APERÇU LITTÉRAIRE
Nous avons glissé trop rapidement sur les lettres de madame de Maintenon pour n’êlre pas tenté d'y revenir. Ce qui a nui le plus à leur réputation littéraire, c’est le voisinage de madame de Sévigné. Ce souvenir domine malgré nous notre jugement, et s’impose à notre imagination comme un idéal qui rend notre goût fort exigeant. On a donc fini par confondre le génie d’une femme éminente avec les conditions essentielles du genre épislolaire; et l’on s’est ainsi persuadé qu’il fallait absolument lui ressembler pour être digne d’attention.
Voilà qui rejetterait assez loin madame de Main-
MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE SÉVIGNÉ. H5 tenon. Car elle n’a ni vivacité rieuse, ni gaieté de couleurs, ni verve originale, ni surtout cetle joie de l’esprit qui, suivant Ninon, en marque la force. Au contraire, son style est d’ordinaire pâle et liède, ou plutôt froid et décoloré. Parcimonieux, sobre et prudent, il parait un peu janséniste (dût madame de Maintenon s’en effrayer), je veux dire nu, désintéressé, triste, et n’ayant pas môme toujours la grâce suffisante. Il lui manque l’intimité, l’enjouement, le caprice, ce charme des riens, que brode si joliment le badinage de madame de Sévigné; cette insouciance voluptueuse qui laisse couler la barque au fil de l’eau, sans s’inquiéter d’où le vent souffle ; cette fureur de babillage qui jase pour jaser, et tire son inspiration des hasards mômes de ses rencontres. Il lui manque surtout l’éloquence de ces tendresses expansives qui sont lame d’une correspondance, parce qu’elles ont toujours besoin de se soulager ou de s’exalter en s’exprimant. Dans le monde, on l’avait surnommée le Dégel. Ce mot est un portrait : on ne pouvait nous donner plus spirituellement le thermomètre de son cœur. Môme lorsqu’il s’échauffe, sa température ne va jamais au-delà de ces jours douteux entre l’hiver et le printemps, où le soleil, encore à moitié engourdi par un long sommeil, fond à peine de ses rayons languissants la blanche surface des neiges.
Faudra-t-il donc refusera madame de Maintenon
Il* MADAME DE MAINTE N ON
la vocation épistolaire? Évidemment non ; car elle suppose avant tout une qualité qui est le naturel. Or, madame de Maintenon n’est pas moins naturelle dans sa discrétion que madame de Sévigné dans son épanchement. Aussi sa réserve n’ôte-t-elle rien à l’aisance de son style, dont le ton convient toujours parfaitement et à son caractère et aux choses dont elle parle : ce qui est le souverain mérite d’une correspondance.
Ce mot de correspondance , qui indique un échange de sentiments et de pensées entre deux ûmes, est peut-être impropre lorsqu’il s’agit des lettres que nous étudions. Car elles ont quelque chose de solitaire qui trahit un isolement habituel. Ce n’est pas un cœur qui se livre à un autre, mais un esprit plein de sens qui pense tout haut et se parle à luimême; de sorte qu’on oublie presque toujours en la lisant la personne à qui elle écrit. L’adresse même est parfois si peu nécessaire qu’oq pourrait la supprimer ou la changer sans qu’on s’en aperçût.
Aussi, pour soutenir sa plume, a-t-elle en général besoin d’une affaire à traiter, d’un sujet à méditer, je dirais même d’une thèse, si ce terme n’éveillait une idée fort contraire à la simplicité sévère et à l’autorité facile de sa parole. En un mot, on reconnail surtout en elle une tôle forte qui va d’abord à l’utile, qui a le goût de la réflexion, qui a beaucoup
observé, non pas en courant et par instinct comme madame, de Sévigné, qui devine tout de génie, et sans avoir l’air de s’en douter, mais de sang-froid, avec calcul et conscience, parce que la vie lui a beaucoup appris.
Cette science du monde, ccttc expérience donne de la substance à ses lettres, et nous déguise, par la variété du fond, la monotonie d’une forme trop dépouillée d’ornements.
Ce n’est pas qu’on surprenne chez elle des regards pénétrants sur les délicatesses de l ame humaine, ou quelques-unes de ces analyses morales dans lesquelles excelle la finesse féminine, et qui sont pou r le lecteur une révélation saisissante des sentiments qu’il a mille fois éprouvés sans les avoir remarqués. Non; madame de Maintenon semble craindre ces indiscrétions psychologiques qui pourraient, en découvrant le secret des autres, laisser entrevoir le sien. Peut-être aussi son esprit droit et précis n’était-il pas assez subtil pour démêler ces nuances légères qui demandent des raffinements d’attention et risquent de s’évaporer devant l’œil qui les observe. Elle préfère les contours nets qui se dessinent avec fermeté, les portraits anonymes qui, d’un coup de crayon, représentent des caractères généraux plutôt qu’individuels.
Ainsi l’on pourrait recueillir sur les courtisans plus d’une phrase qui ne déparerait pas un sermon
de Bossucl ou de Bourdaloue : nolammcnt, cette énumération qui laisse éclater tant d'indignation vertueuse : « Nous ne voyons ici que des assassinats de sang-froid, des envies sans sujet, des rages, des trahisons sans ressentiment, des avarices insatiables, des désespoirs au milieu du bonheur, des bassesses qu’on couvre du nom de grandeur d’âme. » Sa pensée aime à revêtir la forme sentencieuse, qui convient particulièrement à la nature dogmatique de son esprit. « Comptez, écrit-elle à son frère, que presque tous les hommes noient leurs parents et leurs amis pour dire un mot de plus au roi, et lui montrer qu’ils lui sacrifieraient tout. »
Si elle démasque les grands seigneurs, elle ménage encore moins les grandes dames qui l’entourent; et dans ses lettres, qui lui sont un refuge contre les servitudes de l’étiquette, elle se venge, avec le plaisir d’un dépit contenu, des impatiences que leurs ridicules lui ont causées. « Les femmes de ce temps-ci me sont insupportables, écrit-elle à madame des l’rsins. Leur habillement insensé et immodeste, leur tabac, leur vin, leur gourmandise, leur grossièreté, leur paresse, tout cela est si opposé à mon goût, et, ce me semble, à la raison, que je ne puis le souffrir. J’aime les femmes modestes, sobres, gaies, capables de sérieux et de badinage, polies, railleuses d'une raillerie qui renferme une louange, dont le cœur soit bon et la conversation
éveillée, et assez simples pour m'avouer qu'elles se sont reconnues dans ce portrait que j’ai fait sans dessein, mais que je trouve très-juste. »
Dans d’autres passages, l’ennui tourne au dégoût, la pitié au mépris, l’éloignement à la haine et presque à la misanthropie. Voici par exemple une profession de foi qu’Alceste lui eût enviée. « A force de voir la conduite des hommes, la lâcheté des femmes, la faiblesse des philosophes, les bêtises des politiques, la fausseté des dévots, je suis parvenue à ne les pas plus estimer que les femmes, qui sont pourtant de jour en jour plus méprisables. »
Que nous sommes loin de madame de Sévigné, dont l’indulgence aimait à rire des folies humaines plutôt qu’à s’en révolter, et dont l’esprit doucement railleur fut peut-être tenté de regarder un ridicule comme une bonne fortune, qui mettait sa plume en gaieté ! 11 est vrai que madame de Maintenon sait aussi descendre de ces hauteurs pour prendre les choses par le côté comique et s’en amuser. Une ironie dédaigneuse n’effleure-t-elle pas ses lèvres, lorsqu’elle écrit au cardinal de Noailles : « Vous avez d’étranges brebis, Monseigneur. Le chapitre des petits pois dure toujours: l’impatience d’en manger, le plaisir d’en avoir mangé, et la joie d’en manger- encore sont les trois points que nos princes traitent depuis quatre jours. 11 y a des
118 MADAME DE MAINTENOH
dames qui, après avoir soupé chez le roi, et bien soupe, trouvent des pois chez elles, pour manger avant de se coucher, au risque d’une indigestion. »
Notez en passant ces détails de chronique qui vous prouvent qu’à la cour de Louis XIV, la gourmandise n’était pas fort délicate en ses caprices, et qu’il y aurait bien des réserves à faire sur cette politesse de mœurs dont on a singulièrement exagéré l’éloge.
