LE POUR ET LE CONTRE
Un jour que la marquise de Montespan sollicitait une pension pour la gouvernante de ses enfants adultérins, Louis XIV s’écria, non sans humeur : « N’entendrai-je jamais parler que de la veuve Scarron ! » Dussions-nous causer à bien des lecteurs le même mouvement d’impatience, nous allons revenir encore sur un sujet qui n’a pas lassé la curiosité publique, comme le prouve l'accueil fait au livre de M. Lavallée sur la Maison royale de Saint- Cyr.
Si inquiétée pendant sa vie, madame de Maintenon s’est trouvée, après sa mort, à la merci d’un de ces combats d’outre-tombe dans lesquels les lé-
gendes du moyen âge nous représentent la lutte d’un bon et d’un mauvais ange, se disputant une pauvre âme qu'ils voudraient, l’un ravir en paradis, l’autre entraîner en enfer.
Dans ce démêlé, qui dure encore, le démon est le duc de Saint-Simon, qui fonde ses droits de possession sur ce que madame de Maintenon aurait été toute sa vie une ambitieuse, qui, par le manège d’une coquetterie artificieusement dévote, s’éleva du néant au faite de la fortune; arrivée là, voulut tout envahir, affaires de l’État et de l’Église, négociations extérieures, choix des généraux, des ministres, des évêques, distribution des bénéfices et des charges de cour; y réussit à force d’intrigues ténébreuses, et ne songea plus dès lors qu’à fortifier son crédit auprès du roi, dont elle déserta lâchement le lit de mort, après lui avoir arraché ce codicille déshonorant qui place les bâtards légitimés sur les marches du trône.
Le bon ange est M. le duc de Noailles. 11 voit dans sa royale cliente un idéal de grâce, de vertu, de douceur, de raison, de piété, de dévouement ; une nouvelle Esther, martyre volontaire de sa grandeur, portée à la puissance, presque à son insu et malgré elle, par une faveur de la Providence, qui la destinait à être le bon génie du roi et de la France.
Voilà deux plaidoiries contradictoires qui, par
leurs conclusions extrêmes, sont de nature à éveiller quelque défiance.
Et d’abord, Saint-Simon est trop intéressé à paraître tout savoir pour ne pas savoir mal bien des choses. Son regard est perçant, mais il découvre dans les laits plus qu’ils ne contiennent, dans les causes plus de profondeur qu’elles n’en ont. Son imagination pessimiste ne lui .montre que pièges, complots, perfidies. Ce besoin qu’il a de noirceurs pour être éloquent lui devient une tentation d’en mettre partout et malgré tout. Ces génies prédestinés à l’indignation supposeraient des crimes plutôt que de rester sans emploi.
Si l’imagination l’emporte, la passion ne l’égare pas moins. Ambitieux désœuvré, qui s’obstinait à vouloir les premières dignités sans autre titre qu’une assiduité grondeuse, observateur envieux et boudeur d’une cour où il se croyait nécessaire et méconnu, il a souvent accablé de ses rancunes jalouses tous les personnages dont l’élévation importunait sa vanité. Comment son orgueil aristocratique, si ridiculement irritable, n’aurait-il pas été blessé au vif par l’éblouissante fortune de la veuve de Scarron, devenue la femme de Louis XIV? 11 n’en fallait pas tant pour faire bouillonner de fureur son sang de duc et pair. Ajoutez qu’ici sa haine contre les parvenus se compliquait de toute l’horreur que lui inspirait la vue des bâtards légitimés. — 11 faut donc
ne lire qu’avec prudence les satires de cet Alceste :
il se bat quelquefois contre des fantômes.
Quant àM. deNoailles, il fut, ce me semble, trop ambitieux d’avoir une sainte de plus dans sa famille. Que de héros, que d’héroïnes n’aurions-nous pas si toutes les biographies étaient signées par la main d’un parent ou d’un ami! Il est donc naturel qu’il ait défendu la tante d’un de ses aïeux avec un parti pris, qu’il ne s’avoue pas, d’exalter sa mémoire autant que l’ont décriée ses détracteurs. Peut-être aussi se môle-t-il instinctivement à sa brillante apologie un peu d’aigreur contre Saint-Simon, qui, injustement sans doute, traita fort mal un de ses nobles ancêtres. Il lui a donc intenté un double procès en diffamation. Ruiner son crédit sur un point, c’était l’ébranler sur tous les autres : sentiment de piété filiale trop honorable pour qu’on ne le respecte pas, même en réfutant quelques-uns des jugements qu’il inspire.
Placé entre les violences du dénigrement et les hyperboles du panégyrique, M. Théophile Lavallée est, de tous les historiens de madame de Mainlenon, celui qui, par ses infatigables recherches, par la modération et l’autorité de sa critique, méritait le plus d’agir sur l’opinion. 11 y a réussi; et, grâce aux documents nouveaux qu’il a mis sous nos yeux, grâce à cette dernière monographie, qui est une œuvre d’érudition émue et attrayante, justice est
faite de ces lieux communs déclamatoires qu’un préjugé tenace interposait jusqu’ici, dans ce procès, entre les esprits et la vérité. Désormais il ne sera plus possible de calomnier grossièrement madame de Maintenon ; et l'on ne nuirait qu’à soi-mème si I on refusait de la regarder comme une femme d’un mérite supérieur.
Elle a gagné surtout à être connue par sa correspondance ou ses ouvrages d’éducation; non pas qu’elle excite jamais une vive sympathie : elle est trop rarement émue pour émouvoir ses lecteurs. Mais on se plaît infiniment à sa conversation. — Ceux qui s’attendaient à voir une personne aigre, gourmée, toute hérissée des épines de la pruderie, à entendre une voix sèche, dure et cassante, sont agréablement surpris de rencontrer une amabilité complimenteuse, une douceur tempérée, et, sinon de la grâce, toujours du moins un ton distingué, poli, flatteur, d’une élégance suprême et d’un goût exquis. Devant ce bon sens spirituel, cette maturité de raison parfois aiguisée de malice, celte tenue sévère sans roidcur, décente sans affectation, comment se défendre de l’estime et du respect, mêlé au plaisir qui vient du bien penser et du bien dire?
Aussi peut-on affirmer qu’au point de vue littéraire, madame de Maintenon a gain de cause.
Mais les cœurs ne sont pas dans ses intérêts :
ee
MADAME DE MAINTEKON.
c’est sa faute et non celle de ses avocats. — On pourra même se tromper longtemps encore sur ses intentions, parce qu’elle a trop arrangé sa vie de manière à dérouter les jugements des contemporains ou de l’avenir. On ne saurait l’aimer que de tête, par réflexion et par devoir de raison, à la façon dont elle aimait elle-même : car elle ne connut pas plus l’expansion de la tendresse que l’abandon de la franchise. — Aussi en porte-t-elle la peine. Je ne sais quoi de glacial se glissera toujours jusque dans les hommages les plus légitimes dont elle sera l’objet. Et quoi qu’aient fait ses admirateurs, plus d’une prévention tient encore les esprits en suspens sur plusieurs problèmes de sa destinée singulière. Ne voulant pas raconter sa. biographie après tant d’autres, nous nous bornerons à esquisser les principaux traits de sa physionomie, empruntés, autant que possible, à ses propres aveux.
Cette analyse n’est point aisée: car nous avons affaire à une âme enveloppée, qui se trahit surtout par les efforts qu’elle fait pour se dérober. Soit dis-
crétion, soit dissimulation, elle tremble toujours d’en avoir trop dit. Je sais bien que la prudence était son devoir, mais la nature le lui rendit si facile qu’il ne faut pas attribuer seulement aux exigences de sa situation cette retenue sous laquelle se cachent trop d’énigmes. — La vérité historique n’y perce guère que dans les réticences. Madame de Maintenon parle trop de sa sincérité pour qu’on ne s’en défie pas un peu. D’ordinaire elle ne se soucie pas de la prouver autrement que par des protestations verbales. Môme avec ses amies, elle pousse la circonspection jusqu’à la manie. S’échappe-t-elle par hasard à risquer quelque révélation de trèsmince importance, elle en paraît toute fière, elle s’en sait gré comme d’un effort ; et, de crainte que l’exception ne soit pas suffisamment remarquée, elle la montre du doigt, la souligne, s’y arrête. « Vous voyez bien, dit-elle à madame des Ursins, qu’avec vous je n'aurai jamais de finesse. » Déclaration peu rassurante pour les autres. Puis viennent des recommandations à l’infini : Ne dites rien de tout ceci... On en devine toujours assez... On en dit toujours trop. Aussi ses lettres n’ont-elles ni épanchement, ni saillies, ni écarts. Elles sont sobres, composées, sévères; leur vivacité n’est que dans le style : c’est la main qui court, et non pas la pensée. Celle-ci se possède trop pour prendre un élan qui l’emporterait. Je ne dirai point qu’il y a là fausseté
ou tromperie, mais habitude soupçonneuse et défiante, qui vient autant du caractère que des circonstances équivoques parmi lesquelles celui-ci fut engagé. Mariée à Scarron, Françoise d’Aubigné fut épouse et ne le fut pas. Gouvernante des enfants de madame de Montespan, elle fut mère par délégation, sans les droits et la réalité. Unie secrètement à Louis XIV, elle était reine sans l’ètre, épouse sans le paraître. Cette bizarre existence n’est donc qu’une suite de positions fausses. Comment n’en serait-il pas résulté pour celle qui les traversa un air de malaise, une allure contrainte, qui, du reste, ne répugnait point à son tempérament moral? — De là vient qu’en voulant la peindre, on ne sait parfois si l’on a devant soi le masque ou la figure, tellement l’une a pris l’immobilité, la froideur, le calme impertubable de l’autre : difficulté qui se complique encore des contradictions dont le jeu trouble toujours plus ou moins les caractères les plus soutenus ; car il ne faut pas imposer aux personnages vivants l’unité artificielle, qui ne convient qu’aux dissertations du critique. Et si madame de Maintenon a été appréciée diversement avec une égale bonne foi, c’est qu’elle offre autant de prise au blâme qu’à l’éloge; en sorte que la vérité ne se trouvera pas dans le pamphlet ou dans le dithyrambe, mais entre les deux, dans l’équilibre d’un jugement équitable, où le pour et le contre se concilient.
