LE REPENT IR
L’année 1860 a décidément un caprice pour mademoiselle de la Valliére. Au mois de mai, un poêle donnait à sa biographie l’intérêt d’un roman ; et voici qu’au déclin de l’automne, un membre de l’institut, M. Pierre Clément, reprend celle histoire intime, par ses côtés les plus austères, avec une érudition qui unit l’agrément à la sévérité. Si la plume d’un spirituel fantaisiste a pu paraître un peu profane, rassurez-vous : vos impressions trouveront un correctif dans ces deux volumes, destinés à obtenir un succès d’édification dont la publicité n’alarmera point mademoiselle de la Valliére.
L’idée est heureuse d’avoir ainsi réuni tous les écrits dont l’ensemble complète le tableau louchant de sa conversion. Ce sont d’abord les Réflexions sur la Miséricorde de Dieu par 'une dame pénitente. Dan6 une préface substantielle, M. Pierre Clément résout, avec une sobriété judicieuse, toutes les questions que ce petit livre a soulevées. La plus importante est celle de son authenticité, sur laquelle s’est éveillé plus d'un doute, les uns croyant reconnaître ici la main de la duchesse de Longueville, etd’aulres celle de madame de Montespan, qui pourtant n’a jamais passé pour une âme très-repentante. Nous n’entrerons pas dans ces controverses ; bornons-nous à dire que ces deux hypothèses, contredites par les témoignages contemporains et l’autorité d’une tradition séculaire, ne résistent guère à une lecture attentive. Outre les preuves matérielles, n’y a-t-il pas une sorte de démonstration morale dans ce cri de miséricorde qui s’échappe sans cesse à travers les larmes, et semble la signature même de l’illustre carmélite? M. Sainte-Beuve en a jugé ainsi par sentiment : faisons comme lui, et ne nous privons pas, en lisant ces pages, du plaisir de ranimer un instant la figure aimée, de croire à sa présence et d’entendre les battements de ce cœur, sous l'effort même qui trop souvent parait le comprimer.
Car, il faut s’y attendre, notre curiosité ne sera qu’à demi satisfaite. Habitués que nous sommes aux
confessions que n'inspire pas la pensée chrétienne, nous les trouverons peut-être bien discrètes ces confidences mystiques d’une àme qui veut oublier la terre et ne parle qu’à Dieu, sans songer que nous sommes là pour noter ses soupirs et les interpréter. Oui, nous nous étonnerons qu’agitée par tant d’orages, elle nous dérobe le drame passionné de sa vie, à la veille du dénoûment qui transforme la pécheresse en martyre et en sainte. De nos jours, les rédemptions sont plus bruyantes et ne s'accomplissent pas 'avec autant de réserve et de simplicité.
Mais cette pudeur des souvenirs n’est-elle pas un argument de plus qui persuade l’imagination, et la transporte comme naturellement dans l’oratoire mystérieux où s’incline, agenouillée devant la croix, celle que l’amour infini et immortel pouvait seul guérir des blessures de l’amour périssable? N’en doutons plus, elle est bien là, n'osant regarder en face son passé, de peur d’en éprouver encore la coupable douceur; et, quand les vagues images, évoquées par le repentir, traversent un instant sa conscience, elles ne se présentent plus que purifiées par un soudain et salutaire effroi. Voilà pourquoi plus d’un chapitre ressemble moins à un épanchement personnel qu’à une paraphrase des textes sacrés. On dirait parfois une suite d’oraisons détachées d’un de ces livres pieux qui ne portent pas la marque
de l’auteur, et se réduisent à n ôtre que la formule émue de la prière, pour s’ouvrir plus sûrement la voie des âmes les plus humbles et les plus oubliées.
Et pourtant, bien qu elle semble fuir les allusions, il arrive que ces réticences mêmes deviennent des aveux. « O mon dieu ! s'écrie-l-elle, si, pour m’imposer un châtiment convenable à mes offenses, vous voulez que, par des devoirs indispensables, je reste encore dans le monde, pour y souffrir sur ce même échafaud où je vous ai tant offensé ; si vous voulez tirer de mon péché ma punition même, en faisant devenir les bourreaux de mon cœur ceux que j’en avais fait les idoles, paratum est cor meum , üeus\ Mon cœur est tout prêt, ô Seigneur! » Sous ce gémissement, ne devinez-vous pas toutes les humiliations dont l’abreuva l’insolent triomphe de sa rivale, et cette indifférence cruelle dont elle subit l’ingratitude avec une patience que nous appellerions angélique, si elle n’avait peut-être été un reste d’espoir?
