‹ Causeries sur les femmes et les livresChapitre 21 sur 94 · UN ARTISTE RANGÉ · texte numérisé non relu

UN ARTISTE RANGÉ

Si vous êtes un de ces élus dont le nom ail chance de survivre, gardez-vous d’entrer dans la postérité avant d’avoir condamné au feu lous ceux de vos papiers qui ne vous paraîtraient pas dignes de souvenir ; car les érudits ont des yeux auxquels rien n’échappe, et l’on ne saurait prendre trop de précautions contre ces regards inquisiteurs.

Voici, par exemple, un homme d’esprit, M. Léon Lagrange, qui tire delà poussière un manuscrit que son auteur n’avait certainement pas destiné aux âges futurs : je veux parler de l’humble registre sur lequel le peintre Joseph Vernet nota jour par jour, durant cinquante années, les recettes, les dépenses

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et les menus événements de son ménage, avec une constance méticuleuse qui frisait la manie. Récemment découverts dans les archives de la bibliothèque d’Avignon, ces mémoires d’un pot-au-feu célèbre sont exhumés avec les honneurs de l’in-octavo, et deviennent l’occasion d'une étude dont l’indiscrétion plaira fort aux lecteurs d’aujourd’hui, qui aiment tanta surprendre les gens au saut du lit dans le déshabillé de la vie privée.

Pour ma part, j'ai pris plaisir à feuilleter ce document domestique, d’où ressort si vivant un portrait photographié d’après nature. J’avouerai môme mon faible pour les biographies qui ne séparent pas l’homme du personnage, et préfèrent la vérité toute simple au fard complaisant des éloges académiques, ou aux altitudes apprêtées que comporte un piédestal.

Je me permettrai pourtant de dire à M. Lagrange que parfois il exagère la valeur du trésor sur lequel il a mis la main. Oui, son culte des reliques ne meparaît pas exempt de superstition. Quelques-uns même, je le crains, auront l’ingratitude de voir un grain de commérage dans ces historiettes, que surchage un luxe de détails parmi lesquels s'embrouille ou se brise de temps en temps le fil conducteur de l’analyse psychologique et morale. Je sais qu’il y a beaucoup de pêle-mêle dans le texte original que Joseph Vernet appelle ses livres de raison. Les années y chevau-

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client les unes sur les autres. Les commandes de tableaux s’enchevêtrent dans les recettes culinaires, les remèdes de bonnes femmes s’y croisent avec les impressions de voyage : dettes et créances, comptes de tailleurs et de modistes, prix des couleurs, mesure des toiles, secrets pour la confection des confitures ou la guérison des rhumatismes, plaisirs du paysagiste, du musicien, du chasseur et surtout du père de famille, notes amusantes ou fastidieuses, tout se confond et se brouille dans l’ordre apparent d’un journal qui n’est qu’une débauche de comptabilité fantaisiste. Mais de ce chaos il fallait ne dégager que la lumière, et se résoudre à sacrifier l'inutile.

Or, plus d’un chapitre est encombré, ce me semble, de renseignements microscopiques qui risquent de fatiguer à la longue l’attention la plus patiente. Ce n’est pas que la réalité me déplaise dans la critique ; car les faits bien observés sont sa matière et sa substance. Mais n’y transportons pas les procédés du roman réaliste, qui consiste à gonfler un volume avec des bagatelles indignes d’attention. Les plus grands hommes ne consacrent pas nécessairement à l’immortalité tous leurs pas, toutes leurs démarches, tous leurs gestes et toutes leurs paroles. Ils ressemblent à Pierre et Paul par bien des côtés qui n’intéressent personne Sachons donc taire ce qui ne vaut guère la peine d’être

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entendu. Que leur maison ne soit pas de verre; et ne les traitons point, en toute occasion, comme des bûtes curieuses qui remplissent les fondions de la vie animale, dans une cage exposée à la curiosité banale de la foule attroupée. Ici, par exemple, étaitil indispensable d’additionner les étrennes que le maître du logis distribuait à tous ses fournisseurs, de compter ses visites du nouvel an, de dresser le plan de ses appartements, d’inspecter sa garde-robe, de vider les commodes de madame, les armoires de monsieur, et de faire l’inventaire complet du mobilier, sans oublier la batterie de cuisine etjusqu’aux ustensiles « les plus innombrables, » que le bon Vernel nommait en toutes lettres? Passe encore pour le catalogue de la bibliothèque : car cette nomenclature de livres hétérogènes trahit les goûts d’une intelligence. Mais ne soyons pas greffiers de l’hôtel des ventes.