Si je ne craignais point ce qu’il y a de trop absolu dans une définition, je dirais que son génie propre fut la sagesse pratique, et principalement l'art de la considération. Elle avait beaucoup d’amour-propre, mais un amour-propre relevé, qui tenait plus à l’estime qu’au rang : ce n’était pas vanité de paraître, mais ambition d’élre. Sur ce point, ses témoignages sont précieux à recueillir. « Il n’est rien, dit-elle, que je n’eusse été capable de tenter et de souffrir pour conquérir le nom de femme forte. C’était là ma folie. Je ne me souciais point des richesses : j’étais élevée de cent piques au-dessus de l'intérêt : je voulais de l'honneur. Je savais pardonner, non par vertu, mais par orgueil, par goût pour les choses difficiles, pour faire une belle action et humilier l'amour-propre de celle qui m’avait offensée, en la forçant à la reconnaissance. — Je ne voulais point être aimée en particulier de qui que ce fût; je voulais l’être de tout le monde, faire prononcer mon nom avec admiration et respect, jouer un beau personnage, et surtout être approuvée par les gens de bien. »
11 y a là un instinct dominateur qui n’attend que l’occasion pour s'exercer et agir. Cette soif d’approbation est sans doute un élément de vertu, mais de vertu un peu égoïste, amie du calcul et de l’effet, voulant sa récompense, et se résignant mal au silence ou à l’oubli. Sa modestie même a des arrière-
pensées, et je ne la croirai guère sur parole lorsqu’elle nous dira plus lard : « Je ne suis pas grande, je suis seulement élevée. » C’est peut-être bien la coquetterie de l’humilité apparente sous laquelle se déguise la satisfaction d’avoir atteint le but des rêves longtemps poursuivis. Elle sera plus franche lorsqu’elle nous avouera « que le roi ne connaît pas tant d'orgueil en un an qu'elle en connaît en un jour. » Ici c’est la fibre vive qui a tressailli.
Quoi qu’il en soit, n’abusons point contre elle d’une sincérité qui est assez rare ; profitons-en plutôt pour mettre à néant les accusations de fragilité qui se sont élevées contre son veuvage, assiégé, comme on sait, par bien des conspirateurs empressés, qui faisaient assaut d’hommages autour de l'amie de Ninon. Nous ne rappellerons pas les arguments invoqués par les commentateurs de cette thèse galante. Il nous en coûterait de montrer la réputation de madame de Maintenon livrée à la merci d'une date ou d’un mot. Tout en rendant justice à la courtoisie des chevaliers qui ont rompu des lances en l’honneur de sa vertu, nous aimons mieux la soustraire aux chances perfides de ces sortes de tournois où le vainqueur même perd toujours quelque chose. Il nous semble d’ailleurs que les textes et les citations ne décident pas grand’chose en ces sortes d’affaires. L’appréciation relèverait plutôt du sentiment, et il me parait aussi déplacé
de soumettre ces cas délicats à un tribunal d’érudits que de proposer un débat poétique à un algébriste ou à un géomètre. Les meilleurs arguments ne sauraient prévaloir contre l’infaillibité de l’instinct, seul juge autorisé en ces controverses, où l’on est rarement éclairé par les dépositions des témoins oculaires.
Coupons-y court, et n’hésitons pas à déclarer que son cœur haut placé demeura toujours parfaitement libre. Tous les prétendants furent éconduits par sa fierté irréprochable.
Cet ardent désir d’être admirée fut la passion maîtresse qui la soutint dans ses premières épreuves. Elle lui servit d’asile après la mort du poète infirme, qui lui avait reconnu par contrat de mariage « quatre louis de rente, deux grands yeux mutins, un très-beau corsage, une paire de belles mains et beaucoup d’esprit. »
Madame de Maintenon ne nous raconte-t-elle pas que, pour mériter des louanges, elle allait jusqu’à commettre des imprudences gratuites dont il ne pouvait résulter que du mal pour elle sans aucun bien pour les autres? lin jour, par exemple, ayant pris de l’émétique, elle monta en carrosse, et alla faire une visite. Elle y conta la chose d’un air indifférent qui attendait une explosion de surprise. L’effet ne manqua pas : on se récria beaucoup sur le danger qu’elle pouvait courir, on la blâma affectueusement,
et on lu força de retourner chez elle : « Ce n’était point là ce que je cherchais, ajouta-t-elle, je voulais qu’on dit : Voyez cette jolie fenune, elle ne se soucie point d’elle, elle a du courage. »
Frapper, étonner, séduire, non pas seulement les yeux, qui sont inconstants, mais l’esprit, qui, une fois charmé, reste fidèle, était donc pour elle une étude, un talent. Elle y employa d’ordinaire l’amour du devoir et l’honnêteté toute seule, qui, dans les environs de Versailles, devenait facilement une de ces exceptions dont l’originalité distingue une personne. Mais au besoin elle appelait aussi à son secours sinon l’intrigue, au moins l’insinuation et l’adresse. « Plût à Dieu, s'écrie-t-elle, qu’il y eût autant [de simplicité dans mon cœur que dans ma chambre, et que, sans compter ce que je n’y connais pas, je n’y découvrisse point des replis qui peuvent gâter tout ce que je suis ! »
L’un de ces replis fut, à coup sûr, le besoin de régenter, car elle était née pour être et rester gouvernante, non pas d’un royaume, mais d’un ménage ou d’un couvent. C’est un type excellent de pédagogue féminin. Elle en a toutes les qualités: sérieux, exactitude, économie, amour de l’enfance, connaissance du cœur, autorité, zèle. Elle en a aussi quelques travers : sécheresse, humeur chagrine, susceptibilités, défiances, manie de réglementation, goût
des petits détails. Pendant toute la seconde moitié ' de sa vie elle a été institutrice.
Elle commença par l’être au profit des siens. Ses lettres à son frère abondent en préceptes de conduite où le bon sens est tranchant, précis, minutieux et parfois méticuleux. Vient-il à se marier : vite, elle lui expédie dans la corbeille de noces une longue liste de prescriptions appropriées à son nouvel état. Nous ne pourrions môme en citer tous les articles : car, bien qu’ils aient été rédigés par une femme qui n'a jamais été mariée, il en est qui paraîtraient ici indiscrets, tant ils attestent une expérience intime de la condition conjugale. Détachons-en quelques-uns, bons à retenir : « Que votre femme ne sorte jamais seule; qu’elle ne se donne jamais les airs d’une grande dame : nulle familiarité avec les hommes, elle est très-dangereuse... (Pour ce qui suit, renvoyons le lecteur à la correspondance, t. 1", p. 90.) Point de ces manières-là... Trois heures au miroir tous les matins, c’est deux de trop... Je suis fâchée que madame d’Aubigné ait deux demoiselles. Deux demoiselles pour servir cette petite femme!... Accoutumez-la à se passer des plaisirs, si vous ne voulez pas vous en lasser bientôt... (Recourir encore ici au texte original.) » Sa sollicitude inquiète adresse à son frère de nouvelles leçons quand il vient se fixer à Paris. Elle lui règle aiors centime par centime les dépenses de sa maison :
tant pour la viande, tant pour le pain, tant pour le bois, tant pour la chandelle, etc. Le mot de lésinerie . nous vient même parfois malgré nous sur les lèvres; jugez-en : « Si le laquais qui vous viendra ne vous accommode pas, il ne faut pas se lasser jusqu’à ce que vous en ayez trouvé un bon; et pour cela, il faut faire serrer leurs haillons , afin de les leur remettre sur le corps, et qu'il ne vous en coûte rien. » Est-ce Harpagon ou madame de Maintenon qui parle de la sorte?
