‹ Causeries sur les femmes et les livresChapitre 26 sur 94 · H I P P 0 L Y T K FL AN DR IN · texte numérisé non relu

H I P P 0 L Y T K FL AN DR IN

plus d’un échec. Écoulons le récit qu’il nous on fail : car sa physionomie s’y découvre sous un nouveau jour : « Je no me reprochais rien, et pourtant je n’osais me présenter chez M. Ingres. Pourtant, je me décide enfin. Joie trouve à table. Mais il ne mangeait pas. II me reçut en disant : « Voilà l'agneau qu ils ont égorgé. » Puis, parlant à sa femme qui cherchait à le calmer : « Oh ! tu ne sais pas combien l'injustice est amére pour le cœur d’un jeune homme. » Et tout cela, avec un accent si pénétré que les larmes me roulaient dans les yeux. Il m’a lait asseoir à sa table, et il m’a embrassé comme un père embrasse son fils. Je suis sorti et j'étais consolé. » Non; il ne l’était pas, autant qu'il le crut. Car sa plus vive douleur fut alors de ne pouvoir dire, comme il le lit plus tard, au jour du triomphe : « Vive l'école île M. Ingres !» Son ambition participait en effet de la reconnaissance, et d’un dévouement presque superstitieux aux doctrines d'un maître qu’il chérissait d’une tendresse toute filiale. En un siècle où le dédain des traditions reçues parait un symptôme d’originalité, où l’on s’affranchit si volontiers des servitudes du cœur pour arborer son propre drapeau et se déclarer initiateur à son tour, Flandrin a donné pendant toute sa vie l’exemple d’une humble déférence envers celui qui devint son meilleur ami après avoir été son guide. Alors même qu’il eut l’honneur d’être son collègue à l’Ins-

II I PPOLYTE FLANDRIN.

litut, il gardait près de M. Ingres l’attitude d’un disciple qui s’incline et révère. Jamais il ne crut avoir payé la dette des premiers jours, et si la gloire lui (ut douce, c’est qu’il se plut à y voir constamment le reflet du génie bienfaisant auquel il en faisait hommage.

Voilà pourquoi il persévéra dans la lutte, en dépit des préventions dont il s’exagérait peut-être la portée. Il allait au feu comme un soldat qui se bat sous les yeux de son général, et veut lui faire honneur. Aujourd’hui que le goût public ne s’intéresse guère aux principes, on peut s’amuser du sérieux tragique avec lequel Flandrin se croyait un porteétendard. Mais on est tenu de respecter le sentiment généreux qui l’animait, et, pour ma part, je le préfère à l’indifférence qui étouffe la flamme.

Le grand prix qu’il remporta au printemps de l’année 1832 était le premier succès public d’une école dont le chef n’avait pas encore réussi à faire prévaloir dans les concours académiques l’autorité de ses enseignements. Aussi cette victoire eut-elle un retentissement exceptionnel ; et du jour au lendemain Flandrin se trouva presque célèbre, nonseulement dans le monde des ateliers, mais dans les salons et les cercles où sont appréciées les manifestations du talent. On raconte qu’alors un homme considérable, M. Berlin ainé, directeur des Débats , * voulant connaître le jeune débutant dont s’occupait

Il I PPOLYTE FLANDRIN.

l’opinion, lui adressa une invitation à dîner. Mais tel était le dénûment du lauréat qu’il ne put y répondre. Il s’excusa, sous un prétexte honnête, et en réalité parce qu’il ne possédait pour toute coiffure qu’une casquette, et n’avait pas le moyen d’acheter un chapeau. Du reste, il n’était pas homme à exploiter sa bonne fortune au profit de l’amour-propre ; et lorsqu’il regagna Lyon, d’un pied leste et joyeux, sa seule joie fut le bonheur des siens, sa seule ambition l’ardent désir de mieux faire.

Son séjour à Rome compta parmi les meilleures années de sa vie. C’était la patrie de' ses rêves, le climat préféré de son imagination. Délivré des soucis inférieurs, il pouvait donc enfin se vouer entièrc- ’ment au culte de l’art, et causer face à face avec les immortels interprètes de la beauté idéale I Ce fut dans le recueillement de cette retraite studieuse qu’il entendit le premier appel de sa vocation ; ses instincts prirent conscience d’eux-mômes, et tous les travaux qui datent de cette époque révèlent déjà une pensée qui se possède, un style qui s’affermit, une invention qui a trouvé sa voie, à égale distance des témérités romantiques, et de la rhétorique correcte du paganisme classique. On pressent déjà les promesses de l’avenir dans ses tableaux du Dante offrant des consolations aux mânes des envieux, de 'saint Clair , évêque de Nantes , guérissant les aveugles , de Jésus et des petits enfants. Austérité religieuse,

Page 1