Mais reposons nos yeux sur des médisances plus aimables, qui semblent affilées par la langue d’une Célimènc, tant elles se glissent en douceur, et emportent lestement la pièce, sans avoir l’air d’y toucher. «Madame de Beuvron, écrit madame de Maintenon (c’est une de ses amies), paraît une bonne fille : peu d’esprit, fort occupée de sa personne, visionnaire sur sa santé, persuadée qu’elle a un nom, un rang à soutenir, froide, sèche, impatiente, d’un abord pénible, point aimée en général : sans éducation, sans maxime, sans droiture, sans piété solide, en un mot , une vraie relujieuse. »
Ce sont là de ces croquis enlevés de main de maître et dignes de figurer entre les plus fins portraits, dont nous trouvons une si riche collection dans toute cette littérature intime du dix-septième siècle qu’on pourrait intituler : « La cour peinte par elle-même. » Ce malin [plaisir d’attraper les ressemblances à
l’insu des modèles, remplissait naturellement les entr’actes de cette comédie qui s’appelle le monde. Après avoir joué leur rôle, les acteurs étaient les premiers à se moquer de la pièce, et à narguer en secret le§ personnages que la bienséance dramatique les avait forcés de prendre trop longtemps au sérieux. Ils se dédommageaient alors dans la coulisse de leurs respects forcés, et éprouvaient le besoin de se dire à l’oreille des vérités impatientes de jaillir, ne fut-ce que pour se convaincre eux-mêmes qu’ils n’étaient pas/lupes des originaux dont le masque ou la figure posait devant eux.
Si quelqu’un dut ressentir cette démangeaison de la langue (comme on le dit vulgairement, mais énergiquement), ce fut plus que toute autre madame de Maintcnon, que sa grandeur imprévue jeta si brusquement au milieu de cette scène, où elle était plus intéressée que personne à deviner juste toutes les énigmes, pour ne pas tomber dans les pièges qu’eussent cachés sous ses pas des respects commandés et des empressements calculés. Pour bien juger les ridicules, il faut aussi n’avoir pas toujours vécu dans leur familiarité, de peur que l’œil ne s’y fasse, jusqu’à ne plus les démêler. Or, comment auraient-ils pu se soustraire à la sagacité de madame de Maintenon, dont la jeunesse s’écoula si loin d’eux, dans la modestie d’une vie simple, calme et retirée? N’oublions pas non plus que le satirique
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Scarron eut sa part dans l’éducation de son esprit ; et peut-être dut-elle à son influence autant qu’à la nature ce sur instinct de jugement qui, dans toutes les rencontres de sa vie, lui révéla tout d’abord les côtés faibles des caractères et des situations.
« Elle excellait, dit Saint-Simon, dans ces demimots de ridicules bien menés. » Nous en avons une preuve charmante dans cet extrait d’une de ses le ttres, écrite sans doute en un jour de belle humeur. Car (chose rare chez elle!) on sent frissonner sous son ironie ce souffle lutin de gaieté intérieure qui se joue innocemment autour de son sujet :
C’est au duc de Noailles qu’est - lancée cette gracieuse fusée de malices, dont chaque mot pétille comme une étincelle. Bien qu’elle soit la plus longue de nos citations, on trouvera qu’elle est la plus courte : « De qui me demanderez-vous des nouvelles 9 C'est sans doute des dames du palais ; c’est votre faible, il y faut compatir.... Madame de Dangeau deviendra aussi merveilleuse au trictrac qu’elle l’est dans tout le reste. Madame de Roucy nous menace d’un enfant. Madame de Nogaret est enfin grosse. Madame d’O... garde le litdepuis l'absence de son mari, pour regarder la place où • il était, et pour s’écrier: Hélas! il n’y est plus.
A ce souper, on étouffe, on brûle des ailes de
perdrix, on appelle Gênais, on est tantôt une colombe, tantôt une bacchante. Que vous dirais-je de la grossesse de madame du Châtelet, de la maigreur de l’indolente Lévy, du teint incarnat de madame de Montgon, et du fausset de madame d’Agen, et de la goutte de la dame d’honneur, et de l’adresse de la dame d’atours à tourner le fuseau? Voilà, mon cher duc, notre petite cour qui s’assemble le jour dans mon cabinet, autour d’une jeune princesse qui croît en taille à vue d’œil et imperceptiblement en mérite. »
Ne croirait-on pas lire une de ces pages où le caquetage bourdonnant de madame de Sévigné s’élance bride abattue à perte de vue et à perte d’haleine? Nous aimons à recueillir ces ressemblances de détail qui tempèrent sans les effacer les différences de ces deux physionomies. Cette phrase, entre autres, ne rappelle-t-elle pas par son procédé d’accumulation (moins le dénoûment, toutefois) la fameuse lettre sur le mariage de mademoiselle ? « Il y aura demain quinze jours que je suis enrhumée et en spectacle aux courtisans, aux médecins, aux princes, caressée, ménagée, blâmée, chicanée, tourmentée , considérée , accablée, dorlotée, contrariée, tiraillée. »
Parfois aussi brille sous sa plume un éclair d’imagination. C’est presque un phénomène; et nous ne voulons pas être crus sur parole, ni priver le lecteur
du plaisir de jouir de notre découverte. Car c’en est une, en effet, et des plus précieuses, que cette spirituelle comparaison par laquelle madame de Maintenon se plaint de ne pouvoir échapper à la meute des courtisans : « Je suis, s’écrie-t-elle, véritablement aux abois : la figure des cerfs m’a toujours fort touchée, en me l’appliquant; et j’en ai une tendresse pour eux qui me met dans leurs intérêts contre celui des chasseurs. » Celte pensée dut éclore avant la tombée de la nuit, s’il est vrai, comme elle le dit ailleurs avec beaucoup de grâce, que « son esprit baisse infiniment avec le soleil. » Ce sont là des curiosités dans son style; car il est en général soumis aux lois somptuaires qui interdisent le superflu, chose pourtant si nécessaire, comme le définissait un homme d’esprit.
Puisque nous sommes en train de noter les exceptions, n’oublions pas une épigramme plutôt malicieuse que méchante, dont l’ironie, voilée de sourire, contraste avec sa gravité habituelle, surtout en la matière dont il s’agit. « Madame de Berry, ditel le, pourra être une sainte; elle a beaucoup de chemin à faire; mais elle est encore jeune. » C’est aussi le même accent de malignité naïve qui perce dans le mot suivant, dont la finesse fait oublier l’âpreté de certain anathème que nous avons eu l’occasion de citer. Quelqu’un lui disait que les paroles entendues à l'Opéra entrent par une oreille et sor-
tent par l’autre: « Oui, répondit-elle; mais vous oubliez que le cœur est entre les deux. »
C’est surtout dans les dernières années de sa carrière qu’elle semble adoucir son austérité d’esprit. Si trop souvent la vieillesse chasse les grâces, il arrive parfois aussi, non pas qu’elle les ramène, mais qu’elle les remplace par une sorte de sérénité calme qui dispose l’âme à la joie, comme pour la faire jouir davantage, par un bienfait providentiel, du peu de jours qui lui restent. Qui ne revoit dans sa mémoire d’enfant une de ces vieillesses radieuses qui retrouvent une seconde jeunesse dans la paix de leur cœur et de leur conscience? Eh bien ! les traits de madame de Maintenon semblent aussi s’éclairer parfois de ces lueurs crépusculaires qui dorent le couchant de la vie. Dans les intervalles de repos que lui accorde l’importunité de ses souvenirs (bien amers souvent, comme nous l’avons vu), elle se .sent renaî t re à une gaieté pleine de ce tte saveur qu’ont tou s les fruits d’arrière-saison. Son esprit n’a pas vieilli; il sait, comme le guy, fleurir encore sur l’arbre dépouillé. Jugez-en par celte phrase, où elle plaisante si légèrement sur elle-même : « L’archevêque de Bourges, écrit-elle à madame de Caylus, a dit que j'étais droite comme un jonc, et cela d’un air qui me fait croire qu’il me regarde comme un prodige. 11 aura sans doute ajouté que je raisonne tout aussi bien que lui. Me voilà donc une personne à montrer.
Il faut avouer qu’il est bien glorieux de vivre longtemps. On croit faire maintenant mon éloge quand on dit : elle raisonne encore juste, elle écrit encore d'une main ferme! voilà de grands sujets d’amour-propre ! » Les vieillards ont tous plus ou moins leur coquetterie: celle de l’avare de Molière dont le visage s’épanouit d’aise, lorsqu’il entend Frosine lui répéter sur tous les tons qu’il a le teint frais et gaillard, qu’il est d’une pâte à vivre cent ans, qu’il enterra fils et petit-fils. La peur rend si crédule ! Madame de Maintenon ressentit sans doute aussi ce secret mouvement de vanité octogénaire ; son âge lui en donnait le droit; mais elle avait trop l’instinct des ridicules, môme les plus faibles, pour laisser entrevoir celui-ci, qui survit d'ordinaire à tous les autres. Sa coquetterie à elle sera au contraire de paraître supérieure à ces compliments, qui la flattaient pourtant, j'en suis sûr, puisqu'elle s’en souvient et se plaît à les redire.