On soulignerait ainsi volontiers chacun des traits par lesquels se trahit involontairement l’anonyme, et les anecdotes serviraient de commentaires. Ainsi, lorsqu’elle se plaint d’être absorbée dans son orgueil, lorsqu’elle supplie le Seigneur « d’enehainer sa vaine gloire et son ambition, qui, comme des chevaux furieux, l’entrainent vers le précipice, » ne vous hâtez pas d’affirmer que ces lignes ont été tracées par madame de Montespan, et non par celle qu’on surnom-
mait la petite Violette. Lisez plutôt l’excellente notice de M. Pierre Clément, et elle vous apprendra qu’un jour, en présence de la cour et de l’armée, la timide amante de Louis XIV osa, malgré la bienséance et l’étiquette, prendre le pas sur le carrosse de la reine, et la braver hautement pour courir à toute bride à la rencontre du roi. Pourquoi ce souvenir ne lui reviendrait-il pas plus tard comme un remords? Quand la passion a emporté la raison, toutes les contradictions deviennent possibles.
Pourtant le prestige enchanteur de sa physionomie, le trait constant de son caractère, celui qui domine ici par-dessus tout, et accuse sans cesse la ressemblance, c’est éminemment la faiblesse d’une nature tendre qui se délie d’elle -môme, et cherche autour d’elle des encouragements ou des soutiens contre ses secrètes défaillances. « Je travaille à sortir du péril, écrit-elle au maréchal de Bellefonds, mais c’est trop nonchalamment,jeledisàma honte. Je ne tiens plus qu’à un fil ; aidez-moi, je vous prie, à le rompre. Grondez , menacez , traitez-moi durement : il le faut. »
Ces affectueuses rudesses ne lui manquèrent pas. Dans cette sainte phalange d’amis chrétiens qui lui prêtèrent l’appui de leur bras pour l’aider à gravir le chemin de la croix, la figure de Bossuet se détache avec autorité et douceur. Il reconnut dès l’abord que Dieu avait jeté dans ce cœur les fondements
d’un éclatant exemple; et il la guida vers le cloître avec tous les ménagements que lui inspirait son sublime bon sens, éclairé par sa profonde expérience des volontés humaines. C’est vraiment un touchant plaisir que de voir avec quelle sympathique inquiétude il suit les opérations de l’Esprit- Saint dans cette conscience délicate, qu’il n’ose précipiter trop ardemment, tout en appelant de ses éloquentes prières le jour du triomphe désiré qu'il prophétise. Écoutons ce langage qui rehausse encore, s’il est possible, mademoiselle de la Vallière par le prix que son glorieux directeur attache à son salut: « Il ne faut pas l’engager à plus qu’elle ne pourrait soutenir; assurons le principal, et rompons peu à peu des liens qu’une main plus forte (pie la sienne aurait brisés tout à coup. » De toutes ces attaches, la plus redoutable était la résistance de Louis XIV, dont la majesté s’offensait probablement de voir qu’on pût se repentir d’avoir été honoré de ses grâces passagères. L’idée du cloître troublait la sécurité de ses inconstances, elle lui faisait peur; il n’entendait pas ainsi la pénitence, et jugeait plus commode de la pratiquer en persécutant les jansénistes et les hérétiques. Ajoutez à cette opposition royale les rumeurs malveillantes de la cour , qui n’avait plus d’intérêt à se montrer charitable pour la favorite déchue. « Ici, dit llossuet, on a couvert celte résolution d'un grand ridicule : j’espère que la suite
en fera prendre d autres idées. » Aussi, ne perdant pas courage, il ajoutait : « Il me semble qu’elle avance un peu ses affaires, à sa manière, doucement et lentement, sans qu'elle fasse aucun mouvement. Mais, si je ne me trompe, la force d’en haut soutient intérieurement son action, et la droiture qui me parait dans son cœur entraînera tout. »
Le jour de la séparation devait arriver. Pour Bossuet, ce fut le jour du miracle, si j’en juge par une lettre où son allégresse fait explosion comme en un cantique d’enthousiasme. « En vérité, s’écrie-t-il, ses sentiments ont quelque chose de si divin que je ne puis y penser sans être en de continuelles actions de grâces! La marque du doigt de Dieu, c’est la force et l’humilité qui accompagnent tous ses desseins. Cela me ravit et me confond : je parle, et elle fait. J’ai les discours, elle a les œuvres. Quand je considère ces choses, j’entre dans le désir de me taire et de me cacher, et je ne prononce pas un seul mot où je ne croie prononcer ma condamnation. » N'êtes-vous pas ému d’entendre le saint évêque s’humilier ainsi devant son œuvre, et trembler pour lui-même en face de celle qu’il a sauvée?
