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CHAPITRE SIXIEME

Une assemblée dans l'Olympe.

Jupiter eut un jour une idée assez plaisante. II voulut convoquer une assemblée générale des dieui et des déesses, et leur assigner un rang, suivant leurs vertus et leurs mérites.

Dans la lettre de convocation, Jupiter n'expliquait pas le but de la réunion, ce qui intrigua fort tout l'Olympe et ouvrit un vaste cbamp aux conjectures.

Au jour dit, pas une divinité ne manqua au rendez-vous. Toutes étaient désireuses d'en connaître le motif.

Le roi de l'Olympe ordonna d'abord que les dieux lussent rangés autour de son trône, suivant la matière dont ils étaient lormés.

A cet ordre nouveau, un murmure peu divin parcourt l'assemblée , même quelques interpellations osent se faire entendre.

— Celte mesure est attentoire à la liberté céleste, prononce une voix.

— Elle est une violation llagrantc à l'égalité devant la Justice éternelle, interrompt une autre voix de gauche.

— Silence!... Je ne dois compte de mes actes à personne, s'écria le maître des tonnerres... Je veux ! 1 !

Ce je veux!!! éclata comme un coup de foudre... Les dieux se turent. Jupiter continua :

— Au premier rang se placeront les dieux d'Or!.. Au deuxième rang les dieux d'Argent. — Puis viendront les dieux de Cuivre, de Plomb, et de Fer... et enfin au dernier rang se placeront les dieux de Terre...

A ces mots, un nouveau murmure se fait entendre; les dieux de Terre ne parlent de rien moins que de se révolter. Les dieux de Cuivre, de Plomb et de Fer refusent également d'obéir.

— Pas de distinctions de cette nature, disaientils... Voyez nos œuvres, et placez-nous suivant les

services que nous rendons... pas de privilèges... nous valons mieux que les dieux d'Or...

— A Tordre, à l'ordre, crièrent ceux-ci.

— Les dieux d'Argent et d'Or sont des despotes... des ambitieux,... des corrupteurs, clama un dieu de Plomb.

— Des corrompus... ajouta un dieu de Fer.

— A l'ordre les révolutionnaires, s'écria un dieu d'Argent en brandissant son sceptre.

Une insurrection devenait imminente!

On allait faire des barricades dans l'Olympe.

Les dieux de Cuivre, de Plomb et de Fer, proclamèrent le droit de résistance. . . Au dehors, le petit peuple criait : aux armes I et chantait la Marseillaise ! ! !

Tout à coup apparaît, à côté de Jupiter, la déesse Mens.

A l'aspect de la déesse du Bon Sens, de l'Entendement et des Bons Conseils , les esprits se calment...

« Si l'Olympe daigne faire silence... je donnerai un conseil, prononce la sage Mens.

— Donne vite, dit Jupiter avec emportement, ou je lance une de mes foudres sur les factieux.

— 0 toi qui es le maître des dieux, continue avec calme la déesse du Bon Sens, grand Jupiter, — donne l'exemple de la modération et écoute-moi !

Je te donne pour conseil de placer au premier rang les dieux de Terre...

A ces paroles, ce fut au tour des dieux d'Or et d'Argent de niurniuier.

Sans se laisser intimider, la sage Mens continua :

« Oui! les dieux de Terre doivent être placés au premier rang, car c'est dans leur sein que naissent tous les autres... Eh! n'est-ce pas eux qui embellissent et qui fécondent cette planète où nous aimons tant à descendre... J'en appelle à Flore, à Pomone, ici présentes... J'en appelle à Cérès, qui m'entend aussi... Sans les dieux de Terre, qu'on veut placer au dernier rang, la déesse des blés aurait en vain parcouru le monde, en compagnie de l'honorable Triptolème... les glands seraient encore la nourriture des humains , que nous sommes chargés de protéger...

« Sans les dieux de Terre, c'est en vain, ô Bacchus, que vous auriez inspiré aux hommes l'amour du vin, et que vous leur auriez enseigné l'art de le faire!!! Sans les dieux de Terre, môme les dieux d'Or et d'Argent seraient condamnés à ne boire éternellement que de l'eau... Que deviendriez-vous donc, ô divinités... et vous aussi, ô belles déesses! Si les dieux de Terre ne cultivaient plus l'arbuste d'où sort l'ambroisie céleste... quel est le dieu... quelle est la déesse qui pourrait jouir de l'immor-

talité... en buvant de l'eau?... Je dirai plus — sans les dieux de Terre, nul de vous ne serait plus dieu (mouvement prolongé dans l'auditoire).

a Je donne donc pour conseil, conclut la déesse Mens , de placer les dieux de Terre au premier rang; les dieux de Cuivre, de Plomb et de Fer, au deuxième... et les dieux d'Argent et d'Or, au dernier!...

