LE CHANT DES MOBILISÉS
Jurons par le sang, par les larmes De nos mères, de nos enfants, Jurons de ne poser les armes Que terrassés ou triomphants.
Jurons, si les hordes germaines Devaient un jour nous envahir, Que nous saurons léguer nos haines Aux combattants de l'avenir.
Français, quoi ! ce peuple d'esclaves Nous asservirait sous sa loi !
L'ilote mettrait des entraves Aux libertés du Peuple-Roi?
Non, non, que jamais cette crainte Ne vienne obscurcir nos esprits ; Dieu veut, quand une lutte est sainte, Que la victoire en soit le prix.
La victoire! c'était son illusion du moment; il rêvait, — ainsi que tant d'autres, le triomphe prochain des armées de la République. Hélas! comme ses rêves d'autrefois, allaient bientôt s'évanouir ses rêves d'aujourd'hui. La réalité devait vite détruire sa nouvelle illusion.
Quand cette réalité se manifesta par la perte de la Lorraine et de l'Alsace et par une indemnité de cinq milliards, Camille ne put s'empêcher de s'écrier :
« Ne suis-je donc né que pour être désillusionné!»
Dans ce cœur si impressionnable, si enthousiaste, si facile à se laisser entraîner, il y avait surtout un grand fond de patriotisme. Camille aimait la France, il ne pouvait se faire à l'idée de son abaissement ; malgré ses défaites, il la croyait encore invincible.
Il caressa alors une autre illusion : La Revanche. Cette chimère, qui un moment sembla échauffer tant d'imaginations, Camille crut à sa réalisation prochaine; elle l'exalta à un tel point qu'il se mit
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à écrire un poème intitulé: La Revendication^ où il disait sérieusement qu'il fallait aller en masse pour
« Détrôner les tyrans du peuple germanique. »
Il avait voulu me lire son poème. En voici quelques fragments qui prouveront combien l'illusion avait facilement prise dans cet esprit trop enthousiaste et trop crédule.
■25 novembre IS7I.
LA HEYENDICATION Fragment.
11 est nuit, le vent pleure
A ma fenêtre ; — On dirait que ce vent a passé
Sui- des tombeaux, — qu'il est la voix d'un trépassé!
Que me dit celte voix pleurant dans les ténèbres ?
Elle me dit : « Je sors des entrailles funèbres
o De la terre. — Je suis un des cent mille morts
a Que les Prussiens hideux ont raincus. — Si nos corps
« Sont poussière aujourd'hui, notre âme vit encore!...
'i Et quand vous entendez, la nuit, le vent sonore
« Et frémir et gémir à travers les vitraux,
a C'est notre esprit errant... c'est 1 "âme des héros
« De Reischoffen qui crie à vos enfants : Vengeance I...
Puissé-je voir un jour nos valeureux enfants Porter jusqu'à Berlin leurs drapeaux triomphants !
Qu'il sera beau ce jour! — 0 France, tu tressailles De joie et de douleur, songeant aux représailles Du prochain avenir!... — Tremble, peuple asservi, Le champ ofi sont nos morls n'aura pas reverdi Sept fois... que vous verrez nos nouvelles armées Envahir, à leur tour, vos villes alarmées.
Allez, nous n'irons pas, assassins eLpillards, Dévaliser vos toits, massacrer vos vieillards. N'étant pas, comme vous, des barbares infâmes, Nous prendrons en pitié vos enfants et vos femmes. Nous ne brûlerons pas, comme vous, les maisons, Ne sachant pas changer nos fusils en tisons. Nous saurons oublier et Saint-Gloud et Bazeilles, Incapables jamais d'atrocités pareilles.
En attendant ce jour où relevant nos fronts
Nous pourrons nous laver de nos sanglants affronts,
Ayons, ayons toujours irésentsà nos pensées
Nos malheurs du présent et nos gloires passées ;
N'ayons plus qu'un désir, plus qu'une pas^ion :
Nous venger!... Que ce mot : Revendication'!
Soit gravé dans les cœurs., incrusté sur les marbres,
Sur les murs, les canons.,, sur l'écorce des arbres!
Qu'à l'école aux enfants on le fasse épeler.
Qu'il soit leur premier mot dès qu'ils pourront parler!.
Moi, l'amant de la paix, j'ose crier aux armes!... Moi, qui voudrais pouvoir sécher toutes les larmes Et guérir tous les maux, consolant tous les coeurs ! Moi, qui voudrais ne voir ni vaincus, ni valnqueure; Qui voudrais, en amour changeant toutes les haines. Préserver mon pays des vengeances prochaines, J'en appelle à la guerre
A ce mot de guerre, je ne pus retenir cette exclamation :
— La guerre... vous ôtes fou, mon anii... Oui! nous l'aurons un jour, la guerre... mais ce sera malgré nous... et contre nous. Pour faire la guerre il faut des armées organisées, disciplinées, aguerries...
— Comment la France ne pourrait pas se lever en masse?...
— Vous croyez donc sérieusement à la revanche?
— Je crois au patriotisme...
— Encore une illusion dont il faudra vous dél'aire ; il n'y a plus de patriotisme, aujourd'hui ! Si on faisait un appel volontaire, comhien prendraient un fusil pour voler aux frontières? L'Allemagne elle-même...
— Ne comparez pas l'Allemagne à la France, interrompit Camille. L'une représente la force intellectuelle, l'autre la force brutale-. L'une le Glaive, l'autre l'Idée. Celle-ci primera toujours celui-là... Qu'importent nos défaites accidentelles! Les Germains du V' siècle, en envahissant la Gaule, ont-ils empêché la France de se faire? La civilisation a toujours fini par vaincre la barbarie... Qu'importent les Attila... Après eux arrive toujours un Charlemagne... Croyez-le, un autre Charlemagne viendra qui saura vaincre et punir à son tour « la race au cœur de
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fer » qui nous a vaincus... La France est toujours là...