Ces lignes sont bien de la môme plume qui écrivait après la visite de Pierre le Grand à la cour de Versailles ; « Leczar me parait un très-grand homme « depuis qu'il a demandé de mes nouvelles. » Madame de Sévigné n’avait pas la tôte aussi forte: elle se laissait facilement enivrer par les hommages. Un jour, Louis XIV lui fit l'honneur de danser avec elle un menuet. Après la danse, elle se trouva près de son cousin Bussy, à qui elle dit : « Il faut avouer
que nous avons un grand roi! — Oui, sans doute, ma cousine, répondit Bussy : ce qu’il vient de faire est vraiment héroïque. » N’est-il pas vrai que celte anecdote, rapprochée du mot précédent, peint les deux personnages : madame de Maintenon, toujours maîtresse d’elle-même pour le devenir plus sûrement des autres, et madame de Sévigné, se livrant à toutes ses émotions avec un entrainement de naïveté pétulante qui nous les fait aimer, même quand nous serions tentés d’en sourire ?
On peut se demander, en voyant défder tant de citations, pourquoi pas une d’elles n’est venue nous faire les confidences littéraires de madame deMaintenon. C’est qu’elle est restée plus muette encore sur la littérature que sur la politique. Il semble qu’elle ait vécu à une distance infinie des applaudissements qu’excitaient autour d’elle les chefs-d’œuvre du grand siècle. Il ne lui en arrive pas même un lointain écho.
Ce silence n’est pas, je crois, un simple hasard : c’est un trait de caractère. Ne l’attribuons pas à l’indifférence (ce serait calomnier son goût), mais plutôt aux scrupules exagérés de sa dévotion qui lui représentait l'art profane comme une vanité plus dangereuse au cœur qu’elle n’est agréable à l’esprit Loin de nous la pensée de lui en faire un crime! Car Esther et Athalie ^es deux plus belles œuvres de madame de Maintenon) nous accuseraient
d’ingratitude. Mais ce patronage môme, auquel nous devons ces pièces immortelles, ne prouve-t-il pas suffisamment que la fondatrice de Saint-Cyr ne protégeait dans Racine qu’un nouveau converti ? Eûtelle consenti à être la marraine de Chimène ou de Phèdre, à plus forte raison des œuvres de Molière, dont Louis XIV heureusement voulut bien être le parrain ? Il faut donc se féliciter que son règne ait c ommencé si tard, ou, si vous voulez, que celui de Molière se soit ouvert si tôt ; car il est tel de ses enfants (et des mieux portants aujourd’hui) qu’il eût fallu par prudence étouffer au berceau. Le génie a sa providence qui veille sur lui, et le fait naitre et mourir à son heure.
Il serait curieux de suivre dans l’histoire des dernières années du siècle les traces de l’influence littéraire de madame de Maintenon. Elles ne sont pas toutes également lumineuses. C’est l’époque où la Fontaine, qui avait tant besoin de faire pénitence, s’engage à expier par des vers sacrés les péchés poétiques de sa jeunesse (qui dura trop longtemps), et jette au feu une comédie qu’il aimait comme un fils inespéré de sa vieillesse. C’est alors aussi que Boileau coiffe sa muse infirme du bonnet théologique; et que la Bruyère, revoyant son édition des Caractères, la retouche dans un sens plus religieux. Emportée par la pieuse ardeur de son zèle, madame de Maintenon eût dit volontiers à tous les
poètes et même à tous les prosateurs, comme Esther à ses jeunes compagnes:
Mes frères, chantez-nous quelqu'un de nos cantiques.
Concert charmant, si tous avaient pu ou su chanter; car je suis sûr que la bonne volonté n’eût manqué à personne.
Madame de Sévigné, si fervente, elle aussi, dans sa foi, savait pourtant la rendre plus mondaine. Au sortir d’un sermon de Bourdaloue « qui frappait comme un sourd, » elle allait sans remords applaudir « sa belle-fille » la Champmeslé; et le Traité de Nicole, dont elle aurait voulu faire (lu bouillon pour l’avaler , ne nuisait en rien aux « fanfreluches antidatées, » de maître François, ni même (nous le disons tout bas) aux contes de l'enfant gâté de madame de la Sablière.
Son cœur est assez grand pour les tous contenir.
Ce qui ne l’empêche pas pourtant d’avoir aussi ses préférences. Car dans sa passion pour Corneille, comme dans son amour pour sa fille, elle porte toute sa vivacité d’exaltation féminine : enthousiasme capricieux, inquiétudes jalouses, entêtement d’admiration. Il semble que , môme en littérature, la femme veuille retrouver l’amour avec toutes ses nuances.
Madame de Maintenon passait néanmoins pour bel-esprit dans sa jeunesse. Mais l’ôge et le pouvoir l’en corrigèrent bien. C’est que les gros poissons mangent les petits ; et quand on a pour unique affaire de régner sur un roi comme Louis XIV, on compte pour bien peu de chose tout ce qui n’est pas directement un moyen de domination. D’ailleurs, si l’ambition lui laissa des loisirs, elle lui ôta la faculté d’en jouir, en flétrissant, parla tristesse de ses rides, cette fraîcheur d’intelligence et cet enjouement d'humeur qui est une des conditions du plaisir littéraire. Son esprit fatigué avait besoin de repos ; et comme la religion lui donnait ce calme qu’elle désirait, elle n’alla pas le chercher ailleurs où sans doute elle ne l’eût pas trouvé.
Nous n’avons pu glaner que deux ou trois pensées littéraires dans toute sa correspondance. L’une est une épigramme froidement dédaigneuse contre l’Académie. « Quoi ! disait-elle à Fénelon, vous voulez être de celte compagnie qui ne parle que sur des paroles ! » Elle eût peut-être été plus respectueus e envers cet illustre corps, si elle eût pu prévoir qu’un jour son nom, éloquemment réhabilité, dût mériter le brevet d’immortel à l’un des descendants de cette famille des Noailles qu’elle aima tant pendant sa vie, et à laquelle, après deux siècles, sa mort même est encore utile.
L’autre pensée est une raillerie plus légitime
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contre une académie de boudoir que les femmes savantes de la cour voulaient instituer en face de la grande. « On s’adonne dans la ruelle de madame de Bourgogne à faire de l’esprit. On y a des conversations dont on est très-contente. On y parle de logique, de rhétorique, de physique, et on y approfondit tout ce dont il serait à souhaiter que nous ne sussions pas môme les noms. La princesse apprenait hier à faire des arguments. On projette une académie de femmes: elle sera de quarante; il y en a déjà vingt sur la liste. Oserais-je vous le dire? vous n’en ôtes point, madame; je n’en suis pas non plus. » Nous retrouvons là ce bon sens qui la suivit partout, et cette simplicité d’esprit qui ne promet pas toujours, hélas! la simplicité de cœur. Si madame de Maintenon n’avait pas été préservée de la contagion du précieux par la justesse de son goût, elle en eût été guérie par la longue quarantaine qu’elle fitchez Scarron, dont les salons furent une sorte de refuge contre les ridicules de l’iiôtel de Rambouillet.
M. Suard a dit que madame de Maintenon avait composé ses lettres sous la dictée de la postérité. Pour le fond, je le croirais volontiers; mais pour la forme, j’affirme qu’elle n’y pensait pas, et qu’elle écrivit comme elle causait, avec la même aisance de perfection naturelle, et peut-être encore avec moins de charme. Car son esprit était de ceux qu’éveille le
130 MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE SÉVIGNÉ. mouvement d’une conversation, parce qu’ils y cherchent moins un plaisir de distraction qu’un succès d’amour-propre.
