‹ Causeries sur tous les tonsChapitre 17 sur 45 · TII · texte numérisé non relu

TII

Ce mot, que le hasard met au bout de ma plume, Pourrait être à lui seul l'objet d'un gros volume Où je dénombrerais — fort instructif sujet, Les milliers d'attachés au râtelier-budget ; Où j'enregistrerais tous les polichinelles Qu'on fit dans tous les temps mouvoir par des ficelles, Rubans rouges, cordons, galons d'argent et d'or, Titres et pensions,... et puis que sais-je encor! Le peuple, le bourgeois, le clergé, la noblesse. Grands et petits, étant ainsi tenus en laisse, Je te les montrerais, pour vivre à nos dépens, Yeux bai&sés, dos courbés, humiliés, — rampants En face du Pouvoir ! — mais hors de là, despotes, Fiers, dédaigneux, osnnt marcher les têtes hautes. Et regardant ainsi du haut de leurs talons Les libres paysans courbés dans les sillons.

Je crois en vérité que mon esprit s'égare!...

Je rêve.... tiens, je suis au buffet de la gare

De Paris; — devant moi s'étalent trois couverts...

Nous commandons — à trois — notre dîner en vers;

« Hors-d'œuvres : Beurre frais, anchois, petites ravet ;

« Potage printannier ! » — deux garçons sont là, — graves !

L'un te donne un journal — les Débats ; à son tour.

L'autre m'offre un crayon et la carte du jour!...

0 Progrès, ô progrès! — aux citoyens de Sparte Quand ils voulaient dîner, offrail-on une carte Où l'on pouvait choisir le menu d'un repas?.,.

Les mœurs des anciens Grecs ne me séduisent pas.

A leur fameux bioucl je préfère une crôme,

J'eslime leur Solon moins que notre Carôme.

Je me disais cela, quand soudain le garçon :

« — Monsieur, avez-vous fait un choix? — J'ai du poisson,

« Un turbot des plus frais » — Vraiment, j'en suis fort aise !

J'écrivis à l'instant : o Turbot sauce hollandaise, »

Je notais à la suite un ujenu si complet,

Qu'il aurait fait honneur à Charles Monselet...

Il me faut dire aussi que tout, jusqu'au fromage,

D'un palais délicat eût mérité l'hommage.

Le nombre trois, à table, est un nombre parfait,

A la condition d'avoir l'esprit bien fait.

Horace — tu le sais, j'aime à suivre ses traces —

Souvent dînait à trois en l'honneur des trois Grâces.

A ces charmants festins présidaient de moitié

L'amour voluptueux et la sainte amitié!...

C'est l'amour fraternel qui présidait au nôti'e.

Nous riions un peu fort, causant de chose et d'autre. Un monsieur qui dînait tout seul, — en nous voyant Exhaler notre humour sur un ton trop bruyant. Murmurait : Ces dîneurs se croient à la guinguette! Au fait, nous avions l'air de bourgeois en goguette. Ce monsieur eût été sans doute très-surpris, S'il eût su que c'était un maire de Paris Qui riait le plus fort, et que ses deux convives, Dont le cœur s'épanchait en paroles trop vives, Savaient être, au besoin, sérieux, composés!...

Ce jour-là nous étions à rire disposés.

Qu'ils soient trois fois bénis, quand le ciel les envoie, Ces jours d'ép:incheD3ents et ces heures de joie!... Et pourquoi, mes amis, oui! pourquoi noire cœur Fuirait-il ces élans d'ivresse, de' bonheur !.,. La vie a tant de jours de tristesses et d'ire Qu'il faut saisir au vol l'instant où l'on peut rire,

Nous causions! — tout à coup, le garçon qui nous sert S'approche, et doucement — « Que faut-il pour dessert! » Le dessert ! ! ! à ce mot d'un néfaste présage, Je sens battre mon cœur et blêmir mon visage. C'est que ce mot vient-là, comme pour m'avertir, Que bienlôt va sonner l'heureoù je dois partir, L'heure oil je dois quitter ces deux frères que j'aime, Cette chair de ma chair, ces deux tiers de moi-même.

Pourquoi, quand de s'aimer on est si bien en train, Vient-on vous rappeler qu'il est l'heure du train?

Le dessert ! ! ! du dîner ce joyeux épilogue M'attrisle; — je voudrais être encore au prologue Du poëme-feslin... aux hors-d'œuvres, — moment Où l'on ne songe pas encore au dénoûment.