— Je vous arrête, mon cher Camille. . . Oui ! il y a toujours la France... mais il y a bien peu de Français !
— C'est votre opinion, ce n'est pas la mienne.
— L'opinion!... une chimère aussi. Autrefois on pouvait avoir une opinion, car il y avait des principes... Aujourd'hui il n'y a plus que des intérêts, des appétits... Notre génération est atrophiée.
— Comme le feu purifie l'or, le malheur purifie un peuple.
— J'avais cru cela comme vous... Comme vous je croyais que les malheurs de la Patrie auraient retrempé nos âmes... Allons donc! C'était encore une illusion... Nous méritons, plus que jamais, cette épithète qui nous caractérise : Jouisseurs! Jamais — dans les grandes villes surtout — Famour des plaisirs n'a été plus effréné... Jouissons! admcnne que pourra. C'est la maxime du moment... Déchirez donc votre poème... votre patriotisme serait pris pour de la forfanterie...
— Vous êtes vraiment trop désespérant, me répondit Camille d'un ton un peu fâché... Oui! Je crois à la régénération de la France... J'ai foi dans son génie civilisateur qui la mettra toujours et quand même à la tète des nations.
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— Croyance respectable... illusion d'àme généreuse... Celte illusion-là, mon ami, je ne voudrais pas vous la faire perdre... gardez-la... beaucoup l'ont comme vous; c'est une consolation. La Providence pourrait faire un miracle... Mais si la France continue à être la proie des factions, si les divers partis politiques qui se disputent le pouvoir ne font pas abnégation de leurs intérêts, de leurs appétits... le miracle n'aura pas lieu, et notre patrie périra...
— Il ne faut donc plus croire à rien... ne plus avoir aucune illusion?..
• — Je vous l'ai dit : « L'illusion marche toujours à nos côtés... » Laissons-nous aller doucement au flot qui nous entraîne, puisque nous ne pouvons ni l'arrêter ni remonter le courant... Acceptons avec philosophie ce que nous ne saurions empêcher, et tâchons de le faire tourner à notre avantage; il faut faire que la perte de certaines illusions soit pour nous une cause de tranquillité d'âme.
Il est des illusions qu'il faut garder avec soin : celles que l'on trouve dans les pures et toujours vraies affections de la famille.
Il y a des rêves qu'on peut toujours caresser : ceux qui élèvent notre esprit au-dessus des nuages de la vie.
Je vous en ai bien arraché, de vos chères illusions,
n'est-ce pas?... mais vous en avez retrouvé au village de plus douces, de plus consolantes : celles que l'on puise dans l'amour, l'amitié, la poésie.
Bénissez donc le ciel d'être désillusionné de bonne heure de la politique, de la littérature, du journalisme et des grandes villes!...
Camille a mis ma morale en pratique et il vit heureux ! il est devenu un de nos aimés convives. Chaque fois que se réunissent, à ma table, ces aimables et spirituels causeurs avec lesquels j'ai écrit : Les festins des amis de la bouteille, il n'est pas le moins causeur... (1). Comme notre ami Hector, Camille est aujourd'hui un fervent d'Horace, et, malgré sa vénération pour Platon, il n'aurait pas été déplacé, à Tibur, entre Tibulle et Déhe. Sa seule ambition est d'être estimé de ceux qu'il aime, et s'il cherche parfois ses iUusions au fond de la bouteille, le dieu Bacchus ne lui inspire jamais que des sentiments délicats. 11 chante volontiers l'amour et le vin, mais sans jamais dénouer, comme Anacréon, la ceinture de Batylle.
t. Voir Ce qu'on trouve dans une louteille de vin, II* partie, livre II, 1 volume iii-18 du même auteur. (Note de Tédileur.)
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A notre dernier leslin, quand le moment de déraisonner fut venu, Hector nous dit :
« Puisque le centenaire de Pétrarque, célébré à Vaucluse le 18 juillet 1874, a remis le sonnet en vogue, il faut que Camille nous en improvise un... »
L'éclat d'une bouteille de Champagne sanctionna cette invitation.
« Un sonnet sans défaut, fit Dumesnil en remplissant les verres.
— Je demande dix minutes et un crayon, répondit Camille en riant.
— Le temps d'une nouvelle bouteille de Champagne, » observa le docteur.
Dix minutes après, Camille nous lisait ce sonnet :
LES DEUX IVRESSEri
Que la nature est bel'«, et combien vivre est doux! .;'-
Amis, versez du vin dans les coupes joyeuses,
Et vous, jeunes beautés, sur vos couches soyeuses
D'amour chaste rôvez, songeant à vos époux.
Comme ils sont enivrants les longs regards jaloux ! Que les coupes vont bien près des lèvres rieuses ! Ces voluptés, les dieux les ont fiiites pour vous, 0 radieux buveurs, ô tendres amoureuses !
Savourons à longs traits les terrestres bonheurs ; Que l'ivresse, à pleins bords, s'épanche de nos cœurs Comme ce vin fumant qui s'épand des bouteilles!.,.
Et vous, vous dont j'entends les soupirs langoureu.x... Quand l'heure du sommeil mettra fin à nos veilles, Nous irons dans vos bras, brûlant de nouveaux feux.
J'oubliais de dire que Camille est aujourd'hui marié, et qu'il adore sa femme.
Il exploite un petit domaine qui suffit à ses besoins, et, à ses moments perdus, il cultive encore les Muses.
Une seule ambition lui reste : être lauréat au prochain concours agricole.
C'est là son dernier rêve de gloire !. . .