Puis ce sera le tour du roi. Ici ne sourions pas, car son influence fut salutaire : elle réussit où Bossuet et tant d’autres avaient échoué. Écoutonsla nous parler elle-même de cette bonne œuvre ; car elle n’a point pris soin d'anéantir les pages où elle s’en fait honneur : celles-là n’ont pas été jetées au feu avec les lettres que lui écrivit Louis XIV, et dont la perte irréparable est un tort fait à la postérité. « Quand je commençai à voir, disait-elle, qu’il ne serait peut-être pas impossible d’être utile au salut du roi, je commençai aussi à être convaincue que Dieu ne m’avait amenée à la cour que pour cela, et je bornai là toutes mes vues. » Elle tâcha donc de lui faire « rompre ses commerces. » Elle lui représenta le scandale qu’il donnait à son peuple, dont il répondrait devant Dieu. Elle lui parla « en chrétienne et en véritable amie de madame de Montespan. » Bref, elle finit par triompher des rechutes,
et la reine, touchée jusqu’aux larmes de celte victoire inespérée, put dire un jour avec une profonde reconnaissance : « Dieu a suscité madame de Maintenon pour me rendre le cœur du roi. »
N’atténuons pas cet éloge : mieux vaut admettre qu’elle ne songeait pas alors à l’avenir, et croyait simplement avoir charge d'âme , comme elle le crut encore plus tard, lorsque, devenue nécessaire au roi, « qui ne pouvait sc passer de sa compagnie, » elle vit la cour à ses pieds, et consacra son crédit tout-puissant à des vues d’édification qu’elle appelait sc mission d'en haut.
Laissons ici de côté tout ce qui touche à la censure des mœurs, ministère assez ^ourd dont madame de Maintenon s’imposa souvent la responsabilité, et où elle ne réussit guère qu’à se faire beaucoup d’ennemis, qu’à sauver les apparences. Allons tout droit à Saint-Cyr, où son portrait figure dans un cadre fait exprès pour elle.
L’idée de cette grande fondation jaillit comme de source de sa vocation naturelle : « Toutes les fois que vous voudrez me donner des louanges sur ma capacité dans l’éducation des enfants, écrivait-elle à la princesse des Ursins, je les avalerai à longs traits, car je suis véritablement persuadée que j’en sais beaucoup là-dessus. » Lorsqu’elle conçut la pensée généreuse d’instituer une école d’où se répandraient dans tout le royaume des sentiments d’honneur, de
vertu chrétienne et de patriotisme monarchique, madame de Maintenon entrevit-elle dans le lointain une retraite assurée pour ses derniers jours, -et ce repos de la tombe que la révolution seule ne respectera pas? Un peut le supposer sans diminuer en rien le mérite de l’intention première dont elle a toute la gloire. Dès que les dons du roi l’eurent tirée de la misère, sa charité s’émut pour des infortunes qu’elle avait connues de si près. A Rueil et à Noisy, elle avait réuni déjà soixante jeunes tilles pauvres, appartenant pour la plupart à cette noblesse de province qu’une longue suite deguerres désastreuses avait privée de ses chefs ou réduite à l’indigence. Ce fut le germe d’où sortit l’institut de Saint-Cyr, cette création chérie dont elle dira plus tard avec un accent qui, cette fois, nous pénètre : « Puisse Saint-Cyr durer autant que la France et la France autant que le monde ! Rien ne m’est plus cher que mes enfants de Saint-Cyr. J’en aime tout, jusqu’à leur poussière. »
Aussi est-ce là que son caractère se déploie à l’aise, qu’elle règne, qu’elle trône véritablement. Pendant trente années, cette maison fit sa principale occupation. Elle y arrivait dès six heures du matin, s’en retournait vers six heures du soir, et s’employait aux moindres détails de direction, d’administration, ou même de service intérieur. A elle seule, elle remplissait presque toutes les charges
MADAME DE MAISTENON.
de la communauté. Nous l’y voyons rédigeant des règlements, des ordres de classe, des livres d’exercices, exhortant, reprenant, prêchant, morigénant dames et pensionnaires, se multipliant pour être partout ; assistant au lever des élèves, aux cours, aux études, aux récréations, aux repas, aux offices; gouvernant la recette, la dépense, la lingerie, la roberie, les cuisines et l’infirmerie, en un mot, à la fois abbesse, cbanoinesse, intendante, économe, supérieure, sous-maitresse et servante de chacune : activité touchante, dont les soucis furent ses plus tendres délices, comme aussi ses titres les plus sûrs à l’estime delà postérité.
Mais, tout en honorant ce dévouement maternel à une œuvre éminemment utile, on est forcé pourtant d’indiquer par quelques réserves que le bon sens le plus droit est susceptible d’erreurs ou d’imprudences. Ce qui importe le plus en matière d’éducation, comme en toutes choses, c’est moins la lettre que l’esprit qui l'anime. Or, on se demande avec étonnement comment il se fil que madame de Maintenon, si ennemie de toute coquetterie, si attentive aux bienséances, si prudente à éviter les écueils, si expérimentée, si pieuse et si vertueuse, ne fût pas avertie tout d’abord par sa raison du péril qu’il y avait à élever de pauvres filles sur le patron des précieuses les plus raffinées, à montrer au roi et à toute la cour ses attrayantes recluses
parées de tous les charmes de la jeunesse et de l’innocence, à dresser un théâtre dans leur dortoir, à permettre même qu’un jour Louis XIV y fit venir les musiciennes de son Opéra pour les mêler aux demoiselles de Saint-Louis, et « fortifier ainsi le chœur des Israélites. » Serait-ce que madame de Maintenon jugea utile, pendant les premières années de sa faveur, de distraire un roi auquel pesaient l’âge et la couronne, de se l’attacher davantage par des divertissements opportuns dont Saint-Cyr serait le centre, et de se rendre nécessaire à ses plaisirs, comme elle l’avait été à sa conversion? J’incline à le penser; car l’ouvrage de M. Lavallée nous montre l’Assuérus de Versailles attiré insensiblement par ces amorces, prenant goût à Saint-Cyr, remerciant madame de Maintenon des fêtes qu’elle y donne pour lui, félicitant les charmantes actrices de la classe bleue ou verte, mettant à la mode les représentations d’Esther et à'Athalie, surveillant les répétitions, dirigeant presque ce théâtre, qui ressemble à un piège dont une main habile a combiné les ressorts. Puisque nous devons deux chefs-d’œuvre à ces profanes entraînements, nous serions ingrats de les interpréter avec sévérité. Racine désarme facilement ici les plus rigoureux. Mais pourtant ne soyons pas plus indulgents que madame de Maintenon, qui écrivit plus tard : « La peine que j’ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut réparer q.ue par le temps,
et un changement complet de l’éducation que nous leur avons donnée jusqu’à cette heure. Il est bien juste que j’en souffre, puisque j’y ai contribué plus que personne. Mon orgueil s’est répandu sur toute la maison. Dieu sait que j’ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr, mais j’ai bâti sur le sable. J’ai voulu que nos filles eussent de l’esprit... Elles en ont, et s’en servent contre nous; nous avons formé des discoureuses présomptueuses, curieuses, hardies... Une éducation simple et chrétienne aurait fait de bonnes filles qui seraient devenues de bonnes femmes, et nous avons de beaux esprits que nous-mêmes ne pouvons souffrir. Dieu nous punit. » 11 était temps de se frapper la poitrine; car le mal en était venu à ce point que les petites tragédiennes ordinaires de la cour ne voulaient plus chanter à l’église pour ne pas gâter leurs voix avec des psaumes et du latin. Trait curieux, duquel on peut rapprocher aussi l’anecdote suivante, empruntée par M. Lavallée aux Mémoires sur la maison royale de Saint-Louis : « Trois des bleues, piquées des recherches que leur maîtresse faisait de leurs lettres et manuscrits, résolurent de l’empoisonner avec de la ciguë, qu’elles mirent dans son potage et dans sa salade. La maîtresse n’y toucha pas ce jour-là. Elles recommencèrent. Il en arriva de même. Elles en restèrent là. Un an après, deux de ces demoiselles étant sorties de la maison, l'une raconta le fait à madame de Brinon, qui en
instruisit Madame. On fit de celle qui restait un exemple capable d'effrayer les plus déterminées, après quoi on la chassa. »
