LE REMEDE
Il est bien simple! — Il faut amender nos terres, ne plus planter la vigne indistinctement dans tous les terrains, étudier le sol, le sous-sol, le mode de plantation et de culture qui conviennent le mieux à la contrée où l'on habite. Nos vignes encore vivantes, il faut les reconstituer au moyen d'engrais
énergiques. 11 l'aut surtout régler le choix des cepages : — il faut, eu un mot, revenir à l'ancienne loi de Moïse !
El maintenant dites que je suis un causeur paradoxal, utopiste, lantaisiste... Mais avouez pourtant qu'il y a quelque chose à faire dans l'ordre d'idées que je présente.
Les médecins de la vigne.
Le 11 juillet 18()9, — j'eus l'honneur de recevoir, dans mon village, la commission nommée par la société des agriculteurs de France pour venir étudier la nouvelle maladie de la vigne, — qui alors ne les avait pas encore toutes dévorées. Cette commission était présidée par M. le vicomte de la Loyère, — un Bourguignon très-accort, ma foi, et qui aurait dû guérir nos vignes rien qu'avec son franc sourire. — Cette commission était composée de personnages fort distingués : MM. L. Vialla, Gaston Bazille, docteur J. Cazalis, comte de Vergne, Henri Mares, Lichtenstein, de Parceval, Planchon, Sahut, baron Thénard.
Vers les huit heures du matin, — après une légère collation, — la docte commission se mettait en campagne.
Comme elles durent tressaillir d'espoir, sur leur lit de cailloux, nos pauvres malades, en se voyant entourées par ces illustres représentants de la viticulture française, parmi lesquels se trouvaient des docteurs de la faculté viticole de Montpellier.
Ces messieurs, en reconnaissance sans doute de mon hospitalité villageoise, avaient bien voulu commencer leur inspection par ma vigne.
Oh! comme mon cœur tressaillait aussi d'espérance! ! Qui sait, me disais-je, s'ils ne l'empêcheront pas de mourir?... La science ne nous a-t-elle pas habitué aux miracles ! ! !
Un cep est arraché. M. Lichlenstein y braque sa loupe. — Ils sont prêts à pondre, observe l'éminent enlhomologiste. Regardez, me dit-il en me présentant son instrument d'optique.
Je regarde... et je vois, en effet, un amas de ces horribles vers jaunes, tous gonllés comme des vers à soie qui vont faire leur cocon.
Pendant ce temps M. le baron Thénard — ce causeur intrépide qui ne doute de rien — nous assure que la chimie trouvera très-facilement un procédé pour détruire ce hideux insecte, et il propose déjà le sulfure de carbone. M. Mares soutient, en apùtre
CAUSERIES SUR LA VIGNE 139l
convaincu, que le soufre est le seul remède à [touvolr employer efficacement... Jacques Valserres, — un journaliste de Paris adjoint à la commission à litre de reporter, — consulte sa montre... « Bon, me dis-je, la consultation commence!... »
J'étais tout yeux et tout oreilles.
Tout le monde prenait des notes...
— Bon, me dis-je encore, ils rédigent une ordonnance!...
Tout à coup une voix :
— Messieurs, dépêchons-nous, on nous attend à midi pour déjeuner à Violés.
— Et il va être bientôt onze heures, observe M. Valserres, en consultant de nouveau sa montre... et de ce ton brusque qui lui est familier , et que ne saurait réprimer un estomac impatient. . . .
Quelques instants après je me trouvai seul au milieu de ma vigne; les doctes délégués de la société des agriculteurs de France avaient disparu — comme une de ces visions qui, une fois évanouies, semblent ne jamais avoir été une réalité.
Quand je rentrai dans mon village, les paysans qui m'attendaient, anxieux, vinrent me trouver.
— Hé bien! comment les ont-ils trouvées?... les guériront-ils?...
— Je n'en sais rien, leur répondis-je.
— Quels remèdes ont-ils ordonnés?...
— Aucun!... Tous ont écrit une ordonnance, mais nul ne me l'a laissée.
Depuis cette visite mémorable, la plupart de ces médecins de la vigne ont publié leur diagnostic... indiqué leur remède... mais alors nos pauvres malades étaient toutes mortes! ! !
Les cultivateurs de mon village ne les remercient pas moins de leur consultation in extremis (1)...
Revivront-elles jamais nos vignes tant regrettées?
Le fléau envahira-t-il tous les vignobles de la terre?...
Hélas! si cet arbuste disparaissait du monde... le monde serait pris d'un mortel ennui et il serait à craindre que les hommes, qui périrent un jour par excès d'eau, ne périssent par le manque de vin.
(1) Depuis lors sont venus les empiriques de la \\gne. Ceux-là, du Phylloxéra se sont f.iit une réclame ; nos coteaux en deuil leur ont servi de tribune. Que de noms inconnus naguère, et qui, grâce
Aujourd'hui notre pays est encore — de tous les pays du monde — celui qui possède les plus riches et les plus nomhreu.v vignobles. Mais prenons-y garde, un ennemi aussi redoutable que les barbares du Nord nous menace, et, si nous n'arrêtons pas sa marche envahissante, c'en est lait de la France vinicole... — toutes les vignes auront le sort de nos pauvres mortes ! ! !
Un congrès viticole à Beaune.
