SUR LA LITTÉRATURE, LA POLITIQUE, LA PAIX -ET LA GUERRE
ET CONSEILS A UN HOÎDIE DE LETTRES QUI n'a pas encore perdu complètement ses illusions.
A Camille.
a II vous en coûte d'avoir dit adieu aux rêves de gloire que vous avez choyés pendant vos jeunes ans, et je comprends les regrets que le sbuvenir d'un passé rempli des plus douces illusions, doit souvent réveiller dans votre esprit.
Ces regrets doivent s'effacer devant la réflexion.
Vous avez agi sagement, mon cher Camille, en suivant mon conseil de retourner dans votre village et d'entrer ainsi résolument dans la vie réelle. Vous en seriez venu là tôt ou tard, et ce que vous regretterez n'en vaut vraiment pas la peine.
Eh ! quelle littérature aujourd'hui peut séduire un homme aimant les hellcs-lettres ? — Celle des journaux... elle ne vit pas plus d'un jour. — Celle des romans? — Elle est presque aussi éphémère.
La littérature dramatique est peut-être la seule
CAUSERIES DU MOIS d' AVRIL 53
(lui mène encore, sinon à la gloire, du moins à la fortune ; mais combien peu y réussissent !
L'érudition, avec son lourd l)agage, n'a rien d'attravant ; elle creuse péniblement son sillon à l'écart, ignoré de tous, excepté d'un petit nombre d'adeptes.
Quant à la saine et grande littérature, comme elle était comprise aux derniers siècles, c'est un aliment de luxe des temps heureux, des sociétés stables.
Cette littérature-là va chaque jour se perdant davantage dans l'étude exclusive des sciences physiques et mathématiques, dans le goût des pamphlets, dans les théories d'économie politique et de réformes sociales.!
« Ne m'en veuillez pas, cher C?.mille, de vous désillusionner ainsi, mais, vous le voyez bien, le monde est livré au culte de la matière : les savants et les politiques se le partagent.
Les uns cherchent à augmenter le confortable de la vie, à le mettre à la portée des masses.
Les autres s'efforcent de diminuer le malaise matériel des classes pauvres, quand ils sont de bonne foi, et d'agiter pour se grandir, quand ils sont de mauvaise foi.
Dans le chaos où nous vivons, personne ne sait quand la société reprendra son assiette... Et ce n'est que lorsque nous serons sûr d'un lendemain que la
littérature pourra renaître avec le culte de l'esprit.
« Un dernier mot, — et ce mot, je voudrais qu'il fût entendu de tous ceux qui rêvent de quitter leur village, pour aller tenter les hasards des grandes villes :
Vivez heureux, ô Camille, loin du tumulte du monde politique où vous auriez perdu, — avec vos illusions, — tout ce que vous avez de patriotisme.
Vivez heureux loin des intrigues des gens de lettres où vous auriez perdu, avec votre foi littéraire, tout ce que vous avez de poésie.
Vivez heureux loin de ces sociétés dépravées où vous auriez perdu, — avec votre foi rehgieuse, — tout ce que vous avez d'honnête et de généreux.
Oui! vivez heureux dans votre village, et que les calmes affections de la famille vous fassent oubher complètement un idéal impossible, les rêves ardents de votre jeunesse.
Songez seulement à vous créer une occupation utile, qui puisse prévenir l'ennui; — et que vos goùls littéraires ne servent désormais qu'à vous distraire dans vos moments de loisir.
Quand la guerre de 1870 éclata, tous les instincts patriotiques de Camille se réveillèrent. L'illusion
dont il se berçait sans cesse, exalta si bien son cerveau qu'elle lui montra nos phalanges guerrières marchant victorieuses, au pas de charge, jusqu'au delà du Rhin. iMalgré la longue suite de nos défaites épouvantables, il croyait toujours à la victoire suprême. Chasser les Prussiens de France, les repousser jusqu'à Berlin, c'était son rêve, son espérance, sa foi.
Il ne pouvait se faire à l'idée du triomphe indéfini des Allemands.
Quand le gouvernement de la défense nationale appela les mobilisés, mariés ou non, sous les drapeaux, alors l'enthousiasme poétique s'cmparant de son esprit lui inspira un chant de marche , dont voici les quatre derniers couplets :