N’aurions-nous pas dû pour tout éloge nous borner à cette remarque au lieu d’étudier dans les lettres de madame de Maintenon l’art qu’elle n’y voulait pas mettre, ou de la traiter comme si elle avait écrit pour que d’autres écrivissent sur elle ? Quoique nous soyons loin d’être académicien, elle nous accuserait aussi de ne parler que sur des paroles. Arrêtons-nous donc, et pour nous faire pardonner par une dernière citation d’être trop souvent intervenu nous-mêmeen sa place, disons adieu à madame de Maintenon en lui appliquant cette louange qu’elle envoyait à une autre adresse : « Vos lettres sont charmantes ; elles ne sentent point les dames de cour. Si on les trouvait, on vous croirait des dames d’Avon (bourg près de Fontainebleau) ; encore est-ce trop près d’une maison royale. »
Nous ne sommes plus guère au temps où le mot d’érudition s’associait presque nécessairement à l’idée d’une tète chauve ou grisonnante, d’un front sillonné de rides précoces, d’un nez portant lunettes, et d’un teint pâli par les veilles du cabinet. Car nous voyons voltiger et papillonner auprès de nous toute une légion d’érudits coquets, gracieux, sémillants, parés de tous les sourires de la jeunesse, fleurant le musc et l’ambre, comme s’ils sortaient d’un boudoir ou d'un salon. El pourtant ils ont fait d’intéressantes excursions dans le passé, mais en amateurs qui prennent des trains de plaisir pour
une tournée d’agrément. La plupart ont jusqu’ici visité de préférence les paradis terrestres où les filles d’Ève cueillirent le fruit défendu ; car jamais le public ne fut plus friand de lestes anecdotes, de galant caquetage, de chroniques risquées, de rumeurs clandestines, en un mol, de ces confessions peu édifiantes qui offrent l’exemple de la faiblesse, plutôt que celui du repentir. Tous les portraits des belles pécheresses ont été photographiés par des adorateurs posthumes qui, faute de mieux, se sont épris de leurs reliques.
Des philosophes même ont mis la main à l’inventaire des billets doux ; et on peut dire qu’il n’est pas un rideau mystérieux que n’ait soulevé, que n’ait au moins entr 'ouvert devant les curieux un de ces argus qui veulent avoir la clef de tous les coeurs.
Si encore les noms qui n’ont plus rien à perdre avaient seuls fait les frais de ces visites domiciliaires, de ces enquêtes parfois scabreuses! ce serait l’expiation des coupables. Mais on s’est vite lassé des romans qui sont le secret de tout le monde. Et, après la revue des jolis démons, nous devions nous attendre à la procession des anges. On s’est alors montré aussi exigeant pour eux qu'on avait été indulgent pour les autres ; la blancheur de leurs ailes a été mise en question, et quelques-uns se sont hasardés à poser le plus indiscret des problè-
AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE, mes, celui de la vertu féminine. A mon sens, mieux eût valu se résigner à l’ignorance; car ici l’ombre même d’un doute est presque une impolitesse compromettante; et la meilleure solution me parait encore le silence respectueux de la confiance qui ferme les yeux. Mais, puisque des casuistes téméraires ont franchi sans hésitation ce pas périlleux, suivons-les où ils nous mènent, et félicitons-nous d’avoir, pour nous conduire en ces labyrinthes du sentiment, un guide expérimenté qui nous donne tout d’abord la mesure de sa délicatesse par le titre rassurant de son ouvrage, les Femmes vertueuses du grand siècle.
Sur la foi de cette annonce, je m'attendais à une de ces éditions compactes, où les mots se pressent à s’étouffer ; je craignais même que, par le choix d’un sujet évidemment très-vaste, l’auteur ne se fût condamné d’avance à la sécheresse d’un catalogue ou d’un résumé, ce qui eût été regrettable pour tous ceux qui apprécient le talent avec lequel sa line plume sait broder la dentelle. Eh bien ! jugez de ma surprise ! Loin d’être gêné par l’abondance de sa matière, M. Babou a dû recourir aux expédients pour compléter cet in-octavo, qui, pourtant, est d’une impression large, où l’air circule librement entre des caractères que lirait un octogénaire. Oui, sur les 450 pages dont il se compose, 144 seulement ont été consacrées au groupe choisi; tout le reste
est en dehors. Ce sont de vives études dont on aime l’allure délibérée, mais que la logique la plus subtile ne saurait rattacher à la galerie des femmes vertueuses. Car il n’y a rien de commun entre elles et ces princes allemands qui venaient se dégourdir un peu trop à Versailles, ou ces chansonniers de la Fronde dont les vers défient souvent la citation, ou ce bourgeois de Paris dont le franc parler a des audaces rabelaisiennes, ou ce chanoine qui fut confrère de la Fontaine dans la congrégation d’Épicure. Notez bien que je ne veux point exprimer ici un reproche littéraire, je me borne à indiquer un scrupule moral.
Outre que de pareils voisins me paraissent bien profanes pour des saintes, j’ai peur qu’on n’abuse de ces digressions contre la moralité du grand siècle. Ne s’étonnera-t-on pas que l’énumération de ses vertus n’ait pu suffire à un seul volume, tandis que les héroïnes dont on a le droit de médire ont fourni à la critique de quoi peupler une bibliothèque? Est-ce la faute du sujet, qui fut ingrat, ou celle de l’écrivain qui ne nous offre que des curio* sités dépareillées, au lieu de réunir dans un écrin la collection des perles qu’il aurait pu découvrir, s’il les avait cherchées plus patiemment? C’est à cette seconde alternative que je m’arrête, et M. Babou m’en saura bon gré : car il estime trop le dixseptième siècle pour nous laisser supposer un in-
AU DIX-SEl'TIÈME SIÈCLE
stant qu’il n’a pu y compter plus de sept justes, à la cour, à la ville et dans la province.
Voilà pourtant le chiffre auquel il nous réduit. Maisune lecture attentive nous ménage d’autres déceptions; non pas que nous soyons tentés d’éliminer de cette liste si courte quelques noms enveloppés des nuages de l’équivoque. Dieu nous garde de chercher des taches dans l’hermine ! Laissons aux petits-maîtres ou aux don Juan en retraite ce scepticisme de mauvais ton, qui est un des signes et un des châtiments delà fatuité. Mais en approchant les élues deM. Babou, nous sommes bien forcés de reconnaître, malgré notre bonne volonté de leur être sympathiques, que plusieurs n’eurent vraiment pas assez de mérite à ne point faire parler d’elles. Parmi mes désenchantements, je citerai en première ligne cette respectable, mais bien peu séduisante princesse , qui vint, du fond de son Palatinat, s’asseoir dans la maison de Monsieur, père du régent, à la place de la poétique Henriette, immortalisée par un cri sublime de Bossuet. Oh ! l'odieux type que cette royale mégère qui s’avance vers nous : « Carrée comme un cube, la téléchargée d’une perruque d’homme, le teint rouge avec des taches jaunes, la bouche grande et les dents gâtées, le nez et les deux joues bariolés de petite vérole ; grande chasseresse, capable de se tenir en selle des jours entiers, comme le plus robuste piqueur, et se
remetfant l’estomac, après ses fatigues, avec de la soupe au lait, à la bière, au vin, avec du jambon cru, de la choucroute, du lard salé, des harengs saurs et des boudins. »
C’est moins une femme qu’un gendarme bavarois, et quand je me rappelle que dans son chapitre d'introduction M. Babou nous annonçait ses âmes immaculées par des phrases lyriques qui semblaient promettre à nos regards charmés les muses ou les grâces du foyer domestique, je croirais presque à une mystification dont un auteur paradoxal a voulu nous réserver ici la surprise. Tout en rendant justice au mérite de l’artiste, qui n’est pas responsable de la laideur du modèle et nous a donné une toile bien vivante, éloignons-nous de cet épouvan tail. C’est une caricature qui ne dut inspirer à personne des pensées dangereuses pour sa réputation.
Le portrait a un pendant : c’est celui de madame de la Guette, une contemporaine de la Fronde, amazone excentrique, qui portait virilement des habits masculins, jurait comme un mousquetaire, cavalcadait, le pistolet au poing, parmi des bandes de partisans, courait le cerf un coutelas à la main, tenait tète aux buveurs les plus délibérés, entonnait d’une voix gaillarde des couplets bachiques, unissait à la taille de Porthos les grands airs de d’Artagnan et la bravoure d’un capitan espagnol. Avec de pareils
goûts, je ne serais pas surpris qu’elle eût fait peur aux soupirants, peut-être même à son mari, qui dut se repentir plus d’une fois de l’avoir enlevée. Elle l’en récompensa pourtant par sa fidélité jalouse et tyrannique. Soit. Mais n’oublions pas qu'un jour, dans une chute, cette brillante écuyère s’était cassé le nez. Il y a là de quoi mettre à jamais en déroute toute la volée des amours. D’ailleurs, la nature s’était évidemment trompée en lui refusant la barbe au menton.