Aussi avec quelle émotion sa voix, que déjà les chaires ne connaissaient plus, va-t-elle rompre son silence pour célébrer ces nouveautés bénies! « Je prie Dieu, écrit-il à la mère Agnès, que je puisse porter à cette âme une bonne parole. Mon cœur l’enfante, et
je ne sais ni quand ni comment elle sortira. Priez-le, ma chère mère, que cette parole sacrée, conçue éternellement dans le sein du Père, et enfin revêtue de chair pour se communiquer aux hommes mortels, possède mon intelligence. »
Tout devait être grand dans ce parfait holocauste : l’hostie, comme le ministre qui l’offrait. C’était un de ces spectacles que la Providence semble avoir ordonnés avec un souverain calcul pour combiner les éléments les plus choisis d’une émotion destinée aux lointains retentissements. Ce fut comme le chef-d’œuvre d’un divin artiste.
Mais vainement la victime cherche désormais à cacher sa vie, à s’ensevelir dans le cercueil. L’obscurité religieuse dont elle s’enveloppe devient son auréole, etnesauraitla dérober aux regards, disons mieux, à la tendresse de la postérité. Tout ce qui la touche est consacré. Je n’en veux pour preuve que le pieux respect avec lequel M. Pierre Clément recueille les moindres lignes échappées à cette main gracieuse qui eût voulu les condamner à l’oubli. Ces lettres qu’elle recommandait si instamment au maréchal de Bellefonds de ne montrer à aucun de ses plus * intimes amis, les voilà qui arrivent toutes à notre adresse, et chacun de nous pourra contempler ces précieuses reliques. Celle qui se croyait à peine digne de la pitié, celle qui s'humiliait jusqu'au centre de la terre, est à jamais vouée à une admiration
qu’elle n’eût désiré subir que comme une expiation dernière. Nous pourrons la suivre dans toutes les stations de son calvaire.
En l’éclairant de ses pures lumières, la grâce trouvait un sanctuaire tout préparé dans cette âme capable de tous les engagements généreux. Le principe de ses fautes allait devenir celui de sa réhabilitation. Car ce fut encore l’amour, mais tourné vers la source éternelle de l’Être, qui décida de sa vocation. La crainte des rigueurs divines y fut étrangère. Le monde lui avait enseigné le sacrifice : elle en fit ses délices, et s’immola sans effort, avec une simplicité d’héroïsme qui n’eut d’égal que le désintéressement de sa première et unique passion.
L’idéal est là, dans la chute comme dans la réparation. Aussi comprendra-t-on qu’à nos yeux celte supériorité morale domine la question littéraire; ou plutôt, l’une explique l’autre. Q'importe, en effet, que mademoiselle de la Vallière n’ait pas ce qu’on appelle proprement de l’esprit? Elle a mieux : je veux dire une candeur de caractère, une élévation de pensée et une délicatesse de sentiments, qui, sans le vouloir, rencontrent l’éloquence. L’étincelle lui manque, j’en conviens, mais elle possède la flamme qui ne s’éteint pas. Nulle lecture ne fait mieux sentir la toute-puissance du fond sur la forme, et cette vertu de bien dire que peut dêve-
lopper tout à coup, môme dans une intelligence ordinaire, l’habitude des hautes et sereines régions.
