UNE HÉROÏNE
Si le texte original des Mémoires de madame Roland n’est pas enseveli dans les cartons d’un détenteur jaloux, s’il ne s’est pas égaré parmi les dossiers poudreux d’unesuccession, nous en sommes redevables à M. Faugére qui, rendant à madame Champagneux le manuscrit dont il avait été le dépositaire trop discret, suggéra l’idée de le léguer un jour àla Bibliothèque impériale. Il a donc, avant tout autre, des droits à notre reconnaissance. Car il a rendu possible la rivalité à laquelle il se résignait ; et c’est grâce à son heureuse pensée, qu’un bibliophile plus pressé a eu l’adresse de prendre l’avance.
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La concurrence, comme il arrive toujours, a profité au consommateur, et nous possédons aujourd’hui tous les documents qui peuvent éclairer ta conscience de l’histoire sur la biographie d’un personnage, trop exalté par les uns, trop dénigré par tes autres, et jugé le plus souvent soit par l’esprit de parti, soit par la fantaisie des imaginations romanesques.
Les deux publications qui sollicitent nos suffrages se recommandent chacune par des mérites propres* entre lesquels nos préférences se prononceraient difficilement.
A l’avantage de la priorité, M. Dauban ajoute l’attrait d’uuluxemondainqui sera le régal des curieux. A côté du portrait de madame Roland ils trouveront celui dcBuzot, dont la'physionomie douce et pensive est reproduite d’après la miniature que la prisonnière de Sainte-Pélagie conserva sur son cœur jusqu’au jour où il cessa de battre. Des fac-similé d’autographes mettent aussi sous nos yeux l’écriture virile et décidée du testament qu’une main courageuse improvisa sous les regards des geôliers, à deux pas de l’échafaud, sans être sure de pouvoir finir la page commencée. Ce sont là des commentaires qui nous aident à faire revivre une figure, concourent à l’impression générale et facilitent le rappel des images évanouies. Mais l’originalité même du livre est la découverte des quatre lettres inédites qui nous révè-
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lenl enfin l'énigme d’une passion longtemps anonyme. Voilà ce qui peut être envié, et ne saurait se payer trop cher. Quant à l'analyse consciencieuse, mais un peu diffuse, qui résume les moindres détails d’une vie pleine de contrastes et d’une mort dramatique, j’aimerais à la louer davantage, si l’auteur en avait ordonné les éléments avec plus d’industrie, et s’étaitmontré moins lyrique dansl'expression de ses sympathies. Mais on n’entretient pas impunément un long commerce avec une héroïne, et la tète se monte dans un voisinage qui n’est point une école de simplicité. Quoi qu’il en soit, ces recherches érudites contiennent des matériaux précieux, auxquels manquent seulement la sobriété de la mise en œuvre et l’harmonie d’une architecture définitive.
Comparée à cette édition, celle de M. Faugèrc n’aura d’autre tort que d’avoir été bien tardive, car elle était déjà promise en 1846. Mais ne nous plaignons pas de ces délais, puisque nous y avons gagné la révision irréprochable du texte authentique, un choix judicieux de notes où brille le sens historique et littéraire, une introduction substantielle, enfin des pièces intéressantes qui n’avaient pas encore vu le jour : notamment des lettres à Robespierre, à Lanthenas et à Gosse, un essai de jeunesse intitulé/e Retour du beau temps , et le discours envoyé à l’Académie de Besançon. C’en est assez pour que
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ces deux in-12 méritent une place dans nos bibliothèques, près des in-8 qui les complètent.
En résumé, ces travaux sont dignes d’une égale estime. Aussi nous ne les opposerons point l'un à l’autre. Rapprochons plutôt leurs témoignages pour étudier une femme éminente sur les trois scènes où sa destinée s’est produite : la famille, le pouvoir et la prison.
