CHAPITRE QUATRIEME
Les fêtes au village.
Le beau s^'-^'û de mai, levé sur nos climats, Féconde les sillons, rajeunit les bocages.
Ainsi s'exprime l'auteur du Printemjjs d'un Proscrit. Je ne saurais dire rien de plus simplement vrai, à propos de ce mois que les Romains avaient placé sous la protection d'Apollon, — probablement parce que c'est l'époque où les oiseaux chantent le plus.
Le poète Ausone avait écrit :
a Mai est le mois qu'Uranie aime sur tout autre;
a il orne nos vergers et nos campagnes et nous pro- « met les délices du printemps. »
L'antiquité personnifiait le mois de mai sous l'emblème d'un homme entre deux âges, et portant une corbeille de fleurs sur la tête, avec le paon de Junon à ses pieds; — double image de la saison où tout, s'épanouit dans la nature.
Quant à son étymologie, chaque poète lui en attribue une différente. — Les uns disent qu'il reçut son nom romain Maius de Maia, mère de Mercure, auquel les marchands offraient en ce mois des sacrifices. — D'autres le font dériver de Magesta, déesse de l'honneur, — et Ovide, n'osant se prononcer, a la galanterie de s'en rapporter aux Muses.
Les Muses ont toujours eu la prérogative de tout expliquer — même ce qui est inexplicable.
Du temps des Romains, comme de notre temps, le mois de mai était celui où l'on célébrait le plus grand nombre de fêtes. Une des principales était le Regi-fugium,en mémoire del'aljolition de la royauté.
La plupart des cérémonies d'alors répondent à celles que nous pratiquons aujourd'hui j mais combien les nôtres ont plus de charmes et de poésie !.. — Et c'est au village, surtout, qu'on peut comprendre — un jour de fêle religieuse — combien le christianisme l'emporte sur le paganisme.
Vous — soi-disant heureux des grandes villes, —
VOUS VOUS laites dillicilouicnt une idée des plaisirs qu'on éprouve à ôtre témoins et même acteurs — dans nus villages — des fêtes de l'Église! .. — Je vous vois sourire à cette naïveté, car vous ne comprenez pas la vie sans les joies bruyantes, les plaisirs énervants des cités... Il faut à votre vue le spectacle des femmes décolletées, se trémoussant au milieu des décors artificiels d'un théâtre ; il faut à votre ouïe le bruit des voitures, uni aux clameurs de la rue; — à votre odorat, il faut les odeurs qui se dégagent de la vitrine des parfumeurs, ou des lèvres
vermillonnées de Nymphes boulevardières et il
faut à votre palais les mets de haut goût, fabriqués dans vos cuisines de restaurant...
Ni nos Heurs de mai, embaumant l'air et charmant les regards, — ni nos concerts d'oiseaux, voletant dans les futaies, ne pourraient vous émouvoir... L'aspect des champs vous ennuirait; nos festins de famille et d'amis — où l'on dit pourtant la chansonnette — vous sembleraient fades et nos cérémonies religieuses vous laisseraient froids.
N'est pas villageois qui veut; mais celui qui, pouvant l'être, s'éloigne du village, risque fort de n'être jamais réellement heureux. Il ne prend pas le meil-
leur moyen pour le devenir. — Je suis en ceci de l'avis d'Epicure qui ne fait consister le bonheur que dans la tranquillité de l'esprit, d'où naît la santé du corps. — Or, la tranquillité de l'esprit ne se trouve qu'au village.
Gygès consulta un jour l'oracle pour savoir s'il y avait un mortel plus heureux que lui.
Apollon lui répondit :
a Aglaûs est plus heureux que toî! »
Cet Aglaûs cultivait, en Lydie, un champ assez médiocre, mais qui suffisait au besoin de sa famille.
Si j'avais le pouvoir d'un Henri I«% ce ne sont pas des villes que je ferais bâtir, mais des villages... et s'il était possible de dépeupler celles-ci pour peupler ceux-là... je le ferais.
Je ne puis voir, sans un sentiment de tristesse, cette agglomération d'êtres humains dans l'espace rétréci d'une grande ville. Les nécessités de la vie les forcent à demeurer dans des quartiers sombres où l'air est sans oxygène, le jour sans soleil, le soleil sans chaleur...