Hélas ! ainsi finit le festin de la vie,

Tant que l'âme est encor d'ivresse inassouvie,

Tant que d'illusions nous avons notre part, Nous voulons oublier le moment du départ.

Partir par un chemin de fer — mais c'est horrible I Après un bon diner pour une âme sensible.

On est là trois amis, trois frères, tous heureux I...

Bras dessus, bras dessous, on cause. — On est joyeux

De se sentir unis, de se trouver ensemble!...

On oublie un peu l'heure eq babillant, — il vous semble

Qu'on ne se doit quitter plus jamais!... Tout à coup

La cloche retentit... — Allons, vite, debout!!!

D'un wagon infernal on ouvre la portière,

La machine se meut... une vapeur altière

S'échappe en glapissant ! — et le monstre inhumain

Laisse à peine le temps d'un serrement de muin.

Qu'est d-'venu ce temps où nous pouvions en France Jusqu'au-delà du Rhin aller en diligence!

Quoi 1 ce chemin de fer, dans peu d'instants d'ici. Va donc nous séparer! — Sans pitié! sans merci... Il arrache vos mains de ma main fraternelle ! Oh ! de notre existence ironie éternelle!... De l'esprit créateur mystérieux dessein!

Nous avons habile six dans le même sein, La môme chair a fait notre chai". — L^ même âme Nous a communiqué ton esprit et sa tlamme, Et, — souvenirs remplis d'ineffables douceurs —

Ensemble nous vivions — quatre frères, deux sœurs, Sous les regards charmés de celle dont la vie S'était vouée à nous... — el qui nous est ravie. .. A côté de celui dont le cœur fut si bon, Et qui nous a légué l'honneur avec son nom.

Et puis, tout disparaît... plus rien, plus de famille, Plus de baiser de sœurs, jouant sous la charmille, Plus de maison!... — Un jour les enfants sont partis Comme d'un nid d'oiseaux s'envolent les petits Alors qu'ils ont assez de plumes à leurs ailes !...

Ah ! combien cette vie a des heures cruelles! ! ! De l'heure oii nous avons chacun pris notre essor. Je ne puis sans pleurer me souvenir encor. Nous ne nous doutions pas, en quittant le rivage, Qu'il nous faudrait braver la tourmente.., l'orage... Pour atteindre le port ! — Ainsi les matelots Se livrent, touriants, aux caprices des flots. Mais lorsque le navire est battu par les lames. Des soupirs de regrets s'échappent de leurs âmes 1 ! !

Que de fois nous avons ainsi bien regretté. Le rivage charmant que nous avons quitté, Pour nous livrer, joyeux, aux caprices de l'onde, Dans cet autre océan qu'on appelle le monde !.. Si nous avons toujours évité le danger. C'est qu'un nom-tahsman savait nous protéger.

Heureux, heureux l'enfant à qui son père laisse. Plus qu'un palais... et plus qu'un titre de noblesse ; Plus que des monceaux d'or... que des champs spacieux. Mais un nom respecté — seul trésor précieux ! !

Ce trésor, qu'en mourant nous légua notre père. Nous l'avons su garder! — et si chacun prospère,

Hundons grâce à ce nom, synonyme ti'honneui! ! ! Un nom dont on est fier... cela porte bonheur, Cela fait que pouvant marcfier la tête haute !.. De loin on voit l'obstacle, et qu'alors on le saute.

Ensemble nous vivions !... ne sachant pas qu'un jour Il nous faudrait partir du tranquille séjour Oii nous avons ouvert nos yeux à la lumière!

Notre maison n'était rien moins qu'une chaumière. C'était un gros logis... une ferme.. — Tout près Se trouvait un jardin encadré de cyprès. Dans ce jardin rustique aux ombreuses allées, Que de fleurs, en jouant, nous avons efTeuillées !

A côté du jardin était un petit lac

Où nous placions parfois, en manière de bac,

Un pétrin que grand-mère avait mis en réserve!

Un troupeau de canards naviguait de conserve

Avec nous, — quand les flots et les vents étant bons,

De cette nappe d'eau nous côtoyions les joncs !

En face de ce lac, des arbres et des haies Verdoyaient. — De grands prés encadrés d'oseraies S'étendaient à l'entour — immense tapis vert Où les agneaux venaient jouer à ciel ouvert.

Le grand chemin, ainsi qu'une blanche bordure. Serpentait tout le long de ces champs de verdure.

Et, — conlraste frappant, — des rocbers de granit Où les sombres corbeaux avaient perché leur nid, Non loin de là dressaient leur tête dénudée!.. Et la cime par nous souvent escaladée Pour surprendre, en son trou, le carnassier hideux ! Le grand chemin coupait un des rochers en deux.