Nous emprunterons nos couleurs au modèle que nous voulons peindre. Car madame Roland, suivant son expression, nous offre les clefs de son secrétaire. C’est assez dire qu’en l’interrogeant sur ellemême il faut se défier un peu des réponses que lui dicte la satisfaction d’un amour-propre radieux. « Si j’avais à renaître avec le choix des dispositions, je ne voudrais pas, écrivait-elle, changer d étoffe ; je demanderais aux Dieux de me rendre celle dont ils m'ont formée. » Voilà qui est décisif, et l’on ne saurait se regarder plus complaisamment dans son miroir, ni faire valoir ses qualités avec une coquetterie plus souriante. N’oubliez donc jamais qu’elle
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est Tort soucieuse des applaudissements, qu’elle lait toilette pour paraître sur son théâtre, qu'il y de la représentation jusqu’en ses attitudes familières, en un mol qu’elle dresse un piédestal à sa statue, un monument à sa gloire.
Et pourtant ce serait ne pas la connaître que de mettre en doute sa franchise. Cette admiration d’ellcmème se conciliesans effort avec une sincérité qu’on ne pourrait lui refuser sans injustice, surtout après avoir lu les aveux dont l’indiscrétion réaliste rappelle les passages les plus cyniques de Jean-Jacques. Oui, ce sont bien des confessions qu’on écoute, mais des confessions publiques, adressées à l’avenir, et que l’humilité n’inspire guère. Aussi ne les acceptons qu’avec réserve, et sous bénéfice d’inventaire.
Voici par exemple comment elle débute: « Femme d’un savant devenu ministre et demeuré homme de bien, j’ai passé ma jeunesse au sein des beaux-arts , nourrie des charmes de l’étude, sans connaître de supériorité que celle du mérite, ni de grandeur que celle de la vertu. » Eh bien ! ce coup d’archet solennel, qui donne la note au concert des éloges, vous avertit que l’imagination mêlera le mirage d e l’idéal aux lointaines visions du passé, et embellira volontiers la ressemblance. C’est le ton d’une oraison funèbre.
La vérité est que Marie-Jeanne Phlipon, fille d’un maître graveur, naquit sur les confins des classes
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ouvrières, et que ses premières années s’écoulèrent dans un milieu fort étroit, où lui manqua beaucoup trop la direction d’une discipline prudente et d’une vigilance éclairée. Plus tard, elle aura beau se métamorphoser en Romaine, sous le costume antique vous retrouverez toujours la petite bourgeoise du quai des Lunettes. Elle se trahira maintes fois dans ces expressions vulgaires ou triviales qui détonnent ù côté des grands mots, dans une habitude de médisance amère qui n’échappe point à un lecteur attentif, dans ces regards envieux qu’elle jette sur le voisin s’il est favorisé par la naissance ou la fortune, dans cette facilité à devenir dupe de la rhétorique, à prendre feu et flamme pour un auteur, à se composer des opinions artificielles qui viendront de ses lectures, à juger le monde par ouï-dire et non par expérience.
Le terre à terre d’un entourage médiocre répugnant aux instincts de son âme ambitieuse, elle se réfugia de bonne heure dans les chimères de la rêverie, et devint aisément la proie des livres à un âge où l’esprit n’a point assez de ressort pour réagir contre leurs séductions. Son éducation fut l’œuvre de la nature et du hasard. L’anecdote suivante vous prouvera jusqu’où le péril pouvait aller : « Un jour que je lisais Candide (elle avait alors neuf ans), ma mère s’étant levée d’une table où elle jouait au piquet, la dame qui faisait sa partie me demanda ce
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volume ; puis s’adressant à ma mère, lui témoigna son étonnement. Ma mère, sans lui répondre, me dit purement et simplement de reporter l’ouvrage où je l’avais pris. Je regardai de bien mauvais œil cette femme à figure revêche, grosse à pleine ceinture, grimaçant avec importance, et depuis oncques je ne lui ai souri. Quant à ma bonne mère, elle ne changea rien à son allure, et me laissa lire tout ce que je trouvais, sans avoir l’air d’y regarder quoique sachant fort bien ce que c’était. Au reste, jamais livre contre les mœurs ne s’est trouvé sous ma main. »Mais tout réussit aux natures honnêtes, et, bien que la petite Manon se prit à sourire lorsque sa grand’maman lui parlait d’enfants nés sous des feuilles de choux, son innocence devait se sauver, comme par miracle, des atteintes les plus compromettantes.