Trouverons-nous donc enfin celles qui eurent quelque gloire à être dignes de notre estime? Oui ; il en est jusqu’à cinq que M. Babou a inscrites sur son livre d’or. Et tout d'abord inclinez-vous respectueusement devant la douloureuse résignation de Marie-Thérèse, la reine des épouses outragées ; car la postérité sait qu’en son délaissement les larmes, contenues ou cachées, furent ses seules représailles contre l’inconstance égoïste dont, malgré sa tendresse et sa beauté, elle fut si longtemps et si publiquement la victime. Après avoir été la plus humble, la plus tremblante sujette de l’ingrat qui la souffrit à ses pieds qnand elle n’osa plus se jeter dans ses bras, elle mérite, en mourant, d’être consacrée par celte oraison funèbre de Louis XIV : « C’est le premier chagrin qu’elle m’ait causé. » Puisse cet hommage avoir ôté un de ces remords qui emportent le pardon !
Près de sa majestueuse infortune se place naturellement la figure pins austère qu’aimable de celle qui réussit enfin à fixer, sans faiblesses, le plus volage des cœurs souverains; de la femme qui, manœuvrant parmi les plus redoutables écueils vers la plus haute fortune, parut favorite sans l'être, fut reine sans le paraître, et après avoir été décriée par l’envie, lapidée par la calomnie, attendit plus d’un siècle la tardive réhabilitation, dont la pleine lumière a dissipé la plupart des énigmes de sa vie, pour le plus grand honneur de sa mémoire. M. Babou a été un des cavaliers servants de madame de Maintenon ; et nous devons le croire quand il nous affirme que la belle Indienne mérita, sans en souffrir aucunement, les folies de Villarceaux, le dévouement intéressé du chevalier de Méré, les regrets de Barillon, les offres splendides de Fouquet, l’éblouissement de Guilleragues, et l’envie universelle excitée parScarron, si malheureux pourtant de son bonheur.
Bref, il a presque été jaloux de Louis XIV, et ce vif sentiment nous a valu des pages qui, par l’émotion, paraîtront neuves, même après l’apologie de M. le duc de Noailles et les plaidoyers décisifs de M. Lavallée. Je crains pourtant que les éloges les plus légitimes ne triomphent pas lout-à-fait de certaines préventions. J’en connais du moins qui ne pourront se défendre d’entrevoir dans les plus incon-
testables vertus de madame de Maintenon un savoirfaire instinctif ou calculé qui laissera toujours un peu de mystère sur ses intentions. Ses qualités ressemblent trop parfois au talent de se rendre nécessaire, d’imposer ses conditions, et d’unir par des garanties durables le solide à l’iionnéte. Sans doute, ce serait se faire tort à soi-méme que d’interroger malicieusement son passé, pour y chercher des contradictions sérieuses entre les réalités et leurs apparences : vous n’en trouveriez aucune. Mais ne serait-ce pas un peu parce que les grandes passions vivent malaisément l’une près de l’autre? Si la place fut imprenable, c’est que l’ambition y fit toujours bonne garde, à côté du devoir et du bon sens qui la servaient comme des soldats disciplinés obéissent à leur général. Après tout, bien lui en prit d’y mettre un peu de stratégie, et d’user de précautions avec celui que n’avaient pu enchaîner ni les langueurs naïves d'une la Vallière, ni les hardiesses impérieuses d’une Montespan, ni l’adorable sérénité d’une Fontange. Elle excella donc dans l'art de la considération : mais elle en fut assez récompensée en ce monde pour que, dans l’autre, la première place ne lui revienne pas de droit. Je la donnerais plus volontiers à Louise de la Miséricorde, que j’aimerais à voir figurer ici dans les rangs d’élection, parce que sa pénitence héroïque lui assure une seconde innocence, plus touchante
ii nies yeux que l’impeccabilité politique de celle qui s’arrangea de façon à cire plus heureuse.
Si vous voulez que ce livre vous laisse un parfum, finissez-en la lecture par le commencement, et gardez pour la bonne bouche les deux amoureux de madame de Sévigné : oui, deux seulement (car il sérail trop long de compter les autres, les anonymes, c’est-à-dire nous tous). Ce n’est pas que ces personnages soient faits pour nous plaire : ils furent très-indignes de celle qui les désespéra. Mais indirectement et comme à travers le nuage, nous voyons derrière eux l’idéal de la sensibilité unie à la droiture, à la franchise, à l’honneur, à l’esprit, au génie, dans une âme unique qui sera toujours, quoi qu’on fasse, plus aimable qu’aimée. Oui, c’est madame de Sévigné que vous chercherez près de ce galant abbé Ménage, dont les madrigaux furent peine perdue. C’est madame de Sévigné que vous demanderez encore à la biographie de Bussy, ce joueur, ce libertin, ce railleur cynique, ce gentilhomme vaniteux et aigri, qui usa de l’esprit des Rabutin, de manière à faire tache à son blason. Vous détesterez sa félonie, quand il assassine avec des calomnies le cœur loyal qui a refusé de s’ajouter à la liste de ses trop faciles conquêtes. Mais malgré ces mouvements de mépris, le charme vous retiendra, parce que, sous ses lâchetés, vous apparait sa cousine immortelle, qui est là, généreuse après l’affront, ren-
AD DIX-SEPTIÈME SIÈCLE, dant lepéc à l'indigne, et lui pardonnant l’injure dont elle avait raison de ne pas se sentir blessée. Dans ce livre sur les Femmes vertueuses, je m’étonne, en effet, que madame de Sévigné n’ait point eu le pas sur toutes les autres, au lieu d'intervenir à la dérobée dans l’ombre de ceux qui, auprès d’elle, ne réussirent jamais qu’à constater leurs échecs devant la postérité tout entière. Sa vertu, qui donc oserait l’effleurer même d’un soupçon? Mais elle éclate en plein soleil, comme sa gaieté, comme la verve intarissable de ses effusions maternelles, comme le naturel suprême de son caractère si ouvert, si étranger aux fadeurs, aux grimaces romanesques, aux surprises qui dérangent la santé morale.
Des folies, elle en dit et elle en fit, mais uniquement pour sa fille qui fut toute son âme, toute sa passion, toute sa tendresse. Voilà l’ange gardien de son veuvage. Mais non, elle n’en eut même pas besoin. Si les soupirs des autres plaisaient parfois à sa naïve coquetterie, j’affirme d’instinct qu’elle n’y pouvait répondre que par un de ces éclats de rire qui lui allaient si bien. Elle ne se permit que les bagatelles d’un badinage spirituellement innocent : symptôme qui ne trompera personne. Car toutalors s’évaporait en belle humeur, ou même en joyeusetés gauloises, qui ne craignaient pas d’avoir le verbe leste; ce qui, chez Cclimène, est un meilleur signe d’équilibre intérieur que les effarouchements, les
U2 LES FEMMES VERTUEUSES AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE, mines et les silences suspects d’Arsinoé. Mais, insister sur celte évidence serait un manque de goût.
Terminons en disant qu’ici l’on aurait aimé à voir ressortir son portrait; car il nous eût offert, par bien des côtés, le type de toutes les femmes qui sont absentes de ce livre, je veux dire le modèle de celte vertu simple, modeste et familière qui s’honore d’échapper aux regards, de cette honnêteté bourgeoise qui, au dix-septième siècle, se rencontrait jusqu’à Versailles, et fut toujours dans la société française, même aux époques les moins bien famées, la gardienne fidèle du foyer domestique.
LÀ FEMME
Bien des maladroits ont froissé les dentelles qu’ils osaient toucher sans la permission de la Muse. C’est que, pour se risquer parmi les pompons, les rubans et les falbalas, il faut une vocation, une grâce d’État, dont les principaux signes sont une expérience acquise ailleurs que dans les livres, la jeunesse de l’imagination, une main légère qui a l’air de caresser en égratignant et ne fustige qu’avec des fleurs, l’art de tout dire ou de faire deviner tout ce qu’on ne dit pas, le marivaudage d’un style incisif, alerte, malicieux et piquant, enfin, un ensemble de qualités délicates qüe ne gâtent pas au besoin cer^
1U LA FEMME
tains défauts sur lesquels la critique ferme volontiers les yeux. Ces conditions, MM. Edmond et Jules de Goncourt les réunissent à peu prés toutes. Nous le savons déjà depuis longtemps ; et si vous en voulez une nouvelle preuve, lisez le livre où ces deux frères, vraiment jumeaux par le talent, ont rassemblé, comme en un musée de portraits, toutes les femmes de ce dix-huitième siècle qu’ils connaissent si intimement.
