PARIS
Si une grande ville peut trouver grâce devant un villageois, c'est bien certainement la cité héroïque, qui, pendant un long siège, a su donner au monde le spectacle de la plus patriotique des résistances. Non! je n'aurais jamais pu croire que les Parisiens de 1810, si légers de caractère, si
amoureux du bien-être, du luxe, des plaisirs... en un mot, que ces jouisseurs allaient avoir, tout à coup, à un si haut point, le sentiment du devoir à accomplir... que tous, riches et pauvres, n'auraient qu'un désir, qu'une volonté : Chasser les Prussiens de France... et que, pendant de longs mois ils braveraient la mort sous toutes les formes, au milieu de toutes les privations, sans jamais demander à se rendre.
Si la province l'avait secondée, jamais nous n'aurions eu la honte de voir les Allemands parquer dans notre capitale !
Honneur éternel au patriotique Paris!
Si je n'étais pas villageois je voudrais être Parisien !
Je reviens à l'histoire de Camille, que j'intitulerai :
HISTOIRE B UN DESILLUSIONNE
Sa mère m'écrivit :
« Mon fils veut absolument partir pour Paris. Je « vous en prie, tâchez de le détourner de son pro- « jet d'abandonner notre village, où il peut vivre
« très-confortablement dans ses terres, sans crainte a de l'avenir ! 0 mon Dieu ! que deviendra mon M enfant, dans une grande ville, naïf, confiant, im- « pressionnablc comme vous le connaissez?... L'an « dernier il voulait être soldat ! sa chimère belli- « queuse s'est évanouie. Aujourd'hui, il veut écrire... « Mais qui l'empêche d'écrire ici... tous les livres et « tous les vers qu'il voudra?
« Je me souviens de ces quatre vers que vous « m'avez adressés dans une de vos lettres :
Que ne puis-je loin de la ville Dont le ciel est toujours troublé, Rimer comme autrefois Virgile Dans les champs d'avoine et de blé !
« Camille , qui peut avoir ce que vous regrettez , « pourquoi ne le ferait-il pas ? dites-le lui bien. »
Je voulus obéir à cette prudente mère, sans trop d'espoir de réussir.
Quand le charme de l'illusion nous aveugle, nous ne pouvons comprendre la valeur du sacrilice qu'on exige de nous.
J'écrivis donc plusieurs lettres ù mon compatriote. En voici quelques extraits :
A Camille.
« Pourquoi voulez-vous quitter votre village, ô Camille ? Restez, restez sous votre toit paisible, auprès de votre mère qui vous aime tant. Restez, restez au milieu de vos amis les villageois. Au village il est si facile de vivre heureux, qu'il y a presque folie à vous, ô mon noble jeune homme, de quitter le bonheur pour une espérance illusoire...
« Mais je vous entends me répondre : « Suis-je né pour végéter à l'ombre de mes platanes, dans l'obscurité de ma province, moi qu'une espérance de gloire fait tressaillir déjà? »
« Et votre regard s'est tourné vers Paris, et tous vos rêves, tous vos désirs se sont concentrés sur ce but, le seul digne de votre ambition. 0 mon cher Camille, si vous saviez ce que c'est qu'une grande ville, si vous saviez tout ce qu'il faut d'acquis, de bonheur, d'audace, d'astuce, de hasard, pour y arriver à quelque chose ; si vous saviez que d'encens il faut prodiguer à ceux même qui sont méprisables, oh! comme vous la fuiriez, la grande ville tant rêvée !
« Et surtout, franc et loyal comme vous l'êtes, mon
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jeune ami ! Laissez donc là votre Irauciiise, laissez donc là votre loyauté ; ici il vous faudra du mensonge et de l'égoisme, du mensonge souvent, de l'égoïsme toujours !.. Savez-vous la maxime qui régit la société! non! vous ne la savez pas encore... hé bien ! ne cherchez pas à en faire l'expérience, car cette expérience vous donnerait de la haine pour les hommes... Tenez, je vais vous dire le nom de cette maxime composée de trois mots dont l'assemblage a dû être formé dans l'enfer, elle s'appelle : chacun pour soi !