Gardez-vous d’en conclure que ces demoiselles étaient devenues des empoisonneuses par la faute de madame de Maintenon; mais évidemment l’orgueil, l’amour du monde, les applaudissements, les visites du roi et son brillant cortège avaient tourné bien des tètes, qu’il fallait guérir au plus tôt par des remèdes décisifs. La fin des spectacles publics fut le premier acte de la réforme, celui qui coûta le plus, car le roi n’y consentit qu’avec peine ; et, quand Racine eut achevé Athalie , il fallut lui amener à Versailles les jolies Saint-Cyriennes qui, gardées par des dames âgées, jouèrent la pièce, sans appareil, dans sa propre chambre, et seulement en présence des princes du sang. Aussi sévère qu’elle avait été tolérante, madame de Maintenon finit par obtenir que ces divertissements n’eussent désormais lieu que dans la communauté, loin de tous les regards : « N’y souffrez jamais aucun homme, écrivait-elle, ni pauvre, ni riche, ni vieux, ni jeune, ni prêtre, ni séculier, je dis môme un saint, s’il y en a sur la terre ; car il sera toujours dangereux de faire voir à des hommes des filles bien faites, et qui ajoutent des agréments à leurs personnes en faisant bien ce qu’elles représentent. » C’était s’en apercevoir un peu tard. Elle ne fut
j/cd by Go ogle
pas moins impitoyable contre le gracieux costume dont elle avait soumis le modèle à l’approbation de Louis XIV, au temps où elle recommandait à madame de Brinon « de ne pas souffrir que ses demoiselles fussent négligées, de ne rien oublier pour sauver leur âme... et conserver leur taille. » Elle lui prescrit maintenant de supprimer les rubans, les perles et les cordelières, de fermer leurs manteaux le plus possible, sous prétexte de froid , de ne pas être si soigneuse de renouveler leurs habits, et de les laisser un peu éguenilléees. » Au lieu de conseiller, comme autrefois, les belles manières, l’habitude de parler sur les choses de l’esprit, le choix dans les maximes, l’éloquence dans les instructions, la liberté entière dans les causeries, un tour de raillerie agréable, l’élévation dans la piété, un grand mépris pour les pratiques des autres maisons; voici qu’elle réprouve tout à coup ce qu’elle aimait le plus, la conversation, les lettres et les belles lectures. « On écrit trop à Saint-Cyr, dit-elle, on ne peut trop en désaccoutumer nos demoiselles. N’en faites pas des rhétoriciennes. Elles s’ennuieront à mourir dans leurs familles : qu’elles aiment le silence, il convient à notre sexe. Ne leur montrez plus de vers : tout cela excite l’orgueil, leur fait goûter l’éloquence et les dégoûte de la simplicité : je parle même de vers sur de bons sujets. Il vaut mieux qu’elles n’en voient point. Apprenez-leur
l’ouvrage des mains, les soins du ménage, les devoirs de leur état : elles ont plus besoin de se conduire chrétiennement dans le monde que de faire les savantes et les héroïnes. » Voilà qui est parfaitement sensé. Mais pourquoi donc avoir laissé le mal s’aggraver pendant quatre ans, tandis qu’on pouvait le couper tout d’abord dans sa racine? N’esl-ce pas aussi passer brusquement d’une extrémité à une autre; et, pour éviter la hauteur, la suffisance, ou les grands airs, fallait-il qu’un jour la maîtresse des jaunes put dire à madame de Maintenon : « Consolez-vous, madame, nos tilles n’ont plus le sens commun. » Enfin, la dernière mesure qui compléta toutes les autres fut la transformation de la communauté séculière de Saint-Louis en un monastère régulier, où ne furent plus admises que des religieuses engagées par des vœux perpétuels.
« Elle craignait, dit M. Lavallée, qu’à la mort du roi cette fondation si richement dotée ne fût attaquée et abolie par les nombreux ennemis de sa faveur. Saint-Cyr avait déjà l'appui de la noblesse, elle voulut lui donner celui du clergé. » On le voit, ce fut une réaction violente, précédée par des fautes dont l’excuse est seulement dans l’ardeur qu’elle mit à les réparer. Du récit de cet épisode gardons cette impression, que madame de Maintenon était sujette à s’égarer, soit par emportement de zèle, soit par calcul d’ambition. Môme dans le bien
qu elle fait, il y a des sous-entendus à expliquer; car sa conscience s’accommodait aux temps, et savait toujours concilier les intérêts en apparence les plus opposés. Sans déprécier sa solidité judicieuse, notons aussi, avec Saint-Simon, qu’elle « se prenait ou se déprenait » volontiers des personnes ou des choses. Enfin, sera-t-il injuste d’ajouter que chez elle, l’esprit d'ordre n'est pas assez soutenu parles vues élevées, qu’il dégénère en esprit d’arrangement, et se noie dans les petits détails de discipline, où les règles se substituent aux principes? On dirait parfois qu’il lui faut une sorte de conscience extérieure, formulée sur le papier, en préceptes artificiels, numérotés et étiquetés. C’est parla qu'elle fut plutôt tjouvemante que propre à gouverner.
A dater de ces changements, madame de Maintenon tourna de plus en plus à la tristesse. Aussi toute vivacité s’éteignit bientôt autour d’elle. Malgré ses secrètes satisfactions d’amour-propre, on sent partout dans sa correspondance je ne sais quoi d’inquiet qui se plaint, qui s’agite, qui ne sait où se prendre. Ce n’est point mélancolie, car l’attcndrissement y manque; ce serait plutôt un mécontentement vague, un ennui mal défini, perçant ici dans un hélas 1 et un soupir, la dans un mot d’aigreur, parfois dans des sourires contraints qui laissent deviner l’amertume. Était-ce doléance des lèvres ou du cœur? Toujours est-il qu’elle prend une
attitude de victime, qui aime à se faire plaindre, comme si sa grandeur était une croix acceptée par devoir et dont le fardeau lui pèse. C’est le ton d’une personne qui, devenue indispensable, veut qu’on lui en sache gré, comme d'un sacrifice qu’elle s’est imposé aux dépens de ses aises et de son repos. Elle s’écoute, elle gémit sur elle-même; elle affecte des poses intéressantes : « Ne faites point de vœux pour moi, écrit-elle à une amie, ils ajouteraient peut-être quelques jours à ma vie. » Évidemment, elle n’aurait pas voulu être prise au mot. Quelquefois pourtant l’énergie de l’expression donne à penser qu’elle disait vrai, quand, fatiguée de désennuyer Louis XIV, de faire toujours bonne mine à contre-cœur, de conduire l’intérieur royal, de compter sans cesse avec l’étiquette, de subir le contre-coup de toutes les afflictions, l’embarras de toutes les affaires, les assauts de la jalousie, de l’envie ou de la haine, elle s’écriait : J'en ai jusqu'à la gorge! Regardant un jour des petits poissons qui nageaient tout effarés dans un bassin d’eau claire : « Ils sont comme moi, dit-elle, ils regrettent leur bourbe. » Est-elle à la cour, elle ne rêve que la retraite; mais une fois éloignée du centre bruyant : « Je voudrais bien, écrit-elle alors, ne plus me souvenir de ce que j’ai laissé- c’^st trop d’en avoir les agitations avec l’ennui de la solitude. »
Le moi, chez elle, s’oublie rarement ; il tient de
la place. Il est susceptible, par exemple, dans ces lignes adressées au maréchal de Villars : « Je vous remercie, monsieur, de ne me rien dire sur la bonne année: vous êtes le seul, et je ne vous en souhaiterai pas moins une heureuse. » Sous une apparente bonhomie, c’est le reproche d’une femme habituée aux égards, aux prévenances, et qui, piquée d’une négligence, la relève tout en ayant l’air de la pardonner. N’y a-t-il pas aussi plus d’un murmure sous cette phrase qui lui échappera plus tard : Je me hâte de me dépouiller, de peur qu'on ne me dépouille bientôt. » Est-ce là ce détachement des choses qui, suivant M. le duc de Noailles, accepterait la puissance par dévouement, pour la quitter ensuite avec joie? Ne serait-ce pas plutôt le cri douloureux d'une ambition qui perd pied?
Mais revenons aux lignes saillantes du caractère. L’austérité que ne recouvraient plus les grâces de la jeunesse fut, chez la petite-fille d’Agrippa d’Aubigné, comme le sceau de sa naissance calviniste. Il y eut une sorte de zèle puritain dans son aversion pour tout amusement profane. Elle voudrait, par exemple, « qu’on chantât que des psaumes à Versailles, car cette musique d’Opéra, qui fait le seul plaisir du roi, et où l’on n’entend que des maximes contraires aux mœurs, serait bien convenable à proscrire. » C’est se montrer un peu dur contre Quinault, et Fénelon était plus indulgent. — Mais respectons ces scru-
pules ; car chez madame de Maintenon ils faisaient partie de la dévotion, qui finit par devenir l’âme de toutes ses pensées.
On sait qu’elle fut élevée par sa tante dans le protestantisme. Sa mère, qui était catholique, voulant la faire abjurer, « la menait à la messe, et la forçait de se mettre à genoux devant l’autel; mais elle, aussitôt, y tournait le dos, et la violence ne faisait que l’opiniàtrer. » On l’enferme aux Ursulines ; môme obstination. La douceur seule d’une maîtresse pleine d’esprit et de bon sens sut vaincre sa résistance et conduire à bien sa volonté.
