I. A BOHÊME
craignez pas de vous compromettre en le suivant jusque dans les cabarets où parfois il nous introduit, sans cesser d’être un guide de bonne compagnie. Si vous aviez quelque scrupule, n’oubliez pas que Boileau lui-même y démentit quelquefois sa réputation de tempérance en face de son terrible ami Chapelle, qui se plaisait à mettre le satirique en contradiction avec lui-même. C’est que cfe mot de cabaret n’avait pas alors la signification populaire et triviale qu’il entraîne aujourd’hui. Ces établissements gastronomiques, comme plus tard le café Procope, ont vu les Muses s’y donner rendez-vous pour y narguer l’étiquette et se délasser du décorum. Les plus grands seigneurs ne dédaignaient pas non plus de s’asseoir là, près des riineurs à gage, et d’y coudoyer familièrement les plus turbulents confrères de la dive bouteille.
Leur monographie est un des chapitres curieux de ce volume, et sert comme de lien à une série d’études sur tout un groupe de poètes libertins, dans lesquels M. Victor Fournel signale les ancêtres de la Bohême littéraire. Parmi ces drôles de plume éhontée qui approvisionnaient de leurs joyeusetés équivoques les pages du Parnasse et de YEspadon satirique , vous retrouverez Théophile de Viaux , esprit fort de bas étage, Arétin de taverne, sur lequel il serait bon de garder enfin le silence. Car, je me demande ce que l’on gagne à le feuilleter encore. Je
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vois s’avançer aussi le sieur de Saint- Arnaud, chancelant et ventru comme un Silène « soutenu d’un côté par l’ami Faret, son compagnon d’office, de l’autre par le maréchal de Belle-Isle, et entouré de la troupe bruyante de tous ces joyeux drilles, qu’il a célébrés dans ses vers, et qui formaient l’académie ordinaire du Cormier ou de la Fosse aux lions.» Qu’on lui serve du grenache et de l'ermitage, accompagné d’un jambon* d’une carbonade, d'un melon savoureux, et sa verve bachique va s'allumer dans des poésies endiablées, où l’on croit entendre encore le choc des verres, le pétillement de la mousse qui couronne les brocs, les refrains, les éclats de rire, les quolibets, les applaudissements de l’orgie, sans compter le fracas des pots brisés et des tables jetées à terre. « Pour peu que vous ayez d’imagination, vous vous représenterez l’auteur débraillé, le pourpoint rougi, les yeux éclatants, la pipe à la bouche, faisant courir la plume sur le papier, au coin delà table, sans s’arrêter une seconde, surexcité par le bruit, comme un taureau par les cris de la foule, et composant avec la même fougue et le même entrain qu’il buvait. » — Lui, du moins, il peut être digne d’une mention, car il a laissé des ébauches dont le trait hardi prouve qu'il aurait pu devenir un poète, s'il ne s’était pas condamné à n’être qu’un Anacréon de tripot.
Descendez encore quelques degrés, et vous ren-
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contrerez la colme des auteurs faméliques « passant l’été sans linge, et l’hiver sans manteau; » battant du matin au soir le pavé de Paris pour colporter une dédicace, extorquer à droite ou à gauche quelque maigre aumône, mettre aux gens leurs vers sur la gorge, et attraper ailleurs un dîner à l’office, où ils étaient bernés môme par les laquais. Je ne vous redirai pas ces noms; car je les ai déjà oubliés, et il faut tout l’esprit de M. Victor Fournel pour rendre tolérable leur exhumation. Seulement j’ai regretté de voir Chapelle figurer dans cette procession digne du burin de Callot. — Sans doute, le personr nage ne fut pas toujours de mœurs édifiantes, et je ne le proposerai point comme un modèle de tenue. Mais n’aurait-il pas fallu peindre dans un autre cadre le convive spirituel qui fut le boute-en-train des réunions d’Auteuil, et, sans songer à la postérité, est parvenu pourtant jusqu’à nous, amicalement soutenu (car il en avait besoin, surtout après dîner) par Molière et Despréaux? — Il y a des nuances dans le bien comme dans le mal; et mieux eût valu, ce me semble, je ne dis pas réserver une place de choix, mais séparer au moins de la bande des grossiers et des mal-appris ces épicuriens de race, qui avaient du sang gaulois dans les veines, ces patrons de la morale facile qui, à défaut de la délicatesse morale, eurent assez d'atticisme littéraire pour se sauver du mépris, et excuser parfois
