‹ Causeries sur les femmes et les livresChapitre 20 sur 94 · LA U OH È ME · texte numérisé non relu

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roi qui le protège, et, ce qui vaul mieux encore, un public qui le reconnaît, qui le goûte, qui l’adopte. Le simple talent peut aussi se faire jour, et, grâce au loisir des grands qu’il faut distraire, se ménager par leur appui des emplois où il s’honore. N’y a-t-il pas d’ailleurs de toutes parts des groupes curieux de bel esprit, des coteries ambitieuses, des ruelles accessibles même aux médiocrités qu’elles produisent et qu’elles poussent, des essais d’académies qui attestent par leur nombre, par leur influence ou les noms de leurs adhérents, la faveur universelle dont jouit la plume parmi toutes les classes, et notamment celles qui disposent de la fortune ou de la considération? Aussi les écrivains qui sentent leur valeur sont-ils pleins de confiance en euxmêmes, et comme animés d’une émulation qu’expliquent les soutiens puissants d'alentour. Les vocations particulières se décident. La république des lettres s’organise. Les genres se forment et se distinguent. Quiconque excelle dans l’un ou dans l’autre est assuré d’y prendre rang comme par droit de souveraineté. Quant au mérite secondaire, il aura aussi des étages inférieurs pour se loger, mais à condition que son habileté revête en quelque sorte l’uniforme du siècle, qui est la tenue, l’ordre ou au moins la bienséance.

Aussi, parmi les réfractaires, ne voyons-nous guère que des noms légitimement exclus du temple

LA BOHÈME

diKjoùt. Si j’eu juge par la liste de M. Victor Fournel, ces indépendants furent la plupart des impuissants et des cyniques : tristes clients, en faveur desquels il se garde Lien de plaider les circonstances atténuantes. Il ne les ressuscite un instant que pour avoir l’occasion d’écrire à leurs dépens un joli chapitre qui est leur dernier coup de grâce. Pourtant, tout en inclinant plus que lui peut-être à la sévérité, je noterai, à la décharge de leur mémoire, que ces tapageurs nocturnes, ces malandrins gloutons, valets de libertins huppés dont iis étaient les bouffons, avaient du moins le bon esprit de ne pas se prendre au sérieux. — Quand Saint-Amand ne tarissait pas en injures contre Maillet, ce pauvre diable qu’il appelait

... un chardon du Parnasse,

Un vain épouvantail de classe,

Un pot pourri d’étranges mœurs,

Un moine bourru des rimeurs.

Un chaland de vieille tripière,

Un faquin orné de rapière.

Un esprit chaussé de travers,

Un petit fagoteur de vers,

il lui rendait justice, et indirectement faisait peutêtre aussi lui-même sa propre confession. Ces francs vauriens ne songeaient point à se serrer les uns contre les autres, à s’appeler des victimes, à se tresser des couronnes, à médire des renommées

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honnêtes, à se poser en incompris, à ériger en principe le désordre de leurs mœurs tristement exceptionnelles. Non: c’élaient des Diogènes naïfs qui avaient la soif de Grandgousier et l'appétit de Gargantua. Ils aimaient tout simplement à faire bombance, et n’étaient jamais plus heureux de vivre qu’en'face des cervelas, des petit-salé, des pâtés, des jambons, des langues fumées, en un mol des mets solides et choisis avec art pour irriter leurs gosiers altérés. L’un d’eux ne fut célèbre que par sa passion pour les gigots. 11 en gardait toujours dix ou douze pendus au plancher de sa chambre, où il les laissait mortifier pour les manger plus tendres : « ce qui ne l’empêchait pas de s’arrêter dix fois par jour devant les rôtisseries de la rue de la Huchetle, et d’en humer, faute de mieux, les parfums d’un air rêveur et concentré. » Un autre empruntait de l’argent à Boileau pour aller à la taverne rimer contre lui. Quelques-uns, ne pouvant acquitter leurs dettes, se tiraient parfois d’embarras en payant de leurs personnes et en épousant les filles de leurs liùtes. Plusieurs môme faisaient une fin meilleure encore. 11 leur arrivait d’avoir honte et de se repentir ; car on était rarement incurable en ce siècle de croyance, et les plus licencieux d'entre ces indévots expiaient un beau jour leurs chansons les plus profanes par des traductions ou des paraphrases de psaumes.