C’est un bien vaste sujet. Car il nous fait monter et descendre tous les échelons d’une société que domina souverainement le sexe dominateur par excellence. Et d’abord, nos aimables guides nous conduisent à Trianon, où des reines de la main gauche décident de la mode en môme temps que de la paix et de la guerre, croisentdes alliances internationales comme les figures d’une contredanse et d’un menuet, jouent étourdiment à la bataille avec les cartes de l’Europe, brouillent l’écheveau des finesses diplomatiques pour se donner le plaisir de le débrouiller, élèvent des favoris qu’elles renversent d’un coup d'éventail, mêlent, en un mot, à la politique toutes les aventures d’un roman. Puis, ils nous invitentàécouteraux portes de tous ces salons où défile la procession des hommes de lettres, qui viennent à l’envi quêter un conseil, une inspiration, un applaudissement, un sourire, un patronage, une recommandation auprès de la postérité; car c’est là que se distribuent les
faveurs «lu présent et de l’avenir, que se dressent au coin du feu les listes de candidats à l’Acadéinie, et de prétendants à la gloire ; c’est là que se recrute la clientèle des beaux esprits, et que les opinions d’une soirée se dictent sans façon à l’Europe curieuse et attentive. Enfin, ils passent en revue la cour et la ville, la noblesse et la finance, la moyenne et la petite bourgeoisie, sans oublier les faubourgs et les halles, sans compter aussi ce monde particulier où la Guimard coudoie Manon Lescaut, où, de stations en stations, les pèlerins peuventjdler de l’Opéra à la Salpêtrière. Quel immense empire ! Que de provinces 1 Que de départements ! Que de districts, dont la physionomie change d’un relai à un autre !
Aussi, ne nous perdons pas dans ce labyrinthe. Allons plutôt tout droit à la capitale: entrons au cœur de cette aristocratie licencieuse qui devait expier si cruellement sa morale facile; et demandons à scs jeunes confesseurs à quel signe distinctif se reconnaissent leurs pénitentes.
A cette question, toutes les pages du livre répondent par ces mots : la décadence du devoir et de la passion.
Oui, l’un et l’autre s’éclipsent à la fois : le devoir d’abord ; et voilà pourquoi le plus court de tous les chapitres est ici celui du Mariage. Pour retrouver les pures traditions du tête à tête conjugal, MM. de Gon-
HO
LA FEMME
court en ont été réduits à feuilleter quelques rares estampes égarées dans les archives de l’art voluptueux. Sauf deux anecdotes édifiantes, sauf une exception faite en faveur des ministres, qui, par un privilège digne d’envie, eurent toujours, à ce qu’il parait, le soutien ou la consolation des joies domestiques, les bons ménages furent alors si introuvables qu’ils n'existaient guère qu’en peinture, llfautdonc en chercher le tableau dans ces gravures sentimentales où Beaudoin et Moreau nous représentent les fêtes ded’hymen, les beaux jours du foyer, les joies de la première layette, les radieuses coquetteries de l'allaitement, les délices de la maternité, l’épanouissement des triomphes paternels. Mais l’imagination fit presque toute seule les frais de ces beaux modèles ; car, dans le train habituel des mœurs, l’union des époux fut moins une institution et un sacrement qu’un de ces contrats fragiles, auxquels le cœur et la conscience n’apposaient plus leur signature.
Les choses en ôtaient à ce point que le mari encourageait tout le premier par sa tolérance ce que nous appellerions à tort ses infortunes. Jamais la lune de miel ne fut si fugitive: elle pâlissait d’ordinaire au bout de vingt-quatre heures. L’importunité d’une tendresse émue, naïve, exaltée, jalouse, eût été un embarras, un trouble-fête, pour ce petit maitre delà régence qui redoutait le voisinage d’un
" -sa
zèle excessif comme une atteinte à la liberté de ses inconstances. Il se hâtait donc de ramener à la raison tous ces enfantillages, d’abord par une ironie câline, et une indifférence apitoyée, puis par un persiflage glacial, auquel ses exemples ajoutaient bientôt l’entraînement des leçons contagieuses. Le feu sacré s’éteignait ainsi sous la main la plus intéressée à l’entretenir : histoire d’hier qui pourrait bien être également celle de demain : car ce ne fut pas seulement sous Louis XV que bien des imprudents eurent leur part de responsabilité dans les fautes commises à leurs dépens.
Mais ceux d’alors se distinguaient de leurs devanciers ou de leurs successeurs par une insouciance qui allait jusqu’à l’ostentation. Lafoi au serment passant à leurs yeux pour un ridicule, une faiblesse roturière, une vertu de mauvais ton, inventée par les petites gens, mais inférieure aux personnes bien nées, il était logique qu’une infidélité ne fût plus un de ces coups de foudre qui mettent le feu à une maison. S’indigner, s'affliger ou s’irriter des accidents autorisés par l’usage, eut été un manque d’éducation, le fait d’un sot qui ne savait pas vivre. Le décorum était sauvé par une indulgence réciproque, qui acceptait d’avance des arrangements consentis, à charge de revanche, au profit de la commodité mutuelle.
Là où le devoir n’avait plus de racines., la passion
LA FEMME
périssait avec lui. Tout idéal ayant disparu, toutes les barrières ayant été renversées par l’opinion, elle n’avait que faire en ces cœurs ouverts à deux battants ou habitués à laisser toujours leur clef sur. la porte. Aussi lut-elle remplacée par le plaisir. Le mot d’amour devint l’euphémisme du libertinage. Toutes les lenteurs du sentiment furent réputées perte de temps, grimaces, affectation et fadeur. Plus de tendres rêveries, plus de langueurs hésitantes, plus d'aveux tremblants, ni d'insomnies, ni de beaux tourments, ni de douloureux soupirs. On supprima le romanesque, ce dernier hommage rendu à la vertu ; car, s’il est permis de ne pas l’aimer, il a pourtant l’avantage de sauver les apparences, d’être une politesse et d'excuser la chute par la grâce de ses préliminaires. Les mots euxméines perdaient leur sens d’autrefois. Le respect s’appelait ùffense, et il vint un jour où le mobile des pluséc'atants scandales fut la vanité toute seule. Les plus fortes contre l’habitude, l’intimité, la jeunesse ou l'esprit se trouvèrent désarmées devant l'homme à la mode. Loin de songer à la fuite, elles allaient au-devant de la défaite. Pour vaincre, il suffisait au triomphateur de paraître. Dès que sa circulaire était arrivée à une adresse, c’en était fait : il ne lui restait plus qu’à prendre la peine, s’il en avait le temps, d’aller lui-même chercher la réponse. De là l’étrange fortune d’un Lauzun,
AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 1i!>
d’un Richelieu, qui traverse les plus illustres boudoirs, avec des trophées d’anneaux, de bagues, de portraits, de mèches de cheveux et de billets parfumés. Sa correspondance est si nombreuse qu’il lui faudrait presque un secrétaire pour la décacheter et tenir les registres de sa comptabilité galante. Le jour même de sa mort, n’avait-il pas cinq rendez-vous de cinq grandes dames implorant la môme heure d’entrevue, pour la même date?
Et ne vit-on pas une duchesse échanger des coups de pistolet, dans une allée du bois de Boulogne, avec une marquise qui faisait concurrence à son caprice? C’était le monde renversé.
Mais arrêtons-nous sur ces pentes glissantes, où il y eut tant de faux pas. Elles nous mèneraient ù des abîmes, à des bas-fonds, où, suivant l’expression ingénieuse de MM. de Goncourt, la lumière s’éteindrait d’elle-même dans la main qui voudrait la tenir. N’est-ce pas déjà trop que d'avoir vu la lueur conductrice vaciller et pâlir parfois sur les frontières de ces régions souterraines où l’air n’est plus respirable?
Réfugions nous donc bien vite dans un de ces intérieurs bourgeois, où les yeux peuvent se reposer enfin sur les humbles vertus qui manquent à l’étage supérieur. Ici, du moins, nous rentrons chez nous, dans le monde d’aujourd’hui, dans la nature et le sérieux de la vie. C’est la famille, dont nous sommes
LA FEMME
les fils. C’est la société moderne, digne de ses destinées nouvelles, toute prête à régénérer la France et à confondre dans son sein, pour les rajeunir parle plus pur de son sang, les éléments vieillis d’un régime qui s’écroule de toutes paris. Vous reconnaîtrez ici la femme du dix-neuviéme siècle, la compagne de vos joies et de vos peines, celle que vous aimez, celle que vous respectez.