Que d'hommes qui ne connaissent les champs que de réputation!
Les grandes villes font mentir ce proverbe :
LE SOLEIL Ll'IT l'OUl TULT LE MONDE
Affreuse ironie !
Voyez-vous ces myriades déjeunes llUes qui s'étiolent dans les mansardes, éclairées par une lucarne sur le toit. Elles vivent au milieu des franges et du satin, de la laine et de la toile — elles dont la jeunesse s'écoule déguenillée. — Car beaucoup préfèrent la misère à la prostitution ! — La prostitution ! affreuse condition sociale qui n'est presque toujours qu'une misère à courte échéance.
Dans un coin de la mansarde où travaillent les honnêtes ouvrières se trouvent quelques fleurs, semées par elles, et écloses aux rayons du soleil qui
vient furtivement les visiter Demandez à ces
jeunes filles si le soleil luit pour tout le monde?... Demandez à ces fleurs si le soleil luit pour toutes les fleurs ?
Voyez ces rues étroites, serpentant au milieu de ces hautes maisons toutes noires, et dont les fenêtres osent avoir des volets verts; ces impasses immondes où, comme de vils pourceaux, grouillent des créatures humaines ; — c'est à peine si, à un moment du jour, un peu de soleil perce dans ces
rues, comme pour dire à leurs fébriles habitants : — J'existe, mais ce n'est pas pour vous !
Le soleil luit pour tout le monde, oui ! mais tout le monde ne peut pas en jouir.
De bien des êtres humains on pourrait dire a qu'ils ne connaissent le soleil que de nom, » car ils le voient à peine quelques minutes par jour... Encore, pourrait-on souvent leur appliquer ce dicton : — ^Ve voir le soleil que par un trou!
Depuis quelques années, on s'applique, dans les villes, à agrandir les rues, à créer des boulevards, à planter des arbres, à faire jaillir des fontaines... C'est déjà beaucoup, mais cela ne suffit pas pour que le soleil luise pour tout le monde! !!
Or, comme en réalité les villages se dépeuplent au profit des villes, dont la population s'accroît ainsi forcément... et démesurément... et comme il en sera malheureusement longtemps encore ainsi, — si des mesures efficaces et sim^iles ne rendent pas l'agriculture possible comme moyen d'existence, — j e voudrais qu'il ne fût plus permis à la spéculation d'entasser étage sur étage — au risque d'obliger le pauvre à se loger si haut que la Charité ne puisse monter jusqu'à lui! — Combien sont privés de secours par la difficulté d'arriver jusqu'à eux !!
En vérité, on dirait que la terre n'a pas assez d'espace pour contenir ses habitants. On construit
des maisons de huit étages, pour économiser le terrain; — on intercepte la lumière, on marchande un peu d'air à des milliers de familles, et la spéculation a accompli son œuvre homicide au moment où, par d'atroces mais savants calculs, elle est parvenue à loger, dans le plus petit espace possiblç, le plus grand nombre de locataires.
C'est bien d'agrandir les rues, — ce serait mieux encore d'abaisser les maisons !
Alphonse Karr me disait un jour :
« J'ai habité à Paris, rue Yivienne, n" 8, au i-i' « étage — le propriétaire soutenait que c'était le « "«. — C'est là que j'ai écrit Einerley. Ce n" 8, de « la rue Yivienne, m'a donné horreur des hautes « maisons. J'avais fait là un jardin suspendu... mon a chien Freyschiltz était le seul être qui pût gravir « ces li étages sans perdre la respiration. »
Aujourd'hui, l'auteur des Guêpes habite une maison de deux étages sur le bord de la mer, dans un petit village des Alpes-Maritimes.
La Chéronée de ce moderne Plutarque s'appelle Saint-Raphaël.
Qu'ils sont heureux les villageois! — Et pourquoi «ne le sommes-nous pas tous?... Que de terres incul-
tes fructifieraient ! Que de ricliesses, stériles encore, répandraient partout la vraie abondance, le bienêtre seul réel, si chacun avait un champ à cultiver... qu'il fût tenu de le cultiver... et qu'il eût le moyen de le fertiliser!
Si jamais, par impossible, une pareille chimère se réalisait, alors, mais alors seulement, nous pourrions dire sans ironie : — le soleil luit pour tout