Abandonnée à elle-même, son intelligence précoce subit des influences fort contradictoires. Dans sa bibliothèque figuraient pêle-mêle le Roman comique de Scarron et la Vie des Saints, Bossuet et Helvétius, la Bible et Voltaire, Télémaque et Diderot. Toutes les mères qui ont des filles feront bien de méditer les pages où elle nous raconte quel trouble lui causaient les aventures d'Eucharis ou d'Herminie. « Sa respiration s’élevait, un feu subit enflammait son visage, sa voix s’altérait. » C’est déjà la femme sensible, qui s’éveille, à son insu, comme sous
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une secousse électrique. Le germe va se développer; Rousseau l’alimentera d’une sève exubérante. Mais, quand l’imitation sera venue, le charme disparaîtra; aussi regretterons-nous le jour où la passion était le tressaillement gracieux d’une âme virginale, et non le costume étudié d'un cœur qui, pour se rajeunir, veut suivre la mode, ou s’exalte froidement par la fièvre littéraire de l’imagination.
Quant à la femme forte , elle se dessine aussi jusque dans les traits de l’enfant. A six ans, la petite fille qui sera la citoyenne Roland devenait un lion lorsqu’on attentait à la liberté de ses caprices. Elle protestait déjà contre la tyrannie, en mordant jusqu’au sang la cuisse de son papa qui lui infligeait une correction humiliante. Un jour qu’elle était malade, un purgatif fut ordonné ; mais la jeune tête se détournait du breuvage avec des larmes et une moue suppliante. Le père arrive, se fâche et donne le fouet. « Dès lors, toute envie d’obéir se passe, » et l’on déclare net qu’on ne prendra point la médecine. Làdessus, grands éclats, menaces, seconde fustigation. La patiente pousse des cris affreux, et se dispose à jeter la potion. Redoublement de fureur paternelle; le fouet se lève de nouveau. « Je sens, à l’heure où j’écris, l’espèce de révolution elle développement de force que j’éprouvai alors; mes larmes s’arrêtent tout à coup, mes sanglots s’apaisent, un calme subit réunit toutes mes facultés dans une
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seule résolution : je me lève sur mon lit, je me tourne du côté de la ruelle; j’incline ma tète en l’appuyant contre le mur, je trousse ma chemise, et je m’offre aux coups en silence. On m’aurait tuée sur la place sans m arracher un soupir . » Vous le voyez, c’est la stoïcienne qui fait ses dents de sagesse.
ha passion et le caractère ; à ce signalement vous reconnaissez déjà l’héroïne. Mais retenez bien ceci : elle sera sensible d’après Jean-Jacques et sublime d’après Plutarque. Voilà ses deux maîtres. Il y aura en elle une Julie et une Spartiate.
Aussi ne vous étonnez point d’un orgueil qui, sans rougir de la condition paternelle, la dédaigne pourtant comme inférieure aux visées d’une essence philosophique. Les soucis modestes du ménage étaient au-dessous du petit personnage qui, habitué au séjour de Rome ou d’Athènes, quittait la société de ses grands hommes pour aller acheter de la salade chez la fruitière, ou éplucher des herbes dans la cuisine. Elle se résignait à cette déchéance, mais « il faut convenir, dit-elle, que cela ne me plaisait pas beaucoup. » Et elle ajoutait : « Je saurais faire ma soupe aussi lestement que Pbilopœmen coupait du bois; mais en me voyant, personne ne s’imaginerait que ce fût un soin dont il convint de me charger. » Rappelons encore qu’elle aima toujours mieux tenir la plume que l’aiguille ou le burin. Son père lui ayant confié de petits ouvrages dont il
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partageait le prix avec elle, cela l’ennuya. Elle ne trouvait rien de si insipide que de friser un étui ou graver une boite de montre. Elle s’empressa d’y renoncer.