Ces souvenirs devaient lui conseiller la tolérance. Elle ne les oublia pas complètement ; car, dans une lettre à son frère, elle lui recommande de « n’être pas inhumain aux huguenots, parce que cela n’est pas d'un homme de qualité; » et elle ajoute avec plus de raison- encore: «Ni Dieu, ni le roi, ne vous ont donné charge d’âmes ; sanctifiez la vôtre et soyez sévère pour vous seul. » Voilà le langage de l’Évangile. Mais, peu de mois après, elle n’en fit moins enlever, pour la convertir, sa petite-nièce de Murcay, qui fut plus tard madame de Caylus. « L’enfant, après avoir beaucoup pleuré, trouva la messe du roi si belle qu’elle consentit à se faire catholique, à condition qu’elle l’entendrait tous les jours et qu’on la garantirait du fouet. » — Ce succès encourageant son prosélytisme, elle écrivit encore à son frère : « Si
vous pouvez m’envoyer Minette (une autre de ses nièces), je la convertirai bien aussi, il ri y a plus d'autre moyen que la violence. » Est-il téméraire de croire qu’égarée par ses bonnes intentions et l’esprit du temps, madame de Maintenon, voulut plus tard traiter les hérétiques de France comme ceux de sa famille.
Du reste, elle avait le droit d’être inquiète pour le salut des autres, car elle l’est plus encore pour le sien. Nous la voyons toujours sur le qui vive et en défiance d’elle-même, surtout dans sa correspondance avec l’abbé Gobelin, esprit étroit et médiocre, qui, pour la punir de ce que le Créateur l’avait faite aimable, lui imposa un jour la pénitence d’être ennuyeuse en compaynie ; comme si, pour plaire à Dieu, il fallait absolument déplaire au monde. Nous ignorons quand il la releva de ce vœu bizarre; mais il est certain, d’après une lettre de madame de Maintenon, qu’elle se soumit à cette privation. Elle employa tout son esprit à persuader aux autres qu elle l’avait perdu; elle ne faisait plus une réponse juste, ne se permettait plus un mot à propos, encore moins un mot ingénieux. C’est ce même abbé Gobelin qui lui disait un jour de sa plus grosse voix : « Vous n’avez que des étoffes communes ; mais je ne sais ce qu’il y a, ma très-honorée dame, quand vous venez vous confesser, je vois tomber à mes pieds une quantité d’étoffes qui a trop bonne grâce
et sied trop bien. » Il est vrai que sa rudesse saura bien s’adoucir quand la pénitente deviendra favorite. Le juge austère se fera courtisan, et c’est alors madame de Maintenon qui, changeant de rôle avec lui, a l’occasion de prendre sa revanche et de lui rendre ses reproches sous une autre forme.
Toutes ces anecdotes ont un sens, que peut éclaircir encore la citation que voici : « Je me suis confessée hier à un homme qui ne m’entendait pas, et qui m’assura que je ne lui disais pas un péché. » Ce directeur était sage et méritait d’être cru, mais madame de Maintenon lui préférait l’abbé Gobelin.
Ces aveux se commenteront aussi par la lettre suivante qu’elle lui adresse : « J’ai fait un projet de conduite pour le temps où je serai libre. Le voici, j’y laisse une marge ; vous y pourrez ajouter et retrancher: 1° me lever entre sept et huit, et passer une heure en prières. 2° Sortir deux jours de la semaine pour des visites nécessaires; me retirer à dix heures et faire la prière avec mes domestiques. 5° Destiner deux jours de la semaine à visiter les pauvres et les prisonniers, et à souper chez mes amies ; être habillée très-modestement ; ne porter ni or ni argent ; donner le dixième de mon revenu aux pauvres. Dans l’espérance de ce temps de repos, que je me figure si délicieux (elle se le figura longemps), je ne fais rien qui vaille , ce qui me fait craindre
MADAME DE MAINTENOM.
que la dévotion que je projette ne vienne du même esprit d'arrangement que j'ai pour les meubles de Maintenon. » Elle est là tout entière, avec sa piété vraie, sa charité admirable, mais aussi avec ce goût de symétrie, d’exactitude et de routine qui est au fond. Le dernier trait surtout est frappant. Elle ne croyait pas, j’en suis sur, dire si juste. Il traduit à merveille ce qu’on pourrait appeler la manie de l’ordre transportée dans le ménage de la conscience. Chaque chose devra êtreà sa place dans ce petit monde intérieur, qui sera discipliné comme un couvent, où la prière, les repas, les jeux, les allées et venues ont leurs heures invariablement fixées. Un meuble de travers, un blinde paille, un grain de poussière, deviennent un trouble qui alarme, qui désespère. Écoutez cette phrase : « Hier, on ne voulut point aller à vêpres : ces circonstances me poussent à bout, et empoisonnent tous les plaisirs dont je suis environnée. » Enfin je lis encore cette réflexion, qui peut servir à préciser la nuance que nous voudrions fixer sans exagération. « Je ferai mon possible pour aller à la Saint-François à Paris faire mes dévotions. Plût à Dieu que ce ne fût pus une pure habitude'. » Mais sachons y reconnaître aussi la sincère humilité d’une conscience chrétienne qui a peur de sa faiblesse, et veut aller à la perfection. Si les saints ont mérité le ciel, c’est à force de s’en juger indignes. Ne faudrait-il donc pas être saint soi-même pour
donner leur juste valeur à ces transes délicates qui peuvent signifier le contraire de ce que les mots expriment?
On aurait dû mettre la même discrétion à interpréter quelques passages dont la malveillance s’est emparée pour en induire que madame de Maintenon était trop inquiète du salut du roi dans l’autre monde pour se préoccuper du salut du royaume dans celui-ci. On lui a reproché notamment d’avoir écrit à madame des Ursins, lorsqu’en 1710 la famine et la guerre avaient réduit la France aux abois: « Le seul monseigneur duc de Berry a fait et jeûné le carême : j’ai quelque curiosité de savoir si le roi d’Espagne a mangé gras. » Et l’on a osé en conclure qu’elle redoutait plus la violation des lois d’abstinence que l’invasion de l’étranger. C’est tout simplement inique et absurde ; car ses lettres démontrent à tous les lecteurs dont l’esprit n’est pas prévenu que l’une de ces craintes n’excluait pas l’autre. Elle se serait imposé les plus dures privations pour fléchir, comme elle le disait, la colère céleste. Nos malheurs lui paraissaient une expiation, et, lorsqu’elle désirait si ardemment sanctifier le roi et la cour, c’était aussi bien par patriotisme que par piété. « Notre roi, écrit-elle, était trop glorieux ; Dieu veut l’humilier pour le sauver. Notre nation était insolente et déréglée : Dieu veut la punir et l’abaisser. »
Massillon tenait le même langage ; or, qui l’ac-
cuserait d’indifférence pour les calamités publiques? — On lui fait encore un crime de les contempler avec une résignation douleureuse qui, dans l’attente d’un miracle, s’écrie : « Cela devait être, que la volonté de Dieu soit faite ! » Mais pouvait-elle davantage? Et voudrait-on par hasard quelle eût pris l’oriflamme, comme Jeanne d’Arc ? A cinquante ans, c’eût été bien tard, et d’ailleurs n’est pas Jeanne qui veut.
Au lieu de nier l’évidence, rappelez-vous plutôt que ses aumônes absorbaient la plus grande partie de son revenu. En 1694, n’ayant plus rien à donner, elle vendit ses bagues et ses chevaux pour distribuer du pain aux pauvres. Or, ses charités étaient pour elle un si grand plaisir qu’elle ne les considérait pas comme un mérite. Quant à ceux dont l’incrédulité voudrait toucher du doigt les plaies saignantes que creusèrent en son cœur les maux du pays, qu’ils relisent les pages éloquentes dans lesquelles M. Lavallée nous raconte l’histoire de Saint-Cyr pendant les guerres désastreuses qui y firent tant d’orphelines. Que de fois alors on y vit arriver madame de Maintenon sombre, la tête cachée dans ses coiffes , renfonçant ses larmes! Elle descendait de sa voiture, courbée par la douleur plus encore que par les ans, et s’acheminait lentement, silencieusement, vers son oratoire. La supérieure venait à elle, n’osant l'interroger : « Dieu nous éprouve, »
disait tout bas madame de Maintenon. Et toute la communauté la suivait à la chapelle, où le Dieu de miséricorde était imploré par des prières, au milieu desquelles éclataient les sanglots. C’était là qu’elle pouvait pleurer librement, près de ses chères filles, dont elle voulait faire des saintes, pour obtenir d’en haut la paix tant désirée. C’est là, sans doute, au lendemain d’une défaite, qu’elle écrivait la lettre d'où je détacherai ce passage : «Je voudrais mourir avant le roi. J'irais à Dieu, je me jetterais aux pieds de son trône ; je lui offrirais les vœux d’une ûme qu’il aurait rendue pure. Je le prierais d'accorder au roi plus de lumières, plus de connaissances sur le véritable état des provinces, plus d’aversion pour les perfidies des courtisans, plus d’amour pour son peuple, plus d’horreur pour l’abus qu’on fait de son autorité. »
Que n’a-t-elle pu accomplir sur terre ce qu’elle eût fait au ciel !
