LE MO>"DE
La bonne déesse.
Je reviens au mois de mai, à ses fêtes, à ses fleurs, à ses oiseaux.
Une des cérémonies religieuses qui impressionnent le plus en ce mois, c'est la procession des Rogations.
Cette fête répond aux Ambervalles des Romains, instituées en l'honneur de Gérés. Trois journées étaient consacrées à faire le tour des campagnes en implorant la protection des dieux Ruraux.
Trois journées sont également consacrées à nos Rogations.
Dès que le jour commence à poindre, le son des
cloches réveille les villageois et leur annonce cette procession à travers champs, pour la bénédiction des fruits de la terre. Très-peu d'habitants manquent à cet appel.
Et en voyant ces paysans, tête nue, chantant tour à tour des cantiques ou récitant des prières; en voyant leur tranquillité d'âme rayonner sur leur front recueilli... je ne puis m'empècher de dire :
« Heureux ces ensemenceurs de terre, ces planteurs d'arbres, que les désirs ambitieux ne dominent pas ! V
Vi\ usage que je ne dois pas omettre dans cette causerie, attendu que son origine est assez curieuse : — Dans la plupart de nos villages, on voit les enfants parcourir les rues, une statuette à la main, figurant la sainte Vierge : c'est la Maio! (la bonne mère).
La Maïo c'est la boniie déesse dont les Romains célébraient la fcte en ce mois de mai.
Cette bonne déesse avait été la femme de Paunus, roi d'Italie. Elle s'appelait Fauna.
Fauna était belle et chaste... si chaste que nul homme n'avait jamais vu son visage... mais elle avait une passion! quelle femme n'en a pas?. ..
La chaste Fauna aimait le vin; et son tyrannique mari... — quel mari n'est pas tyrannique?... son
tyrannique mari lui avait défendu d'en boire!...
Hélas! Fauna succomba à sa passion; elle but du vin et... s'enivra! ! !
De nos jours, pour une semblable peccadille, si un mari a de l'esprit, il embrasse sa femme. Mais Faunus, qui en sa qualité de roi n'avait pas besoin d'avoir de l'esprit, au lieu d'embrasser la sienne... la tua à coups de fouet.
Cet irascible mari ne tarda pas à se repentir. — Un mari se repent toujours, même quand il n'a fait que battre sa femme. Mais comme celui-ci était roi, il se consola d'avoir tué la sienne en lui élevant des autels.
En mémoire de cette victime de l'amour... du vin, les dames romaines célébraient en ce mois la fête de la bonne déesse.
L'instrument du supplice — un fouet — était placé sur l'autel où figurait aussi le corps du délit : une cruelle pleine de vin.
L'histoire ne dit pas si les dames s'enivraient pendant la cérémonie. Ce qui me le ferait croire, c'est que les maris en étaient exclus.
A la suite d'une de ces fêtes mystérieuses — sous le consulat de Cicéron — Jules César répudia
sa femme, à laquelle le fameux Clodius avait su plaire.
Les mystères de la bonne déesse se célébraient celle année-là dans la maison même de Jules César. Clodius, ayant corrompu une servante de Pompéia, se déguisa en lllle et s'introduisit sous le toit conjugal. — Les servantes n'en font jamais d'autres !
La curiosité perdit les deux amants. Clodius ayant voulu voiries cérémonies, son déguisement le traliit.
Aussitôt les fêtes sont suspendues, Rome entière s'indigne... Les femmes surtout crient à la profanation... au scandale... si bien que le pauvre Clodius est mis en jugement.
Pendant l'instruction du procès, Jules César est appelé en témoignage.
« Que savez-vous?... lui demande un des pontifes.
— Rien ! répond César.
— Comment, rien !
— Les maris sont toujours instruits les derniers en pareil cas.
— Pourquoi donc alors avez-vous répudié votre femme?...
— C'est qu'il ne faut pas que la femme de César soit même soupçonnée! ! ! »
Cette réponse si connue est devenue un proverbe, derrière lequel se retranclient volontiers et les maris trop soupçonneux et les maris trop crédules.
Laissez au poëte ses Illusions , au paysan ses croyances.
Longtemps l'Europe moderne a solennisé le premier jour de mai par la plantation d'un arbre qu'on appelait le Mai. Aujourd'hui, dans quelques rares contrées, cet usage existe encore. C'est devant la maison de la fille la plus vertueuse de l'endroit que les jeunes gens vont planter le Mai.
La jeune fille à laquelle cet honneur est dévolu, grâce à cet arbre béni est sûre de se marier dans le courant de l'année.
a Voyez comme cela se trouve, me disait un jour à ce sujet un vieux curé de village, — c'est toujours la plus jolie de mes paroissiennes qui est reconnue la plus vertueuse!... »
Je regrette que cette coutume, de planter un arbre le premier jour du mois de mai, soit perdue dans presque tous nos villages. Planter un arbre, c'est toujours une action louable.
Et puis, toujours quelques vieux souvenirs se rattachent à ce Mai verdoyant à l'ombre duquel enfant
VOUS avez joué, jcMinc homme vous avez parlé d'amour, vieillard vous vous reposez parfois encore
Au village l'Arbre et l'Homme deviennent frères.
Sur plus d'une de nos places publiques, l'arbre centenaire — sous lequel s'assemblent, le dimanche, les paysans en sortant de la messe, — n'est autre (lue le Mai planté par les amoureux d'autrefois.
En ce mois, toutes nos églises resplendissent des plus brillantes fleurs de nos jardins. Jeunes filles et enfants ont apporté leur tribut embaumé!
C'est que le mois de mai est le mois de Marie.
j'aime cette fête consacrée à la mère de Jésus. J'aime, dans l'étroite chapelle, cette vierge entourée de fleurs et de lumières, au front ceint d'une auréole et qui semble tendre les bras aux pieuses femmes, aux doux enfants et aux graves vieillards, prosternés devant ses autels.
Les fêtes payennes n'ont rien à comparer aux nôtres. Le paganisme n'exaltait que les sens, le christianisme élève l'esprit. Voilà pourquoi Chateaubriand a pu écrire un des beaux livres de notre littérature : le Génie du Christianisme, — ce livre que très-improprement on appela « l'apologie;, de la superstition. »
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