Aussi laisserons-nous retomber les nuages de poussière qui pourraient aveugler. Dès qu’ils se seront dissipés, vous verrez s’épanouir la figure souriante d’un homme excellent dont le cœur n’est pas inférieur au talent. M. Léon Lagrange l’a démontré surabondamment. Mais il faut lui savoir gré de fournir ainsi de nouveaux arguments aux moralistes qui ne croient pas les obligations modestes du foyer incompatibles avec l’essor de l’imagination.

Non, de fâcheuses exceptions ne sont pas la régie;

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cl Joseph Vcrnel sut faire des chefs-d’œuvre, sanssc distinguer du commun des mortels autrement que par la supériorité du génie. Aussi correct dans sa conduite que dans sa peinture, il laissa d’admirables tableaux et de bons exemples ; il ne se crut dispensé d’aucun devoir ; il rendit sa femme heureuse, éleva bien ses enfants, ne rougit pas de faire des économies, et gouverna sagement une existence qui se partagea tout entière entre deux affections également saintes: l’art et la famille.

Voilà d’où vient le doux rayon qui éclaire ces pages où sa main glorieuse inscrivait la sèche nomenclature des besoins de la vie. Un cœur bat sous ces chiffres. Ces mots dont l'orthographe vous fera souvent sourire, vous les lirez pourtant avec une sorte de respect, tant il y a de paix et de bonheur dans les scènes intimes qu’évoquent leurs révélations.

Fils d’un patriarche qui eut vingt-deux enfants, Joseph était seul arrivé à la fortune. Aussi une légion de frères et de sœurs ne cessa d’avoir l’œil sur lui. Ou plutôt, sa sollicitude les suivit d’un regard paternel, et remit à flots leurs pauvres nacelles toutes les fois qu’elles subirent des avaries ou menacèrent de chavirer. Sa bourse était leur providence. File s’ouvrit incessamment pour acquitter des termes arriérés, des visites de médecins, des dettes criardes, des frais d’établissement, sans

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compter les prêts déguisés, les surprises cl les ruses d’une bienfaisance ingénieuse à esquiver la reconnaissance. 11 pourvut même aux aumônes d’une sœur qu’il faisait vivre. Il subvenait aux menus plaisirs de ses charités. Il est parrain à tous les baptêmes, il signe à tous les contrats, il régie les notes des funérailles. Les veuves touchent une pension sur sa cassette ; les orphelins sont adoptés comme des fils.

Nous ne passerons pas en revue tous ses neveux : ils pullulent. J’en ai compté quatorze qui émargent régulièrement sur la feuille de ses générosités, aux étrennes, aux anniversaires de leur naissance, et dans les jours critiques où le diable loge au fond «le leur escarcelle.

Mais ne nous attardons pas au coin du loyer. Les livres de raison nous rappelleraient au besoin l’artiste; car on y voit défiler tous ceux qui, au dixlmitième siècle, aimèrent ou feignirent d’aimer les productions de l’art. Ce furent les Anglais qui mirent Joseph à la mode* Son pinceau semblait prédestiné à satisfaire les caprices codteux de ces insulaires riches et blasés* qui demandent surtout à la peinture la distraction des yeux, et le spectacle des beautés que la nature a refusées à leur climat. Pour ce peuple touriste, un paysage est encore une façon de voyager* au moins par l'imagination. Aussi, tant que Vernel vécut à Home, son

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atelier fut pour tous les gentlemen une des stations de leur itinéraire. L’un désire des rochers et des cascades, les bords de la Tamise sont si plats! A l’autre il faut une tempête dont les belles horreurs secouent le flegme britannique. La plupart veulent des effets de soleil; au retour, celte splendide lumière du ciel méridional égayera les brouillards du Nord.

A coté des lords, des barons allemands, des seigneurs russes, des cardinaux et des grandes dames, vous rencontrerez aussi sur cette liste l’industriel qui fait main-basse sur de menus tableautins, à vingt-cinq éeus la paire, en expédie des cargaisons vers les marchés de, Londres, indique les dimensions des toiles qu’il commande, précise le choix des sujets, en veut pour son argent, mais du reste paye comptant et part en laissant l’adresse de sa maison. Les vrais amateurs s’y prennent autrement. Us causent avec l’artiste, l'entendent décrire dans un langage coloré les sites pittoresques qui l’ont frappé, se décident d’après son goût, et laissent carte blanche à sa fantaisie. Entre autres souverains, Vernet travailla pour le roi de Prusse: des baigneuses livrant leurs charmes aux caresses des vagues, tel fut le régal du grand Frédéric. Notons encore en passant la prédilection des fermiers généraux pour le genre voluptueux et pastoral, des marquis pour les scènes tendres et gracieuses, des mu-