Avant de dire comment elle se servit de son cré dit, il est naturel de se demander d’abord par quelles voies elle y parvint.
ici se présente cette question, que nous ne pouvons éluder : est-il vrai que madame de Maintenon fût ingrate envers sa bienfaitrice, et qu’aprcs s’être insinuée peu à peu, grâce à ce patronage, dans le cœur du roi, elle en chassât volontairement une rivale pour y régner toute seule ? Nous voudrions répondre: non. Mais l’on ne peut guère que plaider ici les circonstances atténuantes ; car sa situation fut au moins compromettante, et, comine le dit trèsbien M. Sainte-Beuve, « On aura beau épuiser toutes les explications, tous les artifices de l’apologie, on ne fera jamais que madame de Maintenon (car elle en eut le titre vers ce temps), installée par madame de Montespan, prenant intérêt en apparence à toutes les vicissitudes de sa passion, lui écrivant encore le 13 mars 1078 : « Le roi va revenir à voiis , comblé « de gloire , et je prends une part in finie à votre joie, » n’ait pas joué à un certain moment un jeu double, et nourri une pensée personnellement ambitieuse. » Mais cette pensée ne pouvait aller au-delà d’une influence à exercer. Quant à l’espérance de recueillir un héritage, ou à la possibilité de devenir un jour légitimement l’épouse secrète, ce sont alors autant d’invraisemblances inadmissibles, fût-ce même à l’état d’instinct, à plus forte raison de plan conçu et poursuivi. Il n’en reste pas moins un manège peu loyal, qui consiste à épier les occasions de s’affermir dans un place vacante, à dénouer sous main des
MADAME DE MUNTENON.
lieus qu’elle avait eu l’air d’accepter en fermant les yeux, à ruiner une faveur dont elle tenait tout, à préparer une disgrâce dont elle pouvait profiter. Il y eut là plusieurs années d’ambiguïtés, de ruses et de détours qui ne sauraient s'absoudre que par l’intention et le résultat. Madame de Maintenon ellemême en fut d’abord inquiète; car elle songeait tantôt à se retirer dans un couvent, tantôt à retourner en Amérique. Mais l’abbé Gobelin lui répétait sans cesse avec autorité que « Dieu la voulait où elle était. » Elle obéit, et consentit à être « l’instrument de la Providence, » c’est à-dire à diriger les destinées d’une âme qui conduisait celles de la France.
Ce fut le triomphe de sa dextérité. La coquetterie y servit de passe-port aux bons conseils. C’est alors qu’elle écrivait: « Le maître vient quelquefois chez moi, malgré moi, je le renvoie toujours affligé, et jamais désespéré : » mot sublime et digne d’une Célimène vertueuse.
Songez que cela dura onze années, pendant lesquelles il fallut, à force de diplomatie, réussir à ajourner les espérances, sans leur faire perdre patience, à attiser une flamme qu’on semblait vouloir étouffer. Que d’esprit, que de souplesse, quelle habileté de manœuvre dut exiger le succès de cette stratégie temporisatrice, à laquelle Louis XIV était si peu accoutumé ! « Mon cœur est déchiré, disait-
MADAME DE MAIKTENON. 93
elle vers la fin, le sien ne l’est pas moins. » Oui ; mais dans ces luttes où la victoire ne fut pas sans larmes, ce n’est pas madame de Maintenon que nous plaignons le plus ; car elle n’était vraiment éprise que du pieux désir de sauver une âme royale, de la rendre au bon exemple, au repentir et aux sentiments chrétiens, de la soustraire enfin à l’esclavage de ces plaisirs où la dignité se perd quand s’avance la vieillesse. Et, si le souvenir de madame de Montespan troublait alors sa joie par quelque secret reproche, elle se disait encore que la plus sure façon de lui prouver sa reconnaissance était de l’arracher, en dépit d’elle-même, à la honte de ses attaches, de la délivrer quand elle aimait sa servitude, de lui offrir, en échange d’un bonheur coupable, les promesses de l’éternelle félicité. Elle était aussi encouragée par les applaudissements de tous ceux qui voyaient en elle « l’esprit du bien aux prises avec celui du mal. » En un mot, tout en se servant elle-même, elle avait le droit de croire qu’elle servait la religion, le roi, la reine, la favorite et l’État.
Pourtant, si Marie-Thérèse eût continué de vivre, on se demande quel eût été le dénoûment de ce roman platonique. Mais sa mort inopinée fut une solution. Alors, ce qui était à peine un pressentiment obscur, n’osant s’avouer sa timide existence, put devenir sans effort une de ces perspectives
Dft MADAME DE MA1NTEN0N.
inespérées que semblait ouvrir encore la volonté divine. — Am lendemain des funérailles, la cours étant rendue à Fontainebleau, le roi la fit loger dans l'appartement delà reine , et tint conseil dans sa chambre. « Pendant ce voyage, dit madame de Caylus, je vis lant d’agitation dans son esprit, que j’ai jugé depuis qu’elle était causée par une incertitude violente de son état, de ses craintes, de ses espérances. Pour cacher ccs divers mouvements et pour justifier les larmes que nous lui voyionsrépandre, elle se plaignait de vapeurs, elleallaitchercherà respirer dans la forêt, avec la seule madame de Montchcvreuil, quelquefois à des heures indues. » Les lettres voisines de cette époque prouvent en effet qu’à la veille d’atteindre sa prodigieuse fortune, elle eut comme un éblouissement et un vertige. Mais les vapeurs ne lardèrent pas à se dissiper, et, le 20 septembre 1685, deux mois après la mort de la reine, elle écrivait à l’abbé Gobelin : « Mes agitations sont finies : ne m’oubliez pas devant Dieu, car j’ai grand besoinde mes forces pour faire un bon usage démon bonheur. » Quant à la cérémonie religieuse, elle eut lieu secrètement dans la chapelle de Versailles, pendant la nuit du 12 juin 1684, devant sept personnes. L’évêque de Meaux, plusieurs autres prélats et le pape lui-même ayant été consultés, avaient décidé « que c’était remplir les desseins de Dieu que de faire servir les complaisances légitimes de madame de Mainlenon
MADAME DE MAINTEHON. 97
pour le roi à faire triompher dans le royaume la vertu et la piété par l’usage de l’autorité souveraine. » Elle avait alors quarante-huit ans, et Fénelon pouvait la comparer encore « à la Sagesse parlant par la bouche des Grâces. »
En résumé, elle a aidé les circonstances, mais celles-ci l’ont aidée plus encore. « Je suis où vous me voyez, disait-elle, sans y avoir tendu, sans l’avoir espéré, sans l’avoir prévu. » S’il y a là quelques mots de trop, il est juste pourtant d’observer que madame de Montespan, par ses éclats, ses fureurs capricieuses, son humeur fantasque, aida beaucoup madame de Mainlenondans sou œuvre. Ce contraste entre les violences de l’une et la douceur de l’autre détacha peu à peu le roi d’une liaison adultère pour le porter, non sans secousse, vers la femme honnête et adroite qui, suivant madame de Sévigné, « lui fit connaître un pays tout nouveau, c’est-à-dire le commerce de l’amitié et de la conversation, sans chicane et sans contrainte. » 11 se sentit à l’aise et en repos dans celte température égale d’une passion d’au- ' tomne. Ce mariage de raison fut comme le port où il jeta l’ancre. Parvenu à un âge où il était temps de se ranger, il trouva ce devoir facile au sein d’une dernière affection qui lui ménageait le plaisir nouveau pour lui de la constance, et endormait son cœur, jusqu’alors si troublé, dans la sécurité d’un bonheur enfin légitime. Ce fut pour cette âme trop
passionnée une douce retraite qui lui rappelait le passé moins les remords. Je dirais volontiers que le vainqueur des Fontange, des la Vallière, des Montespan et de bien d’autres, qui aimèrent à se laisser vaincre, prit auprès de madame de Maintenon les Invalides honorables dont il avait besoin après tant de campagnes et tant de blessures.
Il fallait qu’elle eût bien des séductions pour que Louis XIV ait consenti à l’élever jusqu’à lui, ou, comme d’aufres l’ont cru mal à propos, à descendre jusqu’à elle. Faut-il en chercher le secret dans cette phrase empruntée à madame de Maintenon : « 11 n’y a rien de plus habile qu’une conduite irréprochable.» Nous désirons trop que cette maxime soit vraie pour ne pas l’accepter ici sous sa forme générale, en l’éclairant par les commentaires qui précèdent.