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noire indulgence. Peu nous importe la nomenclature nécessairement aride des ri meurs affamés qui en étaient réduits, comme Marc du Maillet, à vendre leurs couplets aux chanteuses du Pont-Neut pour un écu payé d’avance. Mais nous aurions volontiers accueilli, surtout esquissées par l’élégant pinceau de M. Victor Fournel,' les physionomies des viveurs raffinés qui continuèrent à petit bruit, dans la solennité du dix-septième siècle, ces traditions d’indépendance, de bonne humeur, de voluptueuse nonchalance, de libertinage ingénieux, dont le courant, longtemps contenu par les digues de la bienséance officielle, finit par déborder et se perdre dans les scandales de la régence. Là, du moins, nous eussions renouvelé connaissance avec des figures souvent aimables, parce que le sourire d’Horace tempérait d’ordinaire sur leurs lèvres les éclats de la jovialité triviale. A coup sûr, Saint-Évremond, llamilton, Bussy, Chaulieu, la Fare et leurs confrères, composeraient une abbaye de Thélôine plus intéressante que ces étables d’Augias où séjournent les suppôts anonymes de la débauche brutale.
lhUons-nous d’ajouter que M. Victor Fournel a eu le bon goût de ne pas nous ouvrir à deux battants les portes des réduits où s’installe leur paresse; il les a seulement cntre-bàillées, et après avoir pris ses notes, pour se metlre en règle avec l'érudition, il les referme brusquement, comme
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s’il était lui-même étourdi par ce vacarme et suffoqué par les bouffées qui s’en exhalent. Faisons de même, et sauvons-nous à toutes jambes, non pourtant sans faire un retour de réflexion sur ces vilaines mœurs, qui, comme toutes les choses mauvaises, se sont perpétuées jusqu’à nous dans ces bas-fonds de la littérature, où l’intelligence, quand elle s’y égare, finit par s’asphyxier, faute d’air respi rable.
En regardant de près ces patriarches de la Bohême , nous n’avons pu nous défendre d’un rapprochement qui ne tourne pas tout à fait à l’avantage de leurs descendants. Oui, la Bohême d’autrefois valait peutêtre mieux, en un sens, que celle d’aujourd’hui, parce qu’elle portait ses défauts ou ses vices avec plus de franchise, de sans façon et de simplicité.
Comparez en effet les âges, et jugez. Dans les temps chevaleresques, les aïeux de la race ne sont que des muses nécessiteuses, qui, la besace et la harpe sur le dos, ennoblissent leur poétique vagabondage, prêtent leur imagination aux populaires légendes, aux aventures des preux, aux soupirs des belles châtelaines, et font épanouir, partout où ils passent, la fleur fragile du gui savoir , dont le parfum, sauvage encore, enchantait pourtant cette société barbare et guerroyante. Ne soyons pas non plus trop durs pour maître François Villon, bien que
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la cravate de chanvre ait failli étouffer trop tôt son dernier chant. Sans l’absoudre, on doit le plaindre; car les rues de Paris étaient pleines de tentations pour un enfant sans-souci, dont l’existence ne fut qu’un long carême. — Avili, sans être dépravé, n’at-il pas dit, dans une de ses ballades, composées au coin de la lwrne, sous la goutlière, on un jour de froidure :
Nécessité fait gens méprendre.
Et faim saillir le loup des bois.
Outre qu’en ces temps de justice expéditive, la potence eut été sans doute un châtiment plus grave que ses délits, le mauvais sujet savait se frapper la poitrine, et ses larmes de repentir rachetaient ses fautes par des vers éloquents qui nous attendrissent encore.
Mais vienne le grand siècle, et déjà commence à poindre la décadence de la Bohême. Car elle n’est plus une condition malheureuse, imposée aux humbles par la rudesse des mœurs sociales ou d’un régime féodal peu hospitalier pour les arts de la paix. Les lettres ayant leur place au soleil, étant devenues, sinon une puissance, du moins un besoin, un luxe nécessaire soit à l’éclat de la cour, soit aux plaisirs des délicats, ceux-là seuls seront déclassés qui voudront l’être. Le génie trouvera un