Une explosion de bravos, mêlés à des cris d'indignation, accueillit ce conseil.

— La déesse Mens est une factieuse, disaient les dieux d'Argent.

— Nous demandons qu'elle soit mise en accusation, clamèrent les dieux d'Or.

— Oui! c'est une factieuse.

— Une ennemie de l'ordre... une socialiste...

— Elle vient de prêcher la guerre civile.

— Chassons-la de l'Olympe.

— C'est vous qui êtes des factieux et des ennemis de l'ordre, ripostaient les dieux de Cuivre, de Plomb et de Fer, aux dieux d'Or et d'Argent.

Le vacarme était devenu indescriptible.

Jupiter ne pouvant rétablir le silence, déclara la séance levée

Le lendemain de cette assemblée mémorable, la déesse du Bon Sens, de l'Entendement et des Bons

Conseils fut jugée et condamnée à un exil perpétuel.

Elle se réfugia dans un village.

Une famille de cultivateurs lui donna l'hospitalité.

Cette allégorie m'est venue à la pensée, parce que c'est en ce mois de juin que les Romains célébraient la fôte de la déesse Mens.

Les Romains célébraient encore, pendant juin — ainsi nommé de Junius Brutus, fondateur de la république romaine —, une fête dont l'origine n'est pas moins curieuse que celle de lu déesse Mens :

LA Fl-ITE DES TIBICÈNES.

On sait que les musiciens eurent longtemps, à Rome, le privilège d'être nourris dans le temple de Jupiter.

Or, en l'an 441, Caius Plautius étant édile, cette faculté leur fut enlevée, et la loi réduisit à dix le nombre des Tibicènes ou Joueurs de flûte.

Les musiciens, auxquels ce règlement nouveau

ôtait le droit de chanter et de faire clière lie, Epulandi, decantandique jus, dit Tite-Live, furent si outrés de ce procédé anti-philharmonique, qu'ils quittèrent leur ingrate patrie et se retirèrent à Tibur.

Pas un Tibicène ne resta à Rome.

Une ville ne peut vivre longtemps sans musiciens. Rome ne tarda pas à se convaincre de cette vérité.

Depuis l'exil volontaire de ses musiciens, la bonne harmonie entre les citoyens semblait en avoir déserté ; la verge du licteur ne parvenait plus à rétablir Tordre dans le Forum; la justice se rendait mal; les fêtes se célébraient sans pompe, sans enthousiasme.

Alors le sénat envoya des députés à Tibur, pour réclamer les musiciens fugitifs. Mais , malgré la promesse de les rétablir dans toutes leurs prérogatives, lesTibicènes refusèrent absolument de retourner à Rome.

Alors on usa d'un stratagème.

De concert avec les Tiburtins, les députés offrirent un festin à leurs compatriotes. C'était les prendre par leur faible ; les musiciens acceptèrent.

Le festin fut digne des enfants d'Apollon; on trinqua neuf fois en l'honneur des neuf Muses, trois fois en l'honneur des trois Grâces, et comrae^hacun voulut boire autant de fois qu'il y avait de lettres dans le nom de sa maîtresse, les rasades furent si

nombreuses, que les musiciens ne tardèrent pas à s'assoupir.

Aussitôt on les chargea ptMc-môlc sur des cliaiiots, et, le lendemain, ils se réveillèrent à Rome au milieu de la place publique.

Le peuple accourut en loule pour voir la bande musicale qui, la première, rit du stratagème et promit de ne plus s'enluir.

Dès ce jour les musiciens furent rétablis dans le temple et nourris, comme par le passé, aux frais de l'État.

Et c'est en mémoire de leur retour deTibur qu'on célébrait une fête.

De nos jours, le mois de juin n'est plus consacré à des fêtes ri.dicules, oîi la déesse Mens ne présidait pas toujours. En ce mois de juin des chants se font entendre dans nos campagnes ; c'est que le moment de la moisson approche.

En attendant la vendange, Voici venir la moisson.

0 bon peuple, à sa louange Disons tous une chanson !

Un coup de vent.