Une fois arrivée, madame de Maintenon voulutelle monter encore, ef s’asseoir publiquement sur le trône? Saint-Simon l’affirme, et M. de Noailles le conteste. Ce qui est certain, c’est qu’un conseil de prélats et de grands personnages fut réuni pour délibérer sur la nécessité de déclarer le mariage secret du roi, et que la conclusion fut négative. Quelle part y prit madame de Maintenon? 11 fut impossible de le savoir ; mais on peut affirmer qu’elle eût été fort heureuse d’échapper à la crainte que sa position équivoque® ne scandalisât les faibles, et ne fût un sujet de moquerie pour les méchants. »
Ses vœux ayant échoué, elle eut assez de force, comme dit Saint-Simon, « pour couler doucement par-dessus, et ne pas se creuser une disgrâce en insistant. » Elle sut toujours s'arrêter à temps. Faute de mieux, elle se contenta d’être reine en particulier, à la différence de celle qui l’avait précédée, et ne le fut guère qu’aux yeux du public. On comprend que ? n’ayant pas à la cour de rang officiel et avoué, elle s’y soit fait une sorte de retraite, pour se dérober le plus possible à la gène d’une étiquette qui l’eût placée au-dessous de ce qu’elle était ou au-dessus de ce qu’elle paraissait être. Lorsqu’elle sortait de ce mystère, où s’enveloppait à dessein sa royauté prudente, le tact et la mesure lui aplanissaient les difficultés de cette transparente énigme. — « Je l’ai vue souvent, raconte un témoin, aux dîners du roi à Marly, mangeant avec lui et les dames, et à Fontainebleau en grand habit chez la reine d’Angleterre, cédant absolument sa place, et se reculant partout pour les femmes titrées, môme pour les femmes de qualité distinguée, ne se laissant jamais forcer par les titrées, mais par celles de qualité ordinaire, avec un air de peine et de civilité; et, par tous ces endroits, polie, affable, parlante, comme une personne qui ne prétend rien et qui ne montre rien, mais qui imposait fort, à ne considérer que ce qui était autour d’elle. »
Cette modestie était vraiment une grâce d’état
dans ces régions où l’étiquette régnait sur le roi luiinéme. Comment aurait-elle résolu le problème d’assigner une place à celle qui ne pouvait occuper que la première, sans pourtant paraître y avoir droit? Madame de Maintenon lui épargna cet embarras; son bon sens précis, s’attachant au solide, aima mieux la réalité du pouvoir que ses apparences.
Cette discrétion, sous laquelle s’abritait sa dignité, fut en effet un de ses plus puissants moyens de gouvernement. Louis XIV étant jaloux de son autorité, il fallait surprendre par artifice ce qui ne pouvait s’enlever d’assaut. Combien de ménages ressemblent un peu, sous ce rapport, à celui de Versailles ! Madame de Maintenon régna donc sans en avoir l’air. Par quels moyens? Saint-Simon va nous l'apprendre, et ici je ne vois pas pourquoi on lui refuserait créance.
Le travail des ministres, se faisant chez elle tous les soirs, ne lui laissait rien ignorer. Pendant les délibérations, elle se tenait ordinairement à l’écart, occupée à lire, presque silencieuse. Il arrivait parfois, quand la matière était embarrassante, que le roi disait: Consultons la raison, ou qu'en pense votre solidité! Alors elle répondait avec de grands ménagements, sans paraître affectionner rien ni s’intéresser pour personne. Mais elle était d’accord avec le ministre, qui n’osait en particulier ne pas convenir de ce
qu’elle voulait, et encore moins broncher en sa présence. « Dès qu'il s’agissait de quelque emploi ou de quelque grâce, la chose était arrêtée entre eux avant la discussion. Cela fait, la liste était proposée. Avant de choisir, le roi balançait presque toujours, puis, se tournant vers madame de Maintenon, lui demandait avis. Alors elle souriait, faisait l’incapable, disait parfois un mot de quelqu autre, puis revenait sur le nom que le ministre avait appuyé , et déterminait. » Dans le cas où le roi s’opiniâtrait, on éludait la décision, « en allongeant et brouillant la matière, » en proposant quelque éclaircissement à prendre, en substituant à la question pendante une affaire qui, venant à propos d’elle, la détournait ou l’ajournait. Puis, quand les premières idées s’étaient émoussées, on revenait à la charge, presque toujours avec succès.
L’important était donc, pour madame de Maintenon, de tenir les ministres dans sa main; ils s’y prêtaient volontiers ; car, si elle ne pouvait rien sans eux, ils savaient la difficulté de se maintenir sans elle ou malgré elle. Louvois, trop inflexible, y succomba le premier. Chamillard se perdit pour avoir essayé de se dérober. Pontchartrain ne se sauva qu’à l’aide de son esprit, et « par la porte dorée de la chancellerie, qui s’ouvrit à propos pour lui. » Le duc de Beauvilliers y pensa faire naufrage par deux fois.
102 MADAME DE MAINTEN0N.
Mais ce jeu n’était pas toujours sûr. Lorsqu’on n'y mettait pas assez de tour ou de délicatesse, le roi s’obstinait ü écarter tous ceux qu’il soupçonnait d’être protégés par madame de Maintenon. « Ces coups de caveçon la rendaient très-timide quand il était question de se montrer à découvert sur quelque chose ou sur quelqu’un. Aussi répondait-elle à quiconque s’adressait à elle, môme pour les moindres choses, qu’elle ne se mêlait de rien >»
C’est en effet le ton de sa correspondance, où elle fait toujours l’ignorante et affecte des airs de simplicité. Ne veut-elle pas persuader à madame des Ursins qu’elle ne sait rien de ce qui se passe à Versailles? « Je suis un peu comme Agnès , je crois ce qu’on me dit, et ne creuse point davantage. » Ailleurs, elle se plaint de ce que son crédit échoue auprès de M. Desmarets pour une somme de 500 livres. « Ici, ajouta-t-elle, on ne veut point que les femmes entrent dans les affaires, et je ne suis pas fâchée qu elles me soient interdites: car, outre que je ne les entends pas, j’y ferais certainement des imprudences, sans compter celles que l’on m’imputerait. » Cette indifférence est-elle sincère? il est permis d’en douter ; car, dans d’autres passages, on sent le dépit d’une ambition mécontente qui ne peut pas tout ce qu’elle veut. « Vous savez, écrit-elle au maréchal de Villars, qu'on ne veut de moi que mes prières, qui ne sont peut-être pas si bonnes que mes
Çjoogte
conseils. Mais enfin il faut servir à la mode de ceux qu’on sert. «Voici qui est encore plus décisif : « On écoute mes avis, souvent on s'en fâche, jamais on ne les suit, et toujours on s'en repent. » (Elle disait pourtant tout à l’heure : « Je n’entends point les affaires, j’y commettrais des imprudences. ») Elle dut écrire ces lignes « après une de ces terribles sorties que lui faisait parfois Louis XIV, et dont il s'applaudissait. Alors elle se mettait à pleurer, et était plusieurs jours sur de véritables épines. »
Ainsi donc, ne regardons pas comme très-méritoire la réserve à laquelle il lui fallut souvent se réduire. Elle fut une nécessité dont elle souffrit, quand elle n’était pas un calcul dont elle tirait avantage pour user, suivant ses désirs, d’une influence qui devait dissimuler son manège. L’art de se faire petit n’est souvent que celui de fortifier sa grandeur, de môme que les précautions oratoires garantissent aux habiles la liberté de tout dire.
Les affaires étrangères lui laissèrent peu de prise. Torcy se défendit toujours d’assister aux conférences particulières, dont madame de Maintenon tenait les fils cachés. Elle ne se trouva guère mêlée à la politique extérieure que par ses relations avec madame des Ursins. Mais leurs lettres n’ont pas tenu ce qu’elles promettaient : on est même étonné de les voir prendre tant de précautions pour en assurer le mystère.
Pourquoi se parler ainsi tout bas à l’oreille, quand on a si peu de secrets à se révéler? Elles voudraient bien provoquer de mutuellesconiidences, mais aucune n’ose commencer. Elles s’attendent l’une l’autre, et s’invitent à l’épanchement, sans que l'exemple suive. Aussi n’échangent-elles guère que des compliments et des révérences de politesse, si ce n’est dans les moments de froideur, où elles s’abordent les lèvres pincées, sur un ton aigre-doux qui cache bien des rancunes. Par exemple, madame des Ursins apprend-elle que la paix se prépare : aussitôt la voilà qui jette les hauts cris; elle se croit perdue; l’Espagne est trahie; à quoi songe la France? Alors s’échappent des vérités longtemps contenues. Madame de Maintenon se découvre enfin, et déclare tout net que son dévouement pour Leurs Majestés catholiques n’ira pas jusqu’à la destruction de la France. « Vouiez-vous, dit-elle, voir les Anglais à Paris? Pour imaginer que les ennemis laissent l’Espagne à un prince français, c’est une idée qui parait chimérique dans ce pays-ci. » La chimère se réalisa pourtant, car Louis XIV avait l’âme plus royale que madame de Maintenon. Et alors les protestations d’amitié redoublèrent entre les deux diplomates, qui continuèrent à lutter de finesse, jusqu’au jour où la plus puissante contribua à renverser celle qui commençait à le devenir trop.
Les affaires intérieures lui donnaient du reste assez d’occupation pour qu’elle n’allàt pas en chercher hors du royaume. Ici l'on doit admettre encore le témoignage de Saint-Simon, tout en atténuant la portée de certaines expressions. « Elle se croyait, dit-il, l’abbesse universelle, surtout pour le spirituel. Elle se figurait être une Mère de l’Église. Elle en pesait les pasteurs de premier ordre, les supérieurs de séminaires et de communautés, les monastères et les filles qui les conduisaient. De là une série d’occupations frivoles, illusoires, pénibles, souvent trompeuses ; des lettres et des réponses à l’infini, des directions d’âmes choisies, et toutes sortes de puérilités qui aboutissaient parfois à de déplorables méprises.»