Je la revois encore — songeant à ma demeure, Cette route animée où passaient à toute heure Piétons et cavalière, ouvriers et soldats. Voyageurs de tout rang et de tous les états!... C'était le grand chemin de Paris à Marseille :

Un cliquetis de fouets résonne à mon oreille !

J'entends... J'entends encore le huo des rouliers !..

Des charrettes.... J'en vois encore par milliers...

Equipages traînés par des chevaux superbes,

Que la Lorraine — hélas ! — a nourris de ses herbes !

Des mulets du Piémont, avec soin harnachés,

Traînent des chariots, artistement bâchés.

Les lourds fourgons, chargés par les frères Galline,

Du Pas-de-Lancier descendent la colline....

Je parle de longtemps,... Je crois parler d'hier !

En ce temps la vapeur et le chemin de fer

Semblaient devoir rester à l'état de problème,

La vapeur!... mais beaucoup osaient la nier même!..

On allait doucement.. — on arrivait toujours.

Les heures d'à présent... étaient alors des jours!...

Seule, la malle poste était un peu pressée!...

CAUSERIES liV MOIS DE JUIN 117

Comme ces souvenirs sont doux à ma pensée!..

Nous allions à l'école un peu loin. - Il (allait Une heure bien marcher quand le mistral soufflait. Mais quand nous revenions, perdus dans la poussière, Que le mistral alors nous poussait par derrière, En moitié moins de temps on rentrait au logis. Mère nous attendait, ses deux bras élargis, Comme pour nous presser à la fois tous les quatre.

0 mère dans mon cœur le lien semble cncor battre!!!

Ton esprit.,, il est là qui m'appelle et me voit.

Je te retrouve encor sous le modeste toit

De la sninte maison, par tes vertus bénie,

Où tu nous a donné ton âme avec la vie,

Oi!i, quand nous rentrions de l'école — le soir

A table, à ton entour lu nous faisais assoir !...

Et tous nous avions là notre place marquée,

Et chacun recevait une égale becquée !

Or, notre mèie, un soir, nous dit avec émoi : « Mes enfants, nous voulons et votre père et moi « Vous mettre cet hiver tous les quaire au collège. «( L'école est loin... souvent il pleut... Parfois il neige... « Alors vous la manquez !... — vous apprenez très-peu, « Et nous voulons que vous soyez instruits ; — si Dieu « Le permet — vous pourrez finir toutes vos classes. « Etant instruit, on peut trouver de bonnes places,

« Et se créer des jours heureux et fortunés !..

« Mais, restant sous ce toit où vos ayoux sont nés,

« Comme eux vous passerez une obscure existence ;

« Comme eux, pour subvenir à votre subsistance,

« Enfants — il vous faudra travailler votre champ

o Du lever du soleil jusqu'au soleil couchant....

« Vous serez condamnés à cette rude tâche

< De vivre pauvrement — travaillant sans relâche. »

0 mères ! savez-vous quel sort vous réservez

A vos enfants — alors que pour eux vous rêvez

Les grandeurs, la fortune et même la science !

Dans votre orgueil ou dans voire inexpérience

Vous leur ditps : — « Partez... Allez chercher ailleurs

« Une moins dure vie... et des destins meilleurs ! »

Votre cœur maternel caresse ces chimères,

Ne sachant pas, hélas! ô malheureuses mères.

Dans quel gouffre sans fonds vous les précipitez

Lorsque, devenus grands, vous leur dites : — « Partez !! ! »

Mais — j'avais oublié ie sujet de ma lettre.

J'y reviens!... et pourtant je ferais mieux, peut-être,

De m'arrêter ici!... — Car si je te dépeins

Ma tranquille existence à l'ombre de mes pins ;

Si je te dis ce que j'ai de joie en partage

Dans mon humble maison qui n'a qu'un seul étage.

Tu vas être jaloux de Ion frère... et combien

Paris te semblera trop bruyant !

Je crois bien Que tu soupirerais de regrets et d'envie Si je te le faisais ce tableau de ma vie !...

Oui ! si je le disais les tranquilles plaisirs

Du village — cl comment j'y remplis mes loisirs.

Tu regretteniis tant les sentiers solitaires,

Les champs pleins de soleil — les bois pleins de mystères,

Que volant à rexiJitî^s de sept heures du soir

Comme moi tu diniis à (oA Paris : — Bonsoir!

Page 1