Mais écoutons les confidences où se découvrent les secrets mouvements d’une fierté, qui fut à la fois naturelle et apprise. Il semble qu’elle ait été comme inspirée par l’obscur pressentiment d’une haute fortune quand elle traçait les lignes que voici : .« Je ne lisais point le récit d’une belle action que je ne me disse : C’est ainsi que j’aurais agi. Je me passionnais pour les républiques où je rencontrais le plus de vertus qui excitassent mon admiration, et des hommes dignes de mon estime. Je me persuadais que leur régime était le seul convenable aux uns et aux autres. Je ne me trouvais pas inférieure aux premières, je repoussais avec indignation l’idée de m’unir à un individu qui ne valut pas les seconds, et je me demandais en gémissant pourquoi je n étais pas née dans leur sein. — Je me dépitais d’être F"ançaise. » Un comptoir et une arrière-boutique (levaient lui paraître bien maussades, quand elle revenait ainsi de ces pérégrinations déclamatoires à travers l’antiquité. A ses réminiscences classiques se mêlèrent bientôt des sentiments aigres et irrités, dont la trace ne s’effaça jamais.
Car deux ou trois fois elle aperçut, par échappées, le monde des privilégiés qui vivaient au-dessus
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d’elle. Un voyage à Versailles, entrepris sous le patronage hautain d’une vieille fdle assez grotesque et fort entichée de sa noblesse, lui permit de voir de près la procession des courtisans, les petits et grands couverts, les messes royales, les promenades, les jeux, les représentations du château, où elle logeait sous les combles. « Je n'étais pas insensible à l’effet d’un grand appareil, mais je m’indignais, dit-elle, qu’il eût pour objet de relever quelques individus déjà trop puissants et fort peu remarquables par eux-mêmes. J’aimais mieux voir les statues du jardin, et ma mère me demandant si j’étais contente de mon voyage : — « Oui, répondis-je, pourvu qu’il finisse bientôt; encore quelques jours, et je détesterai si fort les gens que je vois que je ne saurai que faire de ma haine. — Quel mal te font-ils donc? — Sentir l’injustice, et contempler à tout moment l’absurdité. » Rapprochez de cet épisode le récit de sa visite à la belle-mère du fermier général Iloudry, et vous comprendrez, à certains accents de colère, qu’elle devait être du parti de la révolution par ses rancunes personnelles contre les parvenus, les anoblis, les impertinents et les sots, qui, se croyant les soutiens de la société civile, traitaient avec un sansfaçon humiliant les gens de petit étage, ou les tétaient à distance par une politesse superbe sous laquelle se sentait le dédain. Ce ne sont peut-être pas là des mobiles respectables chez les réformateurs
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qui sc croient appelés à rétablir la justice dans l’ordre public. Mais eussions-nous été meilleurs si nous avions eu à subir le poids des abus dont nos pères ont souffert? Je ne le pense pas, et voilà pourquoi il ne faut point faire un crime à mademoiselle Phlipon d’avoir conservé le souvenir de ces blessures, et appelé de ses vœux les réparations dont le bienfait nous a profité. Seulement, prenons garde aux pièges qui se cachent sous les convictions politiques dont la racine plonge dans un ressentiment social.
Sensibilité phraseuse, chimères renouvelées des Grecs et des Romains, maturité factice, aspirations vagues mais généreuses d’un esprit nourri par la mémoire, élans vers l’inconnu, hautes prétentions d’une jeune fille incomprise, qui court les nues et s’estime très-supérieure à ses père et mère en particulier, et à son espèce en général, inquiétudes de facultés avides d’action, besoin d’étre en vue et de se signaler par des services ou des vertus éclatantes; tels sont les éléments que nous verrons en jeu, si les circonstances se prêtent à leur combinaison, et leur ménagent une occasion propice. Désormais M. Roland de la Platrière peut venir; il est vraiment prédestiné.