C’est cette enfant de la maison, qui, modeste et retenue, grandit près de sa mère, dont la tendresse lui insinue par son exemple les saintes leçons de l’éducation domestique. Si le couvent abrite sa jeunesse, on ne choisira pas ces cloîtres bruyants où circulent toutes les rumeurs mondaines, où pénètrent déjà les tentations mauvaises de l’expérience : hôtels garnis pour les veuves trop tôt consolées, asiles décents pour des intrigantes en retraite, ou des locataires compromises par mainte aventure. Mais, dans une retraite pleine de recueillement, de silence et de paix, de vraies religieuses déposeront, au fond d'une âme candide, le goût de la vie réglée, de la discipline, de l’ordre, de l’obéissance, les principes d’une foi préservatrice, les douces habitudes d’une piété solide, qui absorbera toutes les effusions de la sensibilité naissante.
Rendue à ses parents, elle ne verra rien, elle n’entendra rien qu’il soit périlleux de voir ou d’entendre. Née dans cette classse intermédiaire qui
louche au peuple par le travail, à la noblesse par l’aisance, elle sera formée à la fois pour les obligations du ménage et les agréments de quelques relations choisies. Aux devoirs d’en bas s’allieront les élégances d’en haut, mais étrangères aux dissipations énervantes ou excitantes. Ses plaisirs resteront toujours les distractions du foyer, les passetemps innocents qui reposent et rompent la monotonie des heures occupées. Puis un beau jour, l’épouseur franchira le seuil paternel. Mais s’il est agréé, les choses ne se passeront pas comme en ces marchés expéditifs, où le mari n’est qu’un accessoire, où le principal est la berline dorée, la belle livrée, les splendides diamants, les jolis chevaux, et l’affranchissement. Si les lèvres disent oui , ce terrible monosyllabe sera compris. Car ces petites gens, ayant eu le ridicule de s’aimer jadis, et s'en souvenant encore quelque peu, ont pris la précaution bourgeoise de ne pas brusquer le dénoûment. Bien que la dot ne leur soit pas indifférente, ils ont consulté les goûts, étudié les caractères, assorti suivant les sympathies et les convenances deux destinées désormais inséparables. Car, eux aussi, ils ont un nom, et ils entendent le transmettre sans tache à la génération qui en héritera. Or, dans les traditions auxquelles ils tiennent encore, l’honneur du mari n’est point un préjugé, et la résignation souriante ne sera jamais pour eux une de ces vertus de con-
LA FEMME
vcntion qui consolent des disgrâces domestiques. Si cette œuvre de la prudence se déconcerte, sovez bien sûr que la victime n’en prendra pas son parti. Mais alors même, j'affirme que la faute ne serait pas un jeu du plaisir et du hasard. Elle aurait été précédée par la lutte, et le remords la suivrait.
Ce ne seront peut-être pas ces pages qui donneront au livre le plus de lecteurs. Il en est d’autres plus friandes qui lui assureront un succès qu’il n'a pas cherché. Ce sont pourtant les chapitres qui me plaisent le plus. Car je n’ai jamais compris le rire du fils que Noé maudit. Oui, oublions nos hontes et nos tristesses de famille, au lieu de nous en amuser. Après tout, n’est-ce pas faire beaucoup d’honneur aux roués et aux petits-maîtres d’hier ou d’aujourd’hui que de croire sur parole toutes leurs fanfaronnades? J’aime mieux penser qu’ils furent et qu’ils seront toujours une minorité, qui essaye de nous tromper par le tapage. Il faut toujours se défier des bulletins de victoire rédigés par don Juan. Et tout en félicitant MM. de Goncourt de lui avoir dit ses vérités, je suis tenté pourtant de leur reprocher d’avoir trop souvent écrit sous sa dictée.
Pourquoi, par exemple, citer ici comme des autorités considérables, les Bijoux indiscrets, les forfanteries du chevalier de Faublas , les confidences du Sopha , les polissonneries des Contes moraux,
cl autres produits équivoques des laboratoires clandestins? Est-ce que des romans, ceux-là surtout, méritent d’être regardés comme des documents historiques? Non; tout au plus est-il permis d’y chercher les plus honteux symptômes des épidémies régnantes? Et pourtant, MM. de Goncourt ont admis en témoignage contre des femmes ces drôles effrontés qui ne devraient être cités devant un tribunal qu’entre des gendarmes, sur le banc de la police correctionnelle. Ne serait-ce pas une faute de goût et un manque involontaire de galanterie ou même d’équité?
Si le procédé devenait une méthode critique, voyez donc à quelles conséquences il nous exposerait. Nous donnerions à la postérité le droit de nous juger plus tard sur la foi de tous les feuilletons humiliants, où nous faisons si piteuse figure. Dans ce miroir menteur, où tant d’honnêtes gens ne se reconnaîtront jamais, on chercherait notre portrait, et noircies aux yeux de l’avenir par une littérature diffamatoire, les meilleures mères de famille deviendraient un jour solidaires des tristes héroïnes que les érudits de l’an 2000 exhumeraient de l’ossuaire du réalisme oublié, s’il leur prenait fantaisie d’égayer nos arrière-neveux parles méfaits de leurs grands-pères et les faiblesses de leurs trisaïeules.
Notre conclusion sera donc celle-ci : traitons nos ' y.
K-i LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, ancêtres comme nous désirons être traités nousmêmes par nos descendants; et si l’évidence nous défend de respecter leur mémoire, du moins ne grossissons pas le dossier des coupables par les rêveries des imaginations malsaines. Contentonsnous de la réalité bien authentique : c’est déjà beaucoup; c’est déjà trop, si j’en crois ce terrible et parfois trop spirituel réquisitoire.
— LES C H A R M ETT ES —
M. Arsène Houssaye est un des peintres attitrés des jolies pécheresses. N’a-t-il pas un cœur de \ingt ans, une imagination amie du sourire et de la bagatelle, une plume voluptueuse, un esprit coquet, et surtout des yeux fort tendres pour les gracieux modèles qui posent devant lui? Il avait donc des droits sur madame de \Yarens,ctson pèlerinage aux Charmettes a dû être l’accomplissement d’un vœu. Il nous en rapporte un élégant in-octavo, qui sera le bienvenu, puisqu’il nous offre l’occasion de relire un des plus curieux chapitres des Confessions.
Vous le retrouverez ici môme, imprimé tout au
MADAME DE VYARENS.
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long, connue une éloquente préface, dans laquelle personne ne s’avisera de voir l’expédient d’un écrivain qui veut grossir sa matière et arrondir à peu de frais un volume présentable.
C’est plutôt une preuve de goût et de désintéressement d’avoir mis le-ehef-d'œuvre à côté du commentaire; car tout le roman est là ; et l'historien a compris que sa seule ressource était d’ajouter au texte impérissable les notes de son érudition galante. Je ferai pourtant un reproche à M. Arsène lioussaye.
Pourquoi a-t-il décoré du titre ambitieux d'épopée un épisode que je n’appellerai pas même une idylle ou une pastorale? Ce grand mot est un contre-sens; car le communisme des Charmelles n’a rien d’épique, et s’il y a des héros dans ces aventures, nul n’enviera leur rôle. Je n’insisterais pas sur cette exagération lyrique, si elle ne trahissait un parti pris, qu’il m’est impossible de partager.
Non, je ne saurais dire avec un juge trop indulgent:» Ceux qui savent les Confessions par cœur feuilletteront ces pages adorables, comme s’ils devaient réveiller les chimères invisibles du souvenir ; et ceux qui les ont oubliées s’y arrêteront, comme à une des radieuses stations de la jeunesse, de la poésie et de l'amour, ces trois vertus théoloyales des profanes. »
La poésie et l’amour dans le voisinage de Claude Anet, et du perruquier Wintzenricd ! Fi doncl Lais-
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MADAME DE WAHENS. 157
sons là ces mensonges de la rhétorique sentimentale, et ne déguisons pas sous des euphémismes la trivialité des liaisons vulgaires qui s'entre-croisenl dans le cœur trop hospitalier d'une aventurière.