«Hélas! la vie vous pèse dans votre village, il vous tarde de connaître le monde, et de le voir de près, et de boire à sa coupe ; vous vous êtes fait une si douce idée de ses plaisirs et de ses joies, et vous avez si peu pensé à ses misères et à ses larmes! On vous a tant dit qu'avec votre talent et votre jeunesse on pouvait tout ambitionner, que rester dans votre village c'était manquer à votre destinée!... Vous êtes impatient de le quitter... Que ne puis-je, ô Camille! vous détourner de la route difilcile où tant d'autres ont chuté avant vous !
c( Prenez garde... s'il est des illusions douces et consolantes qu'il serait cruel d'enlever aux hommes, il en est d'autres qui, engendrées par un enthousiasme exagéré, sont presque toujours fatales à celui qui s'y laisse entraîner... N'écoutez pas la voix de votre imagination, de votre passion... écoutez ma voix. C'est celle de la raison, de l'expérience... Je vous le dis encore, ô Camille, ne quittez pas votre mère, votre village; ne vous exposez pas à voir bientôt vos plus beaux rêves s'évanouir, vos plus douces illusions s'envoler pour vous laisser seul en face de la réalité ! »
A toutes mes lettres Camille se contenta de répondre que sa résolution était irrévocable, qu'il voulait venir à Paris.
Peu de temps après je le vis arriver.
a II paraît, lui dis-je, que je n'ai pas eu le don de la persuasion, puisque vous voilà ici.
— Eh ! me répondit-il d'un ton un peu sec, vous y êtes bien, vous ! »
Je compris, à celle réponse, que mes conseils m'avaient considérablement amoindri dans l'esprit de mon compatriote, et que sa visite n'était qu'un acte d'obéissance à sa mère.
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Après quelques instants de conversation insigniliante, il prit congé, mais d'un air qui semblait me dire : « Assez de vos sermons, et bien que nos deux familles n'en fassent qu'une... au village... vous m'avçz assez vu à Paris. »
Camille se tint parole. Jusqu'au jour de son premier désenchantement, qui arriva dans la septième année de son séjour dans la capitale, il ne me donna plus signe de vie.
Ce jour-là il vint me revoir, une lettre de sa mère à la main. Cette lettre était à mon adresse. Le pauvre garçon avait là un prétexte pour reparaître devant moi, après son trop long oubli.
a Hé bien ! lui dis-je en lui serrant la main, êtesvous heureux ?
— Heureux! prononça-t-il avec un soupir. Et une larme tomba de ses yeux.
— Ah ! je comprends ; vous n'avez pas réussi... Mais qu'importe, vous êtes encore jeune... tout peut se réparer... Que faites-vous?.. Qu'avez-vous fait?
— Ce que j'ai fait, me répondit le jeune homme avec exaltation, j'ai tout fait... de la littérature, du théâtre, du journalisme, de la pohtique... et je n'ai réussi qu'à manger une partie de mon patrimoine, en abreuvant de chagrin ma tendre mère...
— Pauvre désillusionné, je te l'avais bien prédit ! pensai-je.
— Et maintenant que comptez-vous faire?..
— Je n'en sais rien... je suis découragé !
— Découragé?... à votre âge!... tenez, Camille, voulez-vous un dernier conseil? retournez dans votre village... Votre champ n'est-il point encore assez étendu pour que vous y puissiez vivre en travaillant?., et puis n'aurez-vous pas encore votre mère?., retournez auprès de cette mère, le bonheur est toujours là !
— Je le sais... vous avez raison... mais je suis si découragé que parfois je prends la vie en dégoût !
— Ah! m'écriai-je, à ces derniers mots, voilà recueil de toutes les ambitions avortées... Parce que vous n'avez pas su vivre de la vie ordinaire, vous dites que la vie est mauvaise... C'est comme si vous disiez qu'il n'y a pas de chemin d'ici à votre village, parce que vous auriez pris, une première fois, une route opposée. Retournez donc sur vos pas, c'est-àdire dans votre village. La vue des lieux témoins de votre jeunesse, ranimera votre courage ; vous redeviendrez cet heureux habitant de la campagne dont parle Virgile : vous n'aurez plus les ennuis de la grande ville, et, à vos heures de repos, vous rêverez à votre aise devant le libre horizon.
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Cette fois Camille suivit mon conseil ; il retourna dans son village.
Six mois après, il m'écrivit :
<( Enlin je suis entré dans la vie réelle... je suis heureux... j'ai presque complètement oublié Paris, tant je me plais au milieu de nos champs. Comment ai -je été assez fou pour les (luilter ?.. il est vrai que je regrette parfois mes illusions perdues, mes espérances de gloire envolées ; mais ces regrets sont de courte durée, et quand je songe à toutes les déceptions de mes sept années de Paris, je me range volontiers de Favis de Descartes : pour être heureux il faut cacher sa vie. »
Dans cette lettre Camille, malgré lui, manifestait des regrets.
Je lui adressai, en réponse, une longue épître, dont j'extrais les passages suivants, et que j'intitulerai :