HIPPOLYTE FLANDRIN
Un jour, à Rome, une femme du peuple, modèle de la villa Médici, s’échappant en violentes épigrammes contre tous les pensionnaires de l’Académie, on lui demanda pourquoi elle épargnait Flandrin. « Oh ! quant à lui, dit-elle, beau ou laid, c’est qu’il ressemble à la Madone. » Oui, chez lui la beauté morale triomphait de l’irrégularité des traits, et elle domine dans tous les passages de ce livre.
Nous dirions volontiers qu’il nous apparaît alors comme un type choisi du bon jeune homme. N’en souriez pas ; car je suis sûr que vous serez touché comme nous en lisant les lignes que voici :
« Ma chère maman, vous nous verrez revenir à Lyon comme nous en sommes partis, croyant en Dieu et faisant quelques efforts pour suivre ses commandements. »
Celte fidélité pieuse aux enseignements du foyer, et surtout celte confiance en la Providence, étaient pour les deux frères des vertus bien nécessaires aux dures épreuves de leur noviciat lointain. Car ils avaient besoin de quelque vaillance pour soutenir allègrement le poids de la misère et du travail. Leur chétif pécule s’était bien vite épuisé, et ils n’avaient que les ressources précaires de quelques lithographies vendues de loin en loin. Les commandes sérieuses n’arrivaient pas, et llippolyte n’avait encore peint que le portrait d’un gendarme, qui fut si satisfait de la ressemblance qu’il augmenta spontané-
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ment de cinq francs la somme très-modique fixée pour les honoraires. Sous la discrétion de ses lettres, dans lesquelles se dérobait la plainte, on entrevoit souvent la privation du nécessaire. Nous lisons dans l’une d’elles : « Le pain n’a jamais été aussi cher qu’aujourd’hui. » Et une note nous apprend que plus d’une fois le dîner de la mansarde se réduisit à des pommes de terre frites achetées sur le pont Neuf.
Aussi recommanderai-je cette lecture à tous ces débutants qui, sans avoir consulté leurs forces, s’irritent si facilement contre les obstacles de la route, et la gravissent comme un calvaire, en maudissant leur siècle ou la destinée. Ici du moins, ils apprendront «à cacher leurs souffrances, à les adoucir par la résignation et à les porter avec une dignité courageuse, sans se croire des victimes de la société ou des martyrs de l’art.
Le rigoureux hiver de 1830 se faisait rudement sentir dans cette chambre ouverte à tous les vents, et dont les habitants, pour ne pas mourir de froid, se réfugiaient, dès cinq heures du soir, dans Tunique lit qu’ils possédaient. L’huile manquait à la lampe de leurs veilles; et au moment même où Hippolyte Flandrin devait entrer en lice pour le grand prix de Rome, sa gêne était telle qu’il n’avait pas de quoi suffire à l’achat des couleurs et au salaire des modèles.
Avant de vaincre dans ce combat décisif, il subit