Ne parlez pas, en effet, à mademoiselle Phlipon d’un mari choisi dans sa classe. Un commerçant! Fi donc! ce serait une mésalliance. Plutarque ne
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voudrait plus être son témoin, et signer au contrat ! Tous ses héros d’il y a deux mille ans ne reconnaîtraient plus en elle leur sang et leur race. Je n’exagère pas : elle le dit expressément. « L’esprit mercantile est trop étranger aux idées relevées, aux sentiments délicats par lesquels j’apprécie l’existence. Imbue de la plus pure morale, familiarisée, avec les grands exemples, n’aurais-je vécu avec Plutarque que pour m’unir à un marchand qui ne jugerait et ne sentirait rien comme moi? » Philaminte battrait des mains à ce langage. Aussi, quoique son vieux père se lamente, et désire vivement des petits enfants qu'il fasse sauter sur ses genoux, elle éconduit tous les prétendants du quartier par des lettres, dont elle rédige elle-même le brouillon. Un coup d’éventail chasse l’essaim qui bourdonne amoureusement.
Son cœur, qui disait non, sans le moindre soupir, faillit pourtant faiblir en faveur d’un assez médiocre candidat, qui avait noirci beaucoup de papier blanc, et lui agréait par un faux air de philosophie. C’était La Blancherie, caractère léger, esprit terne, mais grave et gourmé, qu’elle eut le tort de prendre un instant pour un Saint-Preux. Mais l’éblouissement ne dura pas; elle eut le bon sens de s’apercevoir de son erreur, et un congé définitif laissa la place libre au dernier concurrent, Roland de la Platrière, un académicien de province, un compilateur de licux-
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communs économiques et philanthropiques , un quaker au teint bilieux, aux lèvres pincées, roule, pédant, mal tenu, voisin de la cinquantaine, valétudinaire, mais grand admirateur de Caton et de Brutus, c’est-à-dire à peu près conforme au programme conjugal dune petite bourgeoise qui rêvait le rôle de Porcia ou de Cornélie. Elle s'immola donc au bonheur de ce républicain, qui sollicitait des lettre* de noblesse. C’est Héloïse épousant M. de Yojmar.
Et pourtant, soyons justes. Il y eut une oasis dans la vie de madame Roland. Ce furent les années paisibles dont le bonheur s’abrita dans le clos de la Platriôrc, loin des tentations du Forum, sous le doux rayon de la tendresse maternelle qui ramena au bon sens et à la simplicité des soucis domestiques une àme enivrée jusqu’alors par des lectures capiteuses. La rhétorique s’ajourne enfin; sa fille qu’elle allaite, son mari qu’elle estime et tâche d’aimer « comme un père vertueux », des relations choisies quelle entretient par une correspondance charmante d’ex-
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pansion et de franchise, les soins journaliers de la ménagère qui met la main à la pâte, retrousse sa robe, va et vient dans sa ferme, surveille ses gens, fait des confitures, du raisiné, du vin cuit, des poires tapées et des bonbons, les malheureux qu’elle visile et assiste, des distractions champêtres mêlées de quelques études sérieuses, en un mot les devoirs devenus des plaisirs : voilà le tableau de famille sur lequel nous aimons à reposer nos yeux, avant que la toile se lève, et que la tragédie commence.