Rousseau a beau voiler par tous les charmes d’un style enchanteur la situation honteuse qu’il eut la lâcheté d’accepter, elle répugne tellement à la fierté d’un galant homme, que le plaisir littéraire finit luiméme par se perdre dans ces révoltes de la conscience. C’est en vain que je cherche ici l’ingénuité d’une passion sincère, qui nous rappelle, môme de loin, Daphnis et Chloé, Paul et Vir (finie. Je ne rencontre plus, dans ces pages gâtées par le sophisme, que la parodie sensuelle des délicieuses peintures, dont l'image toujours fraîche s’associera pour jamais à nos rôves de jeunesse ou aux regrets de l’âge mûr.
Ces compromis équivoques, où se heurtent les sentiments les plus contraires, froissent tellement la nature, qu’ils ont parfois l’invraisemblance d’un récit imaginaire. On tombe de surprise en surprise; mais si la curiosité est piquée, le cœur n’est point de la partie. Comment serait-il ému par ce qui ressemble à un paradoxe inventé à plaisir pour étonner ou faire sourire le lecteur? Je ne sais quoi de glacial et de faux se môle à ces étranges lête-à-tôte, où le nom de maman est profané par des tendresses si peu filiales. Quand les enfantillages commencent à devenir sérieux, la faute n'a pas môme l'excuse
d’un irrésistible entrainement. Elle est froidement préméditée, comme une mesure de prudence et un calcul de raison. La scène de la tonnelle est préparée avec une solennité comique. On dirait une leçon de physique ou d’histoire naturelle.
D’un côté, je vois une maîtresse d’école, de l’autre, un élève docile, ou plutôt un sujet qui subit un traitement homœopathique : car madame de Warens, en se chargeant de l’instruction de celui qu’elle nommait petit, voulait par ses bontés « le garantir des pièges auxquels son âge l’exposait. » Sa complaisance devait avoir la vertu d’un dérivatif. Elle le
vaccinait.
L’ironie aurait beau jeu contre Rousseau, ctM. Arsène Houssaye lui-même reconnaît à regret que cette histoire « serait bonne pour les antichambres, si Jean-Jacques ne l’avait pas embellie par les féeries de l’imagination, les grâces charmeresses et les éloquences passionnées d’un style imprégné des sen leurs alpestres. » De tous les personnages qui habitent les Charmettes, le plus digne de nos sympathies pourrait bien être, ce me semble, Claude Anet, l’obscur rival qui, maître et serviteur tout ensemble, donna un bon exemple à son successeur, le jour où il s’empoisonna, parce qu’il avait découvert qu’on ne l’aimait plus.
C’est triste à dire : mais Rousseau est moralement au-dessous de lui : car il se résigna sans peine à un
odieux partage, lorsqu’il avait les bénéfices de l’infidélité ; et si plus tard il repoussa ces accommodements, c’est qu’à la lassitude du cœur s’ajoutait une humiliation : celle de n’étre plus comme autrefois l’usurpateur qui détrône le seigneur en titre, mais la victime qui cède une partie de ses privilèges à un concurrent préféré.
En résumé, ses amours des Charmettes ont un air de parasitisme qui les dégrade. Le silence de sa conscience est aussi pénible que le sont ses aveux. On souffre d’en être réduit à mépriser le caractère de l’homme, quand on admire le talent de l’artiste. On croirait presque, par instants, que l’échappé de Genève aima surtout, dans madame de Warens, une hospitalité commode, la sécurité du jour présent, le doux rien-faire, la rêverie sous un beau ciel, l’air pur des montagnes, en un mot, bon souper , bon gîte et le reste. S’il avait éprouvé pour elle un de ces sentiments profonds qui se composent d’honneur, de respect, de reconnaissance et des plus tendres émotions, aurait-il légué l’opprobre au charmant objet de ses souvenirs? Décidément, Rousseau est mal né : les délicatesses du sens moral lui manquent, et il y a trop souvent en lui du vagabond ou même du laquais sous l’homme de génie.
Jean-Jacques n’a pas été le seul collaborateur de M. Arsène Iloussayc ; car ce volume contient toute une correspondance inédite, dans laquelle M. de
Carrio, ami de Rousseau, lui raconte le séjour qu’il fitavix Cliarmettes, quatre ans après son départ. Ces pièces sont-elles vraiment authentiques? J’en doute fort, et je ne crois pas me tromper en affirmant qu’il y a ici un masque sous lequel sourit un homme d’esprit. Le style de ces pages ne sent guère son dix-huitième siècle. Ces façons fantaisistes sont plutôt d’un poète parisien que d’un diplomate espagnol.
Le tour est ingénieux, mais ces prétendues lettres ne me paraissent qu’un écho des Confessions , et je m’étonne de rencontrer sous la plume du secrétaire d’ambassade des lambeaux de phrases empruntées à un livre qui ne fut composé que vingt ans plus tard. En un mot, je voudrais bien voir de près le manuscrit original, et, en attendant, je soupçonne ici la présence d’un historien en pantoufles, qui s’est amusé de son public.
J’ai lu avec plus de confiance les deux chapitres intitulés : Lettres et Pensées de madame de Warens. Quoique la plume d’un littérateur savoisien, le général Doppet, ait laissé sa trace sur tout cela, on se plaît à retrouver sous ces maladroites corrections quelques traits qui conviennent à la physionomie et au caractère de la personne.
Oui, j'aime à me persuader que les paroles suivantes sont un jour tombées de ses lèvres, qui avaient besoin d’étre purifiées : « L’espoir en Dieu est le seul
Digiti;
pain blanc des pauvres. — Je voudrais être reine pour faire le bien ; mais je descendrais du trône sans le. regretter. — Il ne suffit pas de faire l’aumône, le ton qu’on y met n’est pas moins une vertu. — C’est une douceur défaire des ingrats. »
N’est-ce pas là un nouveau témoignage de cette inépuisable bienfaisance qui la livrait en proie à tous les aventuriers que le hasard d’une vie ambulante conduisait au seuil de sa demeure? Je sais bien qu’elle leur ouvrait son cœur comme sa bourse. Mais pourtant ne refusons pas l’indulgence et la pitié à celle qui eut l’àme compatissante et charitable jusqu’à l’entier oubli d’elle-même. En dépit des souillures, il faut bien lui reconnaître des vertus, fussent-elles désordonnées comme des manies. Le sophisme avait gâté son esprit, et de là lui venaient des vices qui ne semblaient habiter que sa raison pervertie. Mais des parties saines avaient résisté à la contagion ; et si Rousseau déclame en écrivant que Socrate eût respecté madame de Warens, ne pas la plaindre serait la calomnier.
Nous ne nous chargerons pas de concilier tous les éléments contradictoires de sa nature. Contentons-nous de dire avec l’ingrat qui les analyse si cruellement: « Il se peut que cette combinaison n’ait pas dû être; je sais seulement qu’elle a été, et j’ose même affirmer qu’elle n’a connu qu’un seul vrai plaisir au monde, c’était d’en faire à ceux
qu’elle aimait. » Le choix des moyens aurait pu être meilleur: mais n’ajoutons pas nos rigueurs à la triste immortalité qui est son expiation.
Dans des pages vraiment neuves et touchantes, M. Arsène Houssaye suit jusqu’à son lit de mort cette pauvre femme que la fatalité de ses fautes condamnait à tomber d’abîme en abîme. Après la fuite de Jean-Jacques, madame de Warens, noyée de dettes, sans crédit, sans argent, n’eut d’autre ressource que de plaire à un vieux gentilhomme., qui lui offrit l’asile précaire de son château. Mais, désintéressée jusqu’à l’insouciance du lendemain, elle ne sut pas s’assurer l’avenir, et, une fois privée de ce dernier protecteur, elle se vit réduite à mendier un recoin de chaumière dans un faubourg de Chambéry, où sa vieillesse n’eut pour soutien que les aumônes de voisins charitables.
Ce fut là qu’elle souffrit les mille morts de la misère, dans une lente et sombre agonie, sur un grabat, loin de ses Charmettes, loin de Jean-Jacques, qui avait voué ses tendresses à Thérèse Levasseur. En apprenant la mort de son amie, il lui fit cette oraison funèbre : « Allez, âme douce et bienfaisante, allez auprès des Fénelon, des Bernex et des Catinat, préparer à votre élève la place qu’il espère occuper un jour près de vous; heureuse dans vos infortunes que le ciel, en les terminant, vous ait épargné le cruel spectacle des siennes. Si
je ne croyais pas la revoir dans l’autre vie, ma faible imagination se refuserait à l’idée du bonheur parfait que je m’y promets. » Voilà une belle phrase. Mais n’eût-il pas mieux fait de se rappeler plus tût sa bienfaitrice, et d’adoucir sa fin par la reconnaissance?
MADAME ROLAND