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Vous le voyez, si bas qu’ils fussent tombés, ils n’en étaient pas plus fiers pour cela ; et, si l'on voulait leur dire leurs vérités les plus crues, il suffirait de les traiter comme ils se traitaient d’ordinaire entre eux.

11 faut leur en tenir compte ; car, à mon sens, c’est par là qu’ils paraissent supérieurs à ce que les honnêtes gens ont entendu dire de certaine Bohême clandestine qui eut son jour d’existence bruyante, non loin de nous, si l’on doit en croire un de ses juges les mieux informés, les plus applaudis, quand il en sortit avec un éclat de rire triomphal, les plus sincèrement pleuiés, quand il fut ravi à nos sympathies universelles par une mort cruelle et prématurée. Nous ne pourrions mieux faire que de rappeler ici, comme un hommage rendu à son bon sens, quelques lignes empruntées à la préface d’un livre dont la gaieté charmante découvre à des yeux clairvoyants plus d’une tristesse profonde, et comme des blessures difficiles à cicatriser. « Beaucoup de jeunes gens, disait Henri Murger, ont pris au sérieux les déclamations faites à propos des artistes et des poètes malheureux. Les noms de Gilbeit, de Malûlâtre, de Chatterton, de Moreau, ont été trop souvent, trop imprudemment jetés en l’air. On a fait de la tombe de ces infortunés une chaire du haut de laquelle on prêchait le martyre de l’art et de la poésie.

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Adieu, trop inféconde terre,

Fléaux humains, soleil glacé :

Comme un fantôme solitaire,

Inaperçu j’aurai passé.

« Ce chant désespéré de Victor Escousse est devenu un certain temps la Marseillaise des volontaires de l’art, qui allaient s'inscrire au martyrologe de la médiocrité ; car toutes ces funèbres apothéoses, ce requiem louangeur, ayant tout l’attrait del'abime pour les esprits faibles et les vanités ambitieuses, beaucoup subissant celte fatale attraction ont pensé que la fatalité était la moitié du génie; beaucoup ont rêvé ce lit d’hôpital où mourut Gilbert, espérant qu’ils y deviendraient poètes, comme il le devint un quart d’heure avant de mourir, et croyant que c’était là une étape obligée pour arriver à la gloire. — On ne saurait trop blâmer ces mensonges immoraux, ces paradoxes meurtriers, qui détournent d’une voie où ils auraient pu réussir tant de gens qui viennent finir misérablement dans une carrière où ils gênent ceux à qui une vocation réelle donne seulement le droit d’entrer. Ce sont ces prédications dangereuses, ces inutiles exaltations posthumes qui ont créé la race ridicule des incompris, des poêles pleurards, dont la muse a toujours les yeux rouges et les cheveux mal peignés, et toutes les médiocrités impuissantes qui, enfermées sous l’écrou de l’inédit, appellent la muse marâtre et l’art bourreau.

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Tous les esprits vraiment puissants ont leur mot à dire et le disent en effet tôt ou tard. Le génie ou le talent ne sont pas des accidents imprévus dans l’humanité; ils ont une raison d’être, et, par cela meme, ne sauraient rester toujours dans l'obscurité; car si la foule ne va pas au-devant d’eux, ils savent aller au-devant d’elle. Le génie, c’est le soleil: tout le monde le voit. Le talent, c’est le diamant qui peut rester longtemps perdu dans l'ombre, mais qui toujours est aperçu par quelqu’un. On a donc tort de s’apitoyer aux lamentations et aux rengaines de cette classe d’intrus et d’inutiles, entrés dans l’art malgré l’art même, et qui composent une catégorie dans laquelle la paresse, la débauche et le parasitisme forment le fond des mœurs. » Nous n’aurions qu’à commenter ce réquisitoire, éloquent par ses aveux et ses réticences, pour signaler les caractères nouveaux de cette épidémie qui date de loin.Le plus saillant est un orgueil phraseur, qui se console de la nullité par des tirades et des paradoxes déclamatoires, dont le foyer est le plus souvent une misanthropie féroce où fermentent, sous le levain de l’envie, tous les sentiments qui aigrissent le cœur et exaspèrent l’intelligence. L’un finit par se pétrifier et l’autre par s’éteindre dans une misère physique et morale qui est en grande partie un châtiment, et dont ils se parent comme d’une décoration. Car, au lieu d’accepter les luttes et de marcher courageusement vers

