu’aux secrètes profondeurs où la conscience se connaît à peine.

Aussi quel martyre, quand des symptômes de deuil prochain se mêlent à la fêle nuptiale, dont elle s’était réjouie en se disant : « Ses enfants m’appelleront leur mère. » Les lettres datées de Paris nous permettront de suivre les pas douloureux de ce voyage, où chaque joie fut assombrie par une ombre funèbre. Toute illusion ne tarda pas à devenir impossible. Le malade bien-aimé toussait, toussait toujours, de cette toux inguérissable qui retentissait au Cayla comme un glas de mort. Il revint au

lieu de son berceau ; mais ce fui pour l’adieu du suprême départ, pâle, défait, sans sommeil, sans voix, haletant de ce souffle enfiévré qui s’éteignit quand tombèrent les feuilles d’automne.

Atterré par ce coup qui ne laissait debout que sa foi, Eugénie de Guérin faillit mourir de sa mort comme elle avait vécu de sa vie. Lisez son Journal et vous saurez ce qu’est un deuil idéal. C’est la chapelle ardente où elle se recueille comme en un sanctuaire, pour pleurer à l’écart. C’est là qu’elle s’agenouille près des dépouilles sacrées, tantôt abimée dans les sanglots, tantôt apaisée par les perspectives de l’éternité et la contemplation des clartés surnaturelles.

Quant à sa correspondance, elle est plus discrète. Sa douleur ne s’y épanche que par surprise. Elle la contient et lui commande. Le courant de la vie l’emporte, ou plutôt sachons-lui gré de cette réserve; car les blessures profondes se dérobent volontiers dans le secret, et le signe des atteintes mortelles est souvent la pudeur du silence. D'ailleurs, sa raison chrétienne avait fini par prendre le dessus, et le mort triomphant ne lui apparaissait plus que dans l'auréole de la béatitude. Quand vint l’heure des consolations humaines, quand il se fit quelque bruit autour de la chère mémoire que l’amitié ne laissa pas périr, ce rayon lui sembla descendre d’en haut, et briller au front d’un bienheureux.

EUGENIE DE GUERIN.

Quelques-uns seront tentés aussi, j’en suis sur, de décerner à Eugénie de Guérin la double immortalité du ciel et de la terre, .le crains même qu’un zèle trop fervent ne compromette les intérêts de sa renommée naissante. Souvenons-nous donc qu’il ne faut pas épuiser la louange, et bornons notre éloge à dire qu’elle fut bien digne d'avoir un talent égal à son cœur. On l’admire, à force de l’aimer.

LA BOHÊME

La curiosité fureteuse est un des goûts, je dirais presque une des manies de notre époque. -Nous sommes, nous devenons de pins en plus antiquaires, bouquineurs etgazetiers. La critique tourne sensiblement soit à l'archéologie, soit à la chronique. Elle préfère les ruines aux monuments, les anecdotes aux leçons, les croquis aux tableaux, l’étude des individus à celle des œuvres, l’esquisse des physionomies et des mœurs aux principes et aux doctrines. Elle aime à écouter aux porles des boudoirs ou des salons, à décacheter les correspondances, à causer dans les antichambres, à visiter les coulisses du inonde et de la société, à savoir en toute chose le dessous des cartes et le revers de la

LA BOHÊME

médaille. Les plus grands noms du dix-septième siècle ont été l’objet de ces visites domiciliaires qui inspectent, jusqu’à l’indiscrétion, les habitudes privées, et confessent les consciences. Il n'est pas un écrivain illustre, pas un personnage de cour, pas une grande dame, dont on n’ait pour ainsi dire ébruité les mémoires ou affiché les confidences. — Puis, après les statues sont venues les statuettes. Aux élus de la postérité, à ceux que la lumière environne ont succédé les médiocres, les petits, les inconnus, les victimes , en un mot, tous ces naufragés qui s’étaient depuis longtemps résignés à leur sort, et n’espéraient plus qu’un jour des mains compatissantes se tendraient vers eux pour les ramener parmi les vivants.

L’engouement s’en mêlant, ces terrains incultes, ces friches et ces landes de notre littérature nous ont paru comme une sorte de Californie; et toute une compagnie d’écrivains habiles s’est rapidement organisée pour l'exploitation des mines imaginaires qu’elle semblait recéler. Quelques-uns même n'ont pas hésité à aller chercher les diamants et les paillettes d'or jusque dans les fondrières les plus périlleuses.

Est-ce à dire que bientôt les oubliés seront, non plus ceux qui méritent de l’être, mais ces maîtres de la langue auxquels nous devons, à notre insu et malgré nous, le peu de traditions saines qui nous

LA BOHÈME

retiennent encore sur la pente de la décadence? Non : ce serait voir les choses en misanthrope. — J’inclinerais plutôt à penser que cet inventaire des œuvres condamnées par le temps ramènera notre bon sens à celles qu'il a consacrées. L'abus, ici comme ailleurs, appellera le remède. Laissons-nous donc distraire par les plumes ingénieuses qui donnent tort à la mauvaise humeur; et, au lieu de nous armer contre un genre dont notre scepticisme littéraire est responsable, sachons reconnaître qu’il peut être réhabilité par des talents assez distingués pour retenir un moment l’attention sur des écrivains privés de lecteurs depuis tantôt cent cinquante ans et plus.

Nous ajouterons môme qu’ici le plaisir n’est point sans enseignement. Outre qu’on peut faire de bons livres sur de mauvais auteurs, il est sage de ne rien dédaigner. Ne disons donc pas trop vite : « Arrière les excentriques, les grotesques, les délaissés, les incompris ! » Car iis éclairent aussi l’histoire d une époque. Quoiqu'ils se proclament des indépendants, ils n’en furent pas moins les très-humbles serviteurs de leur temps; et cela beaucoup plus que ces princes de la pensée dont le génie a seulement obéi à l’autorité de la raison et à la discipline d’un goût supérieur qu’on ne réformera point. Eux, au contraire, ils se sont assujettis à l’opinion, à la mode, aux travers, aux défauts de toutes les eote-

LA LiOllÈME.

ries, auxquels ils distribuaient l’encens, à charge de revanche. Leur liberté apparente ne fut qu’un asservissement volontaire aux caprices du jour, et aux tyrannies de l’heure présente. Us se livraient a la merci du grand seigneur dont ils étaient les domestiques, du ministre auquel ils tendaient la main, du libraire dont ils furent les pourvoyeurs mercenaires, du public subalterne dont ils amusaient le désœuvrement. Tandis que les intelligences souveraines avaient les yeux fixés sur un idéal, ces ouvriers, toujours pressés d’en finir et de noircir des pages au plus vite, ne prenaient guère le temps de penser par eux-mèmes. Ils écoutaient les bruits du dehors; leurs idées ne leur venaient ni de la tète, ni du cœur; ils les recevaient toutes faites du milieu trop souvent vulgaire où se dépensait, au jour le jour, leur vie de hasards et d’aventures. Ils obéissaient donc à tout le monde, et empruntaient do tous côtés, non-seulement ces pistoles que plusieurs ne rendaient pas, mais la matière banale de ces feuilles volantes qu'ils barbouillaient de leur prose ou de leurs vers.

Il en résulte qu’ils représentent leurs contemporains par des côtés fâcheux, mais réels, et qui resteraient ignorés, si l’on se bornait à ne visiter que le Panthéon des grands hommes. Voulez-vous connaître le dix-septième siècle par ses petits côtés, ouvrez donc le livre de M. Victor Fournel, et ne

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