Sauf les exagérations d’humeur, il y a dans cette peinture bien des traits ressemblants; madame de Maintenon les confirme par plusieurs de ses lettres, entre autres celle-ci : « Ne jugeriez-vous point à propos, monseigneur, de faire une liste de bons évêques? Vous me l’enverriez, afin que, dans les occasions qui se présentent tous les jours, je soutienne leurs intérêts. On m'adresse toujours la parole quand il est question d’eux. » Et ailleurs elle s’appelle « la femme d’affaires des évêques, » tout en se plaignant de payer bien cher cet honneur.
Il ne faut donc pas le lui refuser, en ajoutant
toutefois que son influence dut s’exercer utilement dans quelques circonstances ; car elle aimait les gens de bien, et savait les discerner.
Mais il lui arriva aussi d’encourager des fautes dont elle partage la responsabilité : nous voulons parler de la révocation de l’édit de Nantes, que l’on ne saurait passer sous silence dans l’histoire impartiale de sa vie. M. le duc de Noailles a essayé de la justifier des reproches que ce souvenir fait encore peser sur sa mémoire. Or, il ne pouvait réussir qu’à prouver l’habileté du défenseur et l’impossibilité de la défense. Laissons donc l’échafaudage de ses arguments s’écrouler sous la main qui l’a construit. Les tours de force de la logique la plus subtile ne démontreront jamais que cette persécution organisée militairement contre des milliers de sujets fidèles ne fut pas la plus criante des iniquités, comme la plus impolitique des maladresses. Et si madame de Maintenon n’a pas provoqué ou connu toutes les violences qui chassèrent de France des populations dont l’industrie l’enrichissait et dont la vengeance légitime devint une arme contre nous, il est incontestable qu’en approuvant le principe elle ne repoussa guère ses conséquences. Elle y vit dès l’abord le triomphe de son idée fixe, la conversion des réformés. « Si Dieu conserve le roi, écrivait-elle à madame de Villette, il n’y aura pas un huguenot dans vingt ans. Je me charge volontiers de tous. » Elle
blâma, dit-on, les atrocités de Louvois. Soit : mais il était trop tard pour les réparer, et il eût été plus digne de sa raison d’en prévoir et d’en prévenir l’effet. Un cri parti de son cœur eût fait réfléchir Louis XIV, et lui eût épargné peut-être la suite des malheurs qui furent son expiation. Voilà ce qu’il ne faut pas pallier par des circonlocutions; ce serait précisément le contraire de la vérité. Car, lorsque les événements eurent ouvert les yeux à Louis XIV lui-même, et qu’il fut question en 1698 de rappeler les huguenots fugitifs, le Mémoire qui fut demandé à madame de Ma intenon en cette occasion se prononça contre toute espèce de conciliation. Elle se borne à conseiller « d’adoucir insensiblement la conduite envers les nouveaux convertis, de ne point les forcer à commettre des sacrilèges, de ne point faire traîner sur la claie le corps de ceux qui avaient refusé les sacrements à l’heure de la mort. » Certes nous ne ferons pas à madame de Maintenon l’injure de préconiser ces paroles. Il y a trop peu de mérite à n’être ni absurbe ni barbare. Fénelon donnait un meilleur exemple. 11 offrait aux victimes un asile protecteur dans son diocèse épiscopal.
Durant les querelles du quiétisme et du jansénisme, elle ne parut pas non plus toujours à son avantage. Ici, elle embrasse avec une ardeur téméraire des nouveautés quelle ne désavouera plus tard qu’en laissant une main toute-puissante s’ap-
pesantir sur deux femmes, et en abandonnant avec une déplorable faiblesse un t prélat dont elle estimait la piété, l’esprit et la vertu. Là, son amitié pour le cardinal de Noailles ne va pas jusqu’à lui faire braver le danger de se rendre importune ou suspecte. Et pourtant elle n’avait pas hésité jadis à blesser les sentiments les plus vifs du roi, lorsque cette hardiesse de paroles se conciliait avec des espérances ambitieuses. On peut donc craindre que le soin de sa propre tranquillité n’ait contribué pour quelque chose à lui faire respecter si fort celle du roi : scrupule intéressé, qui plus tard encore exposa sans défense l’auteur d 'Athalie à une disgrâce dont sa protectrice timide ne sut pas amortir le coup, bien qu'elle y eût donné prétexte.
Saint-Simon impute aussi à madame de Maintenon tous les mauvais procédés du duc du Maine envers madame de Montespan. Mais il nous semble qu’il peint ce fils dénaturé sous des couleurs assez noires pour qu’il ne soit pas besoin d’expliquer son ingratitude par celle de sa gouvernante. Ne calomnions point madame de Maintenon : c’est bien assez * déjà de pouvoir l’accuser d’avoir employé son crédit à élever des bâtards au rang de princes du sang, et d’avoir fait signer à Louis XIV mourant ce honteux codicille qui préposait le duc du Maine à l’éducation du jeune roi ! C’était commander aux lois de rendre hommage aux scandales du passé, à la
nation d’en adopter les témoins, au trône d’en porter l’opprobre.
Le roi fut puni de cette faiblesse; car celle qui l’inspira n’attendit pas son dernier soupir pour aller cacher à Saint-Cyr et ses regrets amers et scs anxiétés cruelles en face de l’avenir. IVeûl-il pas été plus digne de rester fidèle au lit de mort du monarque, comme elle l’avait été à sa gloire et à sa puissance ?
Dans celte douce retraite qu’elle s’était habilement ménagée, elle retrouva comme l’ombre du pouvoir qu’elle laissait derrière elle. Son règne y fut plus absolu qu’à Versailles, et surtout plus paisible. Elle s’y reposa des longues traverses en laissant échapper ce dernier cri d’orgueil : « Je ne suis point à plaindre. // est beau d'avoir à pleurer un roi. » Pourtant il restait un vide dans son ûme; et, attentive aux échos du dehors, elle écrivit un jour: « La solitude est moins soutenable que jamais; le souvenir du passé tue , le présent met le sang en mouvement , l'avenir fait transir. »
Le gouvernement du régent effraya tellement son imagination que la sûreté de son asile lui parut menacée ; elle recommandait alors aux dames de Saint- Louis « de s'affectionner les gens du village pour en être gardées, en sorte qu’un seul coup de cloche les fit accourir à leur secours. » Ce fut au milieu de ces inquiétudes, exagérées par les affaiblissements
de la vieillesse, qu'elle apprit l’arrestation du duc du Maine, compromis dans la conspiration de Cellamare. Frappée par ce coup dans la plus sensible de ses affections, elle ne put survivre à cette mortelle blessure, et s’éteignit un mois après, le 15 août 1719, à l’Age de quatre-vingt-trois ans. Les regrets de sa perte ne dépassèrent pas les murailles de Saint-Cyr. Cela devait être; car, outre que la mémoire de madame de Maintenon se trouvait fatalement liée aux fautes et aux revers de Louis XIV, ses qualités n’étaient point de nature à devenir populaires. Sa vie avait été surtout un chef-d’œuvre de tenue et de conduite, où la prudence et l’esprit de suite faisaient servir l'estime à l’influence personnelle. Si le charme manque à ses incontestables vertus, ne serait-ce pas parce qu’elle sut trop les rendre utiles a sa fortune, et prit plus conseil de sa tète que de son cœur? Femme d’intérieur, je dirais presque de ménage, elle excellait à faire l’ornement d’un cercle étroit, à régler des intérêts de famille et de société ; mais, de l’aveu de M. Lavallée, « elle n’eut pas de grandes vues, et l’on pourrait même dire qu’en certaines occasions elle rapetissa le grand roi. » Elle disait : « Les affaires que nous traitons à Versailles sont des bagatelles : celles de Saint-Cyr sotit les plus importantes, parce qu’elles tendent toutes à établir le royaume de Dieu. » L’intention est ici excellente, mais j’y vois la preuve qu’elle était
MADAME DE M A INTENON.
plus propre à l’administration d’un couvent qu'au gouvernement des choses humaines. Toutes les fois qu’elle y mit la main, elle voulut le bien ; mais elle se trompa souvent sur le choix des moyens, et ne comprit guère les nécessités des temps ou les remèdes efficaces des situations mauvaises. Elle ne convenait vraiment qu’à des œuvres d’édification ou d’éducation. Jusque dans les derniers jours de sa vie, lorsqu’elle ne pouvait plus quitter sa chambre, elle passait encore de longues heures à examiner des novices, à instruire des demoiselles, à montrer à lire à des enfants. C’est par ce trait que nous terminerons ; et l’on fera bien de s’en souvenir, si, au moment de décider entre Saint-Simon et le duc de Noailles, on est tenté de préférer le réquisitoire au panégyrique.