C’est comme une trêve entre les inquiétudes superbes de sa jeunesse et les aventures orageuses de sa maturité. Dans les lettres qui datent de cette époque, il y a l'épanouissement du bien-être moral. Son style n’est plus emprunté ou convenu : il coule de source, d’un fonds sain et rassis. Il a comme une fraîcheur bienfaisante, des parfums vivifiants y circulent. 11 sent le grand air et la verdure. « Eli! bonjour donc, mon ami! écrit-elle à Rose, je ne touche guère la plume depuis un mois, et je crois que je prends quelques-unes des inclinations de la bête dont le lait me restaure : j'asine à force, et m’occupe de tous les soins de la vie cochonne de la campagne; nous séchons des raisins et des prunes, on fait des lessives, on travaille au linge, on déjeune avec du vin blanc, on se couche sur l’herbe pour le cuver; on suit les vendangeurs, on se repose au bois et dans les prés, on abat des noix, on
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a cueilli tous les fruits d’hiver, on les étend dans les greniers. Nous faisons travailler le docteur, Dieu sait ! Vous, vous le faites embrasser : par ma foi ! vous êtes un drôle de corps. ...» — Si la sensibilité s’ément, point de soubresaut maladif. Jugezen : « Du coin de mon feu, à onze heures du matin, mon ami à son bureau, ma petite à tricoter, et moi causant avec l’un, veillant l’ouvrage de l’autre, savourant le bonheur d’ôtre bien chaudement au sein de ma petite et chère famille, écrivant à un ami, tandis que la neige tombe sur tant de malheureux, je m’attendris sur leur sort, je me réjouis d’être rendue à mon genre de vie accoutumé, et me promets de ne pas quitter le colombier. » Les don Juan de province voudraient bien troubler cette paix. Ils rôdent autour du foyer: mais on décourage leur fatuité en la persiflant. « Quand je n’aurais pas été sage par habitude, je le serais par pis-aller. De bonne foi 1 il ne vaudrait pas la peine de perdre ici l’honneur du champ de bataille. Des amoureux de quinze ans à former! allons donc! je ne suis pas pas encore assez vieille pour faire l’éducatrice, et chercher fortune parmi des écoliers. » Aussi le débonnaire Roland ne s’effrayait point encore : il ne craignait pas d’intrôduire des loups dans la bergerie, entre autres l’honnête Lanlhenas, qui n’aurait pas demandé mieux que d'être l’ami de la maison. Mais il dut en rabattre, et se réduire aux extases
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platoniques. Nul ne chassa sur des terres où le gibier se gardait tout seul.
Cette idylle bourgeoise fut de courte durée, et les circonstances dérangèrent bientôt un équilibre trop instable. Il y avait un coin de fanatisme dans le cerveau de madame Roland. Témoin cette phrase qu’elle écrivit dés le ‘26 juillet 1789: « Vous n’ètes tous que des enfants; votre enthousiasme est un feu de paille; et si l’Assemblée nationale ne fait pas en règle le procès de deux tètes illustres, ou que de généreux Décius ne les abattent, vous êtes f.... » C’est le brutal symptôme de la fièvre dont nous suivons les progrès dans les lettres qu'elle échange avec bancal des Essarts. En même temps que la tète se prend, le cœur de l'épouse a des pulsations parfois alarmantes pour la sécurité conjugale ; et l’on pourra souligner ici des notes langoureuses sous lesquelles on soupçonne les regrets ou les luttes d’une vertu qui coûte cher. Mais par-dessus ces roucoulements domine la fanfare révolutionnaire. Les yeux tixés sur Paris, elle assiste avec une belliqueuse émotion aux premiers engagements de la lutte où succombera la royauté: a Tudieu! s’écriet-elle, tout Parisiens que vous êtes, vous n’y voyez pas plus loin que votre nez, et vous manquez de vigueur pour faire marcher votre Assemblée. » Le sang lui bout. Dans ses opinions se retrouve l’alliage impur des» préjugés grossiers qui préparent
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les crimes. Les rois ne sont pour elle que des tyrans , les prêtres que des imposteurs , les soldais « des machines stipendiées. » Kilo appelle Marie- Antoinette « une étourdie qui joint à l’insolence autrichienne la présomption de la grandeur et l'ivresse des sens. » Démocrate par instinct aristocratique, elle en veut à la nature de ne l'avoir pas fait naître sur les marches du trône, elle est un peu jalouse de la reine de France, et chérit l’égalité avec ceux qui sont au-dessus d’elle. Tout cela fermente sous les tirades; et il faudrait être aveugle pour le nier. Mais elle n’en a pas conscience, et se persuade que la Providence a besoin de son bras pour accomplir ses desseins.
Les événements semblèrent lui donner raison le jour où le portefeuille de l’intérieur tomba dans les mains débiles et maladroites du Prudhomme puritain, qui, gouverné par sa femme, se disposait à gouverner la France. Ce coup de fortune, il le devait à sa médiocrité même. Sous son silence austère on présumait la profondeur. Son altitude de paysan du Danube lui avait fait une réputation de vertu antique. 11 se croyait un héros pour avoir bravé l’étiquette en se présentant aux Tuileries avec un habit noir, un chapeau rond et des souliers ferrés. A tous les ridicules que voila sa popularité, Madame Roland en ajoutera un autre que la malice française ne pardonne guère.