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gistrats pour les sites sévères et solennels, des bourgeois pour l’exactitude de la ressemblance : plusieurs exigent que le portrait « de madame leur épouse figure dans le paysage. »

C’est ainsi que pendant cinquante-trois ans Joseph Vernet fit dans toute l’Europe la pluie et le beau temps. Cette façon de parler n’est point ici une métaphore. Car il s’agit d’un artiste qui savait à son gré obscurcir le ciel, allumer l’éclair, déchaîner les éléments, ou réjouir les regards parla sérénité d’un horizon lumineux. Vous lirez ici, avec intérêt, les chapitres consacrés à l’histoire de son talent.

Son berceau fut l’atelier paternel : s’il pleurait aux bras de sa mère, on lui donnait un pinceau, et nul jouet ne lui plaisait davantage. Pour essayer ses premiers pas, il courut de la boite aux crayons à la boite aux couleurs. Ses petites mains ne se lassaient pas de barbouiller du papier. A cinq ans, il dessinait déjà la tète; à huit ans, il recevait en cadeau une palette et un chevalet. Mais ce fut la vue de la merqui décida sa vocation. Il était né peintre de marine, celui qui, dans une tempête, se fait lier au mât d’un navire ballotté comme un hochet par les vagues bondissantes, et là, ferme à son poste de contemplateur, le front haut, l’âme saisie d’enthousiasme, regarde, admire, commence à lire en lui-même, et entend l’appel impérieux du génie.

Aussi, une fois arrivé à Rome, passera-t-il sans

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s’arrêter devant les chefs-d’œuvre antiques du Vatican. La nature, voilà son unique modèle.

Les Cascatelles de Tivoli, la grotte de Neptune, le temple de la Sibylle, la vallée de l’isola Farnèse, les rives encaissées du Fosso, les aqueducs de Ncpi, les ravins de Civita Castellana, les sites sauvages de Narni, le cours argenté de la Nera, la cascade de Terni, les lacs de Nemi et d’Albano, les parcs princiers où murmurent les eaux jaillissantes, les bords du Tibre avec ses ponts et ses moulins pittoresques, puis le port d’Qstic, le môle de Gaëte, les falaises de Misène, la coupole ruinée du temple de Diane, l’ile de Nisita, les rochers de Mergellina et du Pausilippe, le château d’ischia, les hauteurs verdoyantes de Castellamare, le Vésuve et Naples: voilà les musées qu’il fréquente avec enchantement. Mais nous ne saurions le suivre en tous ses pèlerinages. Abrégeons.

Le talent de Vernet eut quatre saisons. Son printemps s’écoula en Italie, dans ces dix années bienheureuses, où la fraîcheur naïve de ses impressions se voile encore d’une aimable inexpérience, et rappelle ces belles matinées dont les brouillards légers s’évaporent sous les rayons de l’astre qui parait. L’entreprise des ports de France marque la date de sa maturité la plus féconde. Aucun palais de l’Europe ne peut montrer une collection comparable à celte œuvre vraiment nationale qui unit la per-

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feclion de l’art à la précision d’un document officiel, et consola le patriotisme français, au milieu de l’abaissement de notre marine. Puis vint l’automne ; son génie brille encore, mais comme ces soleils couchants, qu’il aimait à peindre, s’abaissant derrière l’horizon embrasé de ses derniers feux. Enfin, il faut bien l’avouer, à ces soirées étincelantes devait succéder aussi une nuit assez semblable à celles où il représenta plus d’une fois un groupe de naufragés se réchauffant autour d’un brasier, tandis que la lune sillonne de ses lueurs blafardes une mer fatiguée par la tourmente. De même, le peintre épuisé rassemble les débris épars de ses souvenirs et cherche à les ranimer à la flamme d’une inspiration artificielle. C’est le temps îles redites, la main tremble, le cœur s’éteint ; la réflexion seule s’entête à des jeux de patience. Il vide ses portefeuilles, et, la routine aidant, retourne pour la centième fois ses croquis d’Italie et de Provence : joli refrain, mais on le sait par cœur.

Sa facilité prodigieuse n’est plus alors que réminiscence. Il possédait souverainement ce don précieux qu’on appelle la mémoire de l’œil. Ce qu’il vit une fois, il ne l’oublia jamais. Les moindres détails d’un site s’imprimaient en traits ineffaçables sur le miroir délicat de sa rétine, et il retrouvait à distance l’image vivante qu’il voulait fixer sur la toile. Mais ajoutons qu’il se fia trop à cette faculté

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