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l’avenir, à travers les obstacles qui éprouvent les forts, ces fruits secs de l’improvisation stérile se retranchent et s'exilent dans une sorte d lcarie, où régnent tous les sophismes malsains qu’enfanlent les consciences appauvries. A les entendre, tous les devoirs de la vie sont prosaïques; ce sont préjugés dont on doit s’affranchir quand on est prédestiné à l’inspiration. Or, le signe d’élection est le désœuvrement ou le désordre. Le monde se divise pour eux en deux classes, les bourgeois et les artistes. Les premiers, c’est-à-dire tous les pères de famille, tous les gens polis et bien élevés, sont dévoués d’avance à leurs imprécations. Quant aux seconds, ils en font des personnages sacro-saints dont les folies les plus vulgaires passent pour un hommage rendu au culte de l’art. Toutes leurs passions deviennent des éléments de poésie: ce mot les purifie. 11 dispense de respecter ce qui est respectable. 11 est l’absolution de tout ce que réprouve même le plus simple bon sens. Nous n’exagérons pas. Cette théorie a été plaidée et pratiquée. Elle a fait des victimes, et pas seulement parmi les obscurs; car c’est d’en haut qu’elle est descendue, et il n’est pas téméraire d’aftirmer qu’elle nous a ravi plus d’une page qui serait demeurée classique. Si le génie lui-même en a cruellement souffert, que de ravages ne produira-t-elle pas dans des tètes mal faites et des cerveaux étroits, surtout quand la tendance

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générale nous porte plus ou moins à légitimer les égarements par des sophismes, à imaginer des systèmes complaisants pour les instincts pervertis! Ah ! Murger parlait d’or, quand, avec une crudité expressive, il énonçait cet axione: « La Bohême ignorée n’est pas un chemin, c’est un cul-de-sac. Si on a le malheur d’y rester trop longtemps et de s’engager trop avant dans cette impasse, on ne peut plus en sortir, ou on en sort par des brèches dangereuses, et pour retomber dans une bohème voisine, dont les mœurs appartiennent à une autre juridiction que celle de la physiologie littéraire. »

Je serai encore plus absolu, et je dirai sans aucune restriction : ignorée ou non, anonyme ou notoire, indigente ou dorée, qu’elle s’attable dans les estaminets ou foule la moquette de ses bottes vernies, toute Bohême est un fléau pour les lettres, qu’elle compromet ou dégrade. Ses stoïciens ne m’agréent pas plus que ses épicuriens ; car les uns y dépensent en pure perte un héroïsme insensé, lorsque, relégués sur leurs cimes inaccessibles au bon sens, ils se sacrifient à l'art pour l’art et refusent de descendre de ces hauteurs pour satisfaire aux exigences du pain quotidien. Puisqu’ils sont sourds aux conseils d’une pitié sympathique, il ne nous reste, hélas ! qu’à nous découvrir devant le pauvre corbillard qui les conduira, jeunes encore, de l’hôpital à la sépulture commune où vont les oubliés.

LA ROIIÈME.

Quant aux autres, je ne saurais me réconcilier avec eux, après avoir lu l’élude de M. Victor Fourncl. Car, si je consulte le livre toujours ouverl de la biographie ou de la nécrologie contemporaine, je vois avec tristesse que, parmi les noms les plus chers à la génération présente, il en est pour lesquels la postérité a commencé trop tôt, parce qu’ils n’avaient pas su gouverner sagement une vie qui pourtant nous était bien précieuse. Leurs œuvres sont là qui nous consolent ; mais notre admiration est forcée, quoiqu’elle s’en défende, d’y reconnaître parfois que l'artiste fut ennemi de lui-même et ne respecta pas assez le temple où habitait son dieu intérieur. L’art ne prit pas toute son âme : plus d’un rival indigne la lui disputa, au grand dommage des âges futurs auxquels il la devait tout entière. Comment donc ne serions-nous pas implacables contre les influences mortelles qui ont tari la sève avant l’heure, parce que l’arbre généreux fut attaqué au cœur, et jusqu’en ses racines?