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Mais en allendant, elle est Filme de ce premier ministère, dont la politique peut se résumer en un mot: la trahison. Se faire pardonner une élévation imméritée à force d’insolence envers le roi auquel il la devait, conspirer contre le pouvoir dont il était le dépositaire, Haller l’Assemblée, courtiser la populace, animer les jacobins contre la cour, obséder Louis XVI par l’impérieuse pétition de sacrifices impossibles, le dénoncer sourdement à la haine publique comme la cause de toutes les souffrances sociales, comme l’obstacle à toutes les réformes, le contraindre, par des outrages calculés, à chasser enfin trop tard des ministres félons qui le surveillaient comme des agents de police, et allaient, au lendemain de leur chute, l’accuser hautement du crime de lèse-nation : voilà ce que fit Roland, conseillé par le mauvais génie et servi par la plume de son Égérie domestique. La République étant déjà son idée fixe, elle préparait son avènement en se servant contrôla monarchie des armes destinées à la défendre. « Ron Dieu ! disait-elle à Roland ou à Clavières séduits par la bonhomie du roi et enchantés delà tournure que prenaient les choses, lorsque je vous vois partir pour le Conseil dans cette disposition, il me semble toujours que vous allez faire une sottise. » Et au retour, quand on lui parlait des « honnêtetés reçues, » des assurances conciliatrices, des vœux de concorde échangés : « C’est pitoyable.
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s’écriait-elle, vous êtes tous de bonne humeur parce que vous n’éprouvez pas de tracasseries, mais j’ai bien peur que vous ne soyez joués. » Les actes suivaient, inspirés tous par des défiances qui ne reculaient pas devant la perfidie. La preuve en est dans ces circulaires qu’elle improvisait avec délices, et dont le bon Roland « finissait par se croire véritablement l’auteur. » Elle est surtout dans cette lettre qu’elle écrivit d’un trait, pour se ménager, en tombant du pouvoir, l’espérance d’y remonter sur les ruines d’un trône qu’elle sapait à plaisir, au lieu de le consolider.
Dès lors, elle est conquise au parti de la violence. Tous les attentats commis contre la royauté accélèrent sa vengeance et les représailles de son ambition. Les jacobins ne lui paraissent pas assez avancés. Elle gourmande leur paresse « babillarde. » — « On lanterne , dit-elle, je suis en enfer, quand on ne marche pas vite, ferme, et qu’on ne frappe pas juste et fort. » Elle trouve Danton « modéré. » Elle s’indigne que les feuilles de Marat soient déchirées par « les satellites de Lafayette. » Elle ose écrire : « C’est une chose évidente que nous ne saurions être régénérés que par le sang. »
Cruelles paroles qu’elle devait expier, lorsqu’elle partagea le sort d’une reine dont elle n’eut jamais pitié. La responsabilité des massacres de septembre n’est point étrangère au second ministère de Ro-
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html, qui ne peut se justifier devant l'Iiistoire que par l'humiliant aveu d’une nullité impuissante contre l’anarchie. C’est tout ce que l’on peut en dire de moins défavorable. Quant à la Muse de la Gironde, elle dut regretter amèrement d’avoir associé ses destinées à des hommes qu’elle appelait elle-même « les eunuques de la politique, » beaux parleurs, dont elle disait dans un moment de sincérité :
« J’aurais volontiérs souffleté d’impatience ces sages dont j’estimais l’honnêteté, excellents raisonneurs, savants en discussions, mais n’entendant rien à mener les hommes, et faisant en, pure perte de la science ou de l’esprit. » Elle oubliait trop pourtant qu’elle avait partagé leurs illusions, souri avec eux aux factions déchaînées, applaudi à leur inconséquence, que, complice de leurs fautes, elle avait préparé l’hécatombe de ses amis, cl travaillé, elle aussi, pour ses ennemis. Corinne républicaine, elle fut comme eux une artiste de talent, et l’on a besoin de se rappeler sa mort si l’on veut être indulgent pour sa vie.