Il n'est pas un peintre qui n'ait fait son tableau des moissons; il n"est pas un poète, écrivant à la campagne, qui n'ait consacré des vers aux moissonneurs. Aussi je voulais moi-même — dans cette causerie — décrire en vers nos champs jaunes d'épis, nos paysans la faucille à la main, nos brnnes villageoises une gerbe sous le bras ou en équilibre sur la tête. Pour composer ce tableau j'avais pris pour pinceau un crayon, pour toile une feuille de papier; et assis sur le rebord d'un grand bassin, dominant toute la plaine, je m'étais mis à peindre, à ma manière, d'après nature.

Mais il faisait grand vent, j'avais chaad, les cigales M'agaçaient tous les nerfs par leurs rimes égales; Le crayon courait mal sur mon papier froissé. . . (Non loin du grand bassin se trouve un long fossé). Déjà j'avais écrit trente vers bucoliques Malgré vent et soleil, cigales et moustiques, Quand, tout à coup, destin malheureux de mes vers. Un coup de veat, prenant mon papier de travers, Me l'airache des doigts... et ma toile incomplète Au milieu du fossé va piquer une tête. . . Je cours pour la saisir, mais, efforts superflus ! Le flot qui prit mes vers ne me les rendra plus ! Je vis ces pauvres vers nager à la surface

De l'eau, — dans ma douleur je me voilai la Tace,

Un soupir insensé s'échappa de mon cœur :

« Mes vere! mes pauvres vers! échus de mon bonheur,

« Baumes de tous mes maux, chaimes de tous les âges,

M'éciiai-je! — « Pourquoi dans les noirs marécages,

« Un vent, un vent brutal vous a-t-il emportés ?

« Vous, sortis du néant, au néant lejetés !

« Que dis-je? Non! Ces vers enfants de mon génie

« Ne subiront jamais celte araère ironie.

« Morts sitôt, l'avenir est pour eux plus certain :

€ Les vers qu'on n'écrit pas ont" le meilleur destin. »

Je quittai le bassin! — alors je vins me mettre

Dans mon fauteuil, placé tout près de ma fenêtre,

Et me pris à rêver, l'âme toulr en émoi,

A mes pauvres petits noyés, là... devant moi !

Ils me tendaient les bris... ils m'appelaient leur père :

• Oui ! j'ai voulu pour vous un destin plus pro-père !...

« Oui ! vous vivrez — mes vers — criai-je de nouveau,

» Vous ressusciterez dans un in-octavo. «

Ces vers me rappellent l'époque où nous faisions avec un de mes frères, aujourd'hui maire de Paris, — des causeries en prose riiiîée.

0 mon cher frère! comme la rime alors nous était familière, et comuie la muse venait volontiers nous visiter dans notre chamhrette d'étudiaut! Je vais l'appeler tout exprès pour t'écrire, cette muse de nos jeunes années; et elle viendra à ma voix... car elle aime tant le village !

Mon cher frère,

il me prend aujourd'hui fantaisie De t'écrire une lettie en vers, — la poésie, Je le sais, en ce temps est fort peu de saison, Mais pour t'écrire ainsi j'ai plus d'une raison.

Ei d'abord celte lettre aura le priviltjre De nous faire revivre un instant au collège, Où nous avions écrit un poème inédit Qui dès le premier chant fut frappé d'interdit, Oii nous avions subi, pour ce forfait notoire. Des chapitres entiers de prose expiatoire !... Oui ! mes vers d'aujourd'huj vont te faire songer A nos vers d'autrefois — quand notre esprit léger De toute ambition, de toute inquiétude, Consacrait à rêver les heures de l'étude.

Celait là le bon temps de l'amour... de la foi... Et des tre.'-saillements... et du Je ne sais quoi!

Puis on peut être en vers sérieux ou futile, Alternalivement, — on peut changer de style A tout propos, — on peut rire ou pleurer... selon Qu'on se trouve d'humeur triste ou gaie. — Apollon N'est pas un rigoriste, il permet la licence Aux Muscs, — seulement il veut que la décence Préside à leurs chansons, — mais ne les force pas D'escalader le Pinde en mesurant ses pas !... Des lois de la syniaxe et de la rhétorique Il sait les affranchir! — La forme poétique Dédaignant la contrainte, on peut greffer en vers Sur un même sujet trente sujets divers!

Je ne sais pas oncoi' sur quoi je vais l'écrire. Te ferai-jc pleurer ou te ferai-je rii'e, T'écrirai-je un poème, une ode, un madrigal?... Ma foi — rêpondras-lu — cela m'e^t fort égal !... Tiens, je vais le parler des plaisirs du villuge!... Le sujet est banal... Je le sais ; — mais pour l'âge Où je suis, — si Paris encore a des plaisirs C'fst au village seul qu'on a de doux loisii-s.

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