Remercions donc M. Pierre Clément d’avoir fait bonne justice des prétendues corrections qui avaient altéré jusqu’ici le texte des éditions précédentes. 11 lui a rendu sa franchise d’accent, il en a rétabli le premier jet; il a réduit à néant l’opinion de certains bibliophiles qui font à Bossuet l’injure de mettre sur son compte ces maladroites retouches dont la fausse élégance a déguisé trop longtemps d’heureuses hardiesses sous le vernis vulgaire d’un goût pusillanime. Sur ce point, la discussion n’est plus possible. Non, Bossuet n’est pas coupable de ces mutilations. Mais une part de collaboration involontaire lui revient dans plus d’un chapitre où l’on ne refusera pas de reconnaître comme le voisinage de sa bienfaisante inspiration. Son soufllc ne semble-t-il pas circuler dans le passage suivant : « Le moyen d’établir un vrai contentement sur des biens qui s’échappent lorsque nous croyons les posséder avec le plus de sûreté , et quelque chose de fixe sur une créature changeante et sur des moments qui ne font que couler! Le moyen de considérer autrement ce qui se fait dans le monde, que comme la scène d’une comédie dont il semble que Dieu permet à la fortune d’ordonner tous les personnages, et de distribuer les biens, la gloire et les plaisirs dans lesquels s'endorment la plupart
des hommes du monde, pour ne trouver à leur réveil et à la fin de l’acte qu’une pure fumée entre leurs mains! » L'inexpérience môme de la période semble indiquer un écho qui reproduit. Ailleurs tressaillent les mystiques ardeurs de l'extase. On croirait entendre sainte Thérèse. Chaque lecture a laissé son empreinte. Ici, c’est la Bible; là, Y Imitation; plus loin, ce sera le prolongement d’une conversation fécondée par la méditation personnelle; partout se révèle l’œuvre naïve d’un esprit soumis qui suit l’impulsion, s’ouvre de tous côtés à la parole, se fait une joie de son abandon, et abdique devant l’autorité des enseignements dont il est avide. Ne disait-elle pas : « Vous savez, Seigneur, combien aisément je prends les impressions des personnes que je fréquente, avec quelle facilité je fais le bien avec les lions, le mal avec les méchants; changez donc toutes mes amitiés et mes habitudes, afin que dans le choix et la distinction de mes amis je ne cherche pas à me divertir, mais à m’édifier, et à me remplir le cœur de vérités éternelles. » Plus d’une fois aussi, l’on pourrait signaler la contagion de cette subtilité précieuse et maniérée, à laquelle le génie lui-même a payé tribut : quand la ferveur baisse, la rhétorique vient à son secours, et se met en frais de beau langage pour la ranimer. Ne serait-ce pas dans un rroment de fatigue et de sécheresse que mademoiselle de la Vallière aurait
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écrit la phrase que voici : « Il est vrai, Seigneur, que si l’oraison d’une carmélite qui n’a plus qu’à se remplir de vous est comme une douce cassolette qu’il ne faut qu’approcher du feu pour rendre lire odeur très-suave, celle d’une pauvre créature qui est encore attachée à la terre, et ne fait que ramper dans le chemin de la vertu, est comme ces eaux bourbeuses qu’il faut distiller peu à peu pour en tirer une utile liqueur. » Est-il téméraire de croire que le Saint-Esprit commence à perdre tout ce que la métaphore a gagné? Mais pourquoi nous arrêter à des critiques qui prouveraient uniquement que lame intérieure du livre nous échappe? Tournons plutôt la feuille, et admirons sans réserve ces élans d’une prière qui purifie les lèvres : « Seigneur, regardez-moi comme rhumble Cananée, comme une pauvre chienne qui s’estime trop heureuse de ramasser les miettes qui tombent de la table où vous festinez vos élus! Regardez avec pitié la pécheresse qui, tout enflammée du feu de ses convoitises, vous demande, comme la Samaritaine, une goutte de celte eau vive avec laquelle vous étanchâtes tout d’un coup dans son âme la source et la soif du péché. Faites que, comme Madeleine, j’arrose vos pieds de mes larmes, et qu’en tâchant de vous aimer beaucoup, j’essaye d’effacer la multitude de mes crimes. C'est vous que j'ai choisi pour mon bien-aimé. » Voilà des cris partis des entrailles.
Si quelque puriste trouve les phrases boiteuses, rappelons-lui que mademoiselle de la Vallicre, elle aussi, boitait légèrement, et cette infirmité n’était chez elle qu’une grâce de plus. On ne songe point aux misères de la diction, quand une fois on est entré en intimité avec cette nature choisie. On lui pardonne ses faiblesses de style comme toutes les autres. N’a-t-elle pas rendu le repentir encore plus aimable, s’il est possible, que l’innocence môme?