‹ Causeries sur les femmes et les livresChapitre 28 sur 94 · IIU’POLYTE FLAN DR TN · texte numérisé non relu

IIU’POLYTE FLAN DR TN

un naïf témoignage. Lorsqu'il décorait l’église Saint-Paul, à Nîmes, il inscrivit dans un pli de la draperie du Christ, à la hauteur du cœur, les noms de son père, de sa mère, de scs sœurs, de scs frères, de ses enfants, de sa femme, de tous ceux qu’il avait perdus ou que Dieu lui avait laissés. Cet ex-voto invisible, dont il ne confia le secret qu’à un ami, n’équivaut-il pas à un Credo, n’est-il pas un acte de piété candide qui dévoile le fond d’une âme, et devant lequel l’ironie la plus sceptique ne peut contester la sincérité d’une conscience ?

Du reste, en faut-il d’autres preuves que les fresques de nos temples où se manifeste si visiblement, comme par des aveux irrésistibles, la simplicité convaincue de son inspiration évangélique? Dans ces monuments de son pinceau, vous croirez reconnaître l’accent d’une prière, ou les émotions radieuses de la contemplation. Quelle variété dans les expressions de la ferveur ou de la béatitude ! Avec quelle mélodie il chante le poème du renoncement humain, de l’amour éternel, des miséricordes divines! Quelle chasteté évangélique dans ces panathénées de vierges qui marchent d’un pas tranquilllc et sur vers la cité céleste! Ces litanies pittoresques de saints, d’apôtres et de martyrs semblent s’être échappées de son cœur, comme les strophes d’une hymne. Ce sont des méditations retracées avec tendresse, et elles ne ressemblent point à ces

U I P P O L V T K F I. A N I) Pi I X .

pastiches dans lesquelles on ne reconnaît que l’adresse de l’imagination profane ou l’imitation savante de l’art hyzantin et des peintures du moyen àgt-'-

Mais revenons à l’homme, et achevons de feuilleter sa correspondance. Les deux dernières séries de ses lettres nous le montrent arrivé à sa pleine renommée, mais cherchant à s’y dérober; s’éloignant des occasions qui peuvent le mettre en vue, redoutant le voisinage du premier rang, heureux de se perdre dans la foule, ou plutôt de se dévouer jusqu’à la fin à des êtres aimés, dans le calme laborieux d’une existence amie de l’ombre. Quand le portrait de la Jeune fille à l’œillet met Flandrin à la mode, et que les commandes abondent dans son atelier, loin de s’en féliciter, il est tenté d’en gémir : « C'est fini, s’écrie-t-il, je ne suis plus peintre. Adieu l’étude, et ce doux espoir de faire mieux d’où viennent notre courage et notre force. »

A mesure qu’on avance vers la fin du volume, l’artiste s'efface de plus en plus, et fait place à l’époux, au père de famille. Bien que Flandrin ne soit pas un écrivain, il y a là des pages charmantes sur ses joies paternelles, notamment celle-ci : « Je vous dirai, bonne mère, que notre cher enfant a fait d’admirables progrès. Son intelligence s’éveille» scs yeux nous suivent ; son joli petit sourire s’adresse maintenant à nous: c’est comme un rayon de

IIIPPOLVTE FLANDttlX.

soleil qui égaye la maison : il écoute avec une sorte d’attention, et quelquefois il répond par un petit murmure des plus doux. Oh ! que je serais heureux, si vous pouviez jouir de sa bonne mine, de sa gaieté, des études qu'il fait pour gazouiller des je ne sais quoi délicieux. Si vous voyiez avec quelle joie il nous accueille à son réveil I quelle ardeur! quelle vivacité ! Comme il remue tout à la fois et les bras et les jambes, semblable à un petit oiseau qui voudrait bien s'envoler, mais dont les plumes sont trop courtes encore !

Ces tableaux d’intérieur, dessinés à la plume, manquent à l’exposition de Flandrin, et nous pourrions en détacher bien d'autres qui sont aussi bien réussis. Mais nous vous laisserons le plaisir de les découvrir. N’ayant voulu que vous mettre en goût d’une lecture agréable et douce, nous renoncerons aussi à raconter les derniers jours d’une vie abrégée trop tôt par de glorieuses fatigues. Chacun sait qu’en 18üô, Mandrin, parti pour Rome, où il retournait comme à un pieux pèlerinage, rendit le dernier soupir dans la ville où est la tombe de Üapluiël, et près de celte chère Académie où il retrouvait les plus souriants souvenirs de sa jeunesse.

Le 21 mars 18üi, l’église Sainl-Germain-des-l’rés recevait la dépouille mortelle du peintre qui devait embellir ses murs de nouveaux chefs-d'œuvre. Cette mort fut un deuil public pour tous les amis de l’art»

Il I l’POLYTE FLANDR1N.

11 me semble qu'on le ressentira plus douloureuse ment encore après avoir lu ces lettres posthumes, qui nous montrent l’accord harmonieux d’un beau falent et d'une belle âme.

M. LEBRUN

Page 1