C’est que l’homme ne saurait se séparer du poêle, ni l’œuvre de l’ouvrier. La logique naturelle des choses s’y oppose, et le vase gardera toujours le parfum de la liqueur qui y fut versée Si la dignité de la conduite n’était pas le premier des devoirs envers nous-mêmes, elle n’en serait pas moins l’obligation la plus stricte envers le public, quand on a le bonheur singulier de mériter son attention.

2X2 LA ItOIlftME.

Car il n’est pas permis aux esprits supérieurs d’amoindrir, de dissiper le trésor dont ils sont les dépositaires responsables, et dont l'humanité peut à bon droit leur demander compte, puisqu’il est destiné à devenir la fortune impérissable d’une nation. Cessons donc de nous attendrir outre mesure sur la faute de ceux qui ont cru que les péchés capitaux étaient une source d’inspiration. Les meilleurs d’entre eux l’ont expiée; et quant à leurs imitateurs obscurs, ne remuons pas leurs cendres. Quelques-uns peut-être étaient assez bien doués pour être capables de laisser des pages dignes de leur survivre. Mais ceux qui le pouvaient ne l’ont pas voulu, et, s’ils sont morts tout entiers, ne les en plaignons pas : ce fut leur châtiment.

On ne casse point les arrêts de l’avenir, et je me demande si les découvertes que l’érudition peut faire dans les champs de l’oubli où dorment pour jamais les dédaignés, valent tout l’ennui qu’elles ont dû coûter à des explorateurs délicats dont le goût subit sans doute ces épreuves comme une pénitence. Je comprends qu’on fasse la guerre aux mauvais écrivains, quand ils peuvent se défendre, quand on espère les convertir eux ou leurs lecteurs. 11 est bon alors de protester au moins contre la contagion de l’exemple, dût-on s’exposer par là même à perdre les suffrages de ceux qui, ne voulant pas vivre avec leur temps, proscrivent

I,A lîOHÈMK.

cette critique et lui répondent en détournant les yeux :

Par de pareils objets les âmes sont blessées

Et cela fait venir de coupables pensées.

On a pour soi l'autorité de lîoileau, qui ne se croyait point complice de ceux qu’il attachait au pilori du ridicule. Mais quand les coupables sont doublement morts, est-il bien nécessaire de troubler le silence de leur tombeau, à moins que de leur oraison funèbre on ne veuille faire une leçon à l’usage des vivants ? Or, M. Victor Fournel ne parait pas en avoir eu la pensée. 11 lût seulement un promeneur spirituel, qui, la lanterne de Diogène en main, descendit dans les catacombes du dix-septième siècle.

Le récit de son excursion est amusant en dépit du sujet. Mais une conclusion lüi manque. Elle serait, à mon sens, celle que démontre souverainement YHistoire de In littérature française par M. Nisard. Dans cet ouvrage, auquel l’éloquence des convictions, l’autorité d’une raison vaillante et l’art de bien dire assurent une place d’honneur entre les monuments durables de la critique contemporaine, je lis ces lignes : «Parmi tant d’écrits et tant de noms, la France a fait son choix; elle a omis ceuxci et retenu ceux-là. Ce n’est pas, comme l’a ima-

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giné le paradoxe, dédain ou incurie de sa gloire : c’est justice. Les nations sont plus disposées à grossirla liste de leurs grands hommes qu’à la réduire... Je m'en rapporte à la France, et j’accepte sa liste pour toute la suite de la littérature, ne réhabilitant personne et laissant les morts dans le repos de leur tombe, mais par la recherche approfondie des causes qui ont fait vivre les uns et mourir les autres, rendant d’autant plus hommage à ceux qui ont survécu. » En d’autres termes, et pour en revenir au titre de M. Victor Fournel , je résumerai mes impressions en disant : L 'oubli est la condamnation légitime, infligée par le suffrage universel du bon sens, à tous ceux qui ne furent indépendants qu’au profit de leurs défauts, de leurs passions, de leurs vices, et aux dépens de la langue, du goût, de la raison ou de la morale : vérité qu’on pourrait traduire encore par cette maxime d’un poète qui fut honnête homme :

Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.

JOSEPH VERNET

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