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La prison esl en effet le cadre qui va le mieux à la figure de madame Roland. Kilo n’avait pas su conjurer la foudre, mais elle était capable de lui tenir télé intrépidement. En entrant à l’Abbaye, peutêtre aussi se disait-elle qu’une fin courageuse serait nécessaire «à la recommandation de sa mémoire, pour l’absoudre de toute solidarité compromettante. Toujours est-il qu’elle semble monter sur un théâtre, où elle est en vue, où, le sachant trop, elle s’anime à l’héroïsme, en face de la postérité, qu’elle veut électriser par l’admiration.
Désormais sa seule ambition est d’être comptée parmi les victimes illustres, d’ennoblir son trépas, de laisser un exemple aux siècles futurs, de forcer ses calomniateurs à rougir d’eux-mêmes, de rejeter sur ses bourreaux l’odieux d'un supplice qui criera vengeance.
Voilà les consolations hautaines qui voilent à ses fiers regards l’horreur des apprêts funèbres, et mêlent une sorte de volupté à son sacrifice. Elle a l'enthousiasme d’un martyr. Son aine exaltée n’en-
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visage que l'auréole d’une gloire immortelle. A dater de l’heure où elle reconnaît que la partie est perdue, elle marche triomphalement à l’échafaud, et ne songe plus qu'à honorer sa chute par la dignité sereine du gladiateur qui reçoit la mort, sans demander grâce, sans laisser échapper une plainte ou un soupir.
Lisez ces Notices où il semble qu’elle pose devant l’ histoire comme un modèle devant le peintre, et vous croirez voir un des marbres antiques qui peuplent le Panthéon de Plutarque.
Non, ce n’est point votre pitié qu’elle implore. Ne la plaignez pas. Elle s’en offenserait presque. Ce serait d’ailleurs peine perdue, tant la résignation est facile en ces temps où nul n’est sûr de sa tète, tant elle est prête à répondre au sinistre appel, tant son stoïcisme a d’aisance et de grâce souveraine. C’est comme la dernière coquetterie d’une femme qui sait plaire.
Aussi, quand sa vieille bonne se jette dans scs bras, baignée de pleurs, oppressée de sanglots, c’est madame Roland qui la réconforte: «Je lui prouvai qu’à tout prendre je n’étais pas si malheureuse qu’elle l’imaginait, et cela était vrai. » Oui, chose étrange, son premier sentiment, lorsqu'elle se voit seule entre les murs d’un cachot, c’est la joie (le mot n’est point une hyperbole) de s’appartenir, d’être affranchie. La détention, dont elle sait
MADAME ROLAND
le dénoûment, sera, au sein des crises, une solution qui lui épargne l’embarras de lutter contre les événements, de se disputer à la nécessité, et aussi, disons-le, de choisir entre ses affections, de concilier ses devoirs avec un penchant qui l’entraîne. Vainement ses amis la pressaient d’assurer son salut par une fuite facile. Le soin de se soustraire à l’injustice lui eût plus coûté que de la subir. Outre qu’elle prenait plaisir à la défier, à se mesurer avec l’infortune, elle était « ennuyée du train des choses. »
Sa liberté pouvait, d'un jour à l’autre, lui devenir importune ou dangereuse. Qu’en eût-elle fait, puisque la vie ne lui offrait en perspective ni les douceurs du pouvoir, ni celles du foyer? Mieux valait en sortir et entrer dans le repos. Si vous vous étonnez que la prison ait pour elle des sourires, n’oubliez pas qu’elle la sépare de Roland et la rapproche de Buzot. Voilà le secret de sou calme. Cette àme éprise de l'extraordinaire se trouvait à la fois, par le bienfait de son malheur, et délivrée des liens pesants qui la gênaient, et préservée contre les défaillances qui pouvaient survenir dans la déroute de ses illusions. Captive, elle n’était plus réduite à se dévouer au vieillard fugitif dont elle portait le nom, et elle cessait de craindre les surprises d’un tempérament, qui, s’il faut l’en croire, rendait sa vertu très-méritoire. N’a-t-elle pas dit en effet « que jamais