Le 8 novembre 1869, les délégués de la Société des agriculteurs de France, que j'avais eu l'honneur de recevoir dans mon village, je les retrouvai tous à Beaune à l'occasion d'un congrès viticole présidé par M. Drouin deL'Huys. C'est dans le théâtre même de la ville que se tenaient les assises de cette assemblée où les grands vins de la Bourgogne étaient 'représentés par leurs tuteurs et leurs pères : les vignerons et les négociants.
à ce phylloxéra providentiel pour leur popularité, sont aujourd'hui imprimés, en aiajuscules, dans brochures et journaux. Ils se sont posés en savants et en praticiens ; ils ont inventé des remèdes et vendu des insecticides : ils ont pipé nos gros sous.... Ceux-là, les cultivateurs de nos vilhiges ne les remercient point.
Bacchus ne pouvait recevoir les honneurs... humains dans un temple plus digne de lui, puisque, chez les anciens, c'est dans les théâtres qu'on célébrait son culte.
Comme ils durent tressaillir d'ivresse, dans leurs caveaux souterrains, les Volnay, les Pomard, les Chambertin, les Richebourg, les Corton et tous ces nobles vins, qui ne sortent de leur obscurité que pour trôner en souverains sur les tables délicates. . . et comme ils durent être fiers de voir venir à eux l'élite de notre viticulture !
Le vin de Bourgogne , qui reçut ses premières lettres de noblesse sous Louis XIV, Thistoire enseigne que bien plus anciennement ses mérites avaient été reconnus.
Pétrarque — dont la Provence vient de célébrer le cinquième centenaire — dit que lors du fameux schisme d'Occident (1378 à 1429) Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, s'étant rendu à Avignon pour engager l'anti-pape Benoît XIII à se démettre de la tiare, le noble duc, en ambassadeur habile, comprit que pour gagner le pape à l'orthodoxie il lallait d'abord gagner les cardinaux. Le vin de la Côte-d'Or lui sembla le meilleur moyen de persuasion. A cet
eflet, il lit présent aux cardinaux All>anc et Viviers de vingt queues de vin de Beaune. Les autres personnages de la cour papale ne lurent pas oubliés; tous purent juger des vertus du vin de Bourgogne.
Pétrarque — que les félibrcs d'Avignon placent un |)eu trop facilement au ciel en compagnie de sa belle Laurc — impute très-irrévérencieusement à ce vin l'obstination des cardinaux à soutenir Benoît, et à refuser de quitter Avignon pour Rome, « les « cardinaux ne voulant plus retourner à Rome parce t qu'en Italie, il n'y a point de vin de Beaune, et ne « croyant pas pouvoir mener une vie heureuse sans « cette liqueur, qu'ils regardent comme un cin- « quième élément. »
En ce temps-là les ducs de Bourgogne se qualifiaient de seigneurs immédiat!^ des meilleurs vins de la chrétienté ; ils prenaient le litre de : Princes des bons vins.
Les heureux possesseurs des grands crus de la Bourgogne — les princes et les moines, — étaient si jaloux de la réputation de leurs vignobles, que par un édit il fut ordonné d'arracher, sous peine de 60 livres d'amende pour chaque pied conservé, « le « très-mauvais et déloyau Gamai, comme déshono- « rant la côte oîi notre saint-père le pape et mon- « sieur le roi » avaient coutume de s'approvisionner.
Grâce à Dieu les vins de la Cùte-d'Or ne sont plus
aujourd'hui le partage exclusif des monarques et des prélats; le plus simple bourgeois les voit figurer à sa table, et les vignes de Gajnai peuvent croître librement à côté de celles qui donnent le chambertin.
Les ceps nobles et les ceps vilains ont les mêmes droits au soleil.
Il faut lire, dans les journaux du temps, le compterendu des séances du congrès viticole de Beaune en 1869 ; toutes les questions qui se rattachent à la vigne et aux vins y furent traitées ex professa.
M. Drouin de l'Huys avait donné le ton par un discours plein d'humour et d'érudition. « Bacchus est « au milieu de nous, — dit l'ancien ministre de l'a- « griculture, — et l'on ne voit dans cette assemblée (( que des signes de mutuelle bienveillance et de « franche cordialité. »
On ne pourrait pas mieux dire.
La patrie de Monge s'était appliquée à recevoir ses hôtes grandement et gracieusement. Tous les invités du congrès avaient été répartis dans les meilleures maisons de la ville et des pays avoisinants. Je suis certain que tous ont gardé, comme moi , un souvenir reconnaissant de l'hospitalité bourguignonne. J'ai sous les yeux ce que je pour-
rais appeler mon billet de logement : il porte le nom de M. Auguste Girod, négociant en vins à JJeaune. Et je me plais à témoigner ici à cette excellente famille toute ma gratitude pour sa bonne et franche hospitalité.
A la suite de plusieurs séances — où les meilleures choses sur le vin et la vigne avaient été dites par des orateurs du cru — un banquet de plus de 300 couverts, servi par les deux célèbres entrepreneurs culinaires, Potel et (Chabot de Paris, réunissait les invités du congrès.
La carte des vins était mirifique, tous les crus de la Bourgogne y liguraient. . . Ou tendait le verre. . . et un garçon en habit noir s'empressait de vous le remplir. On n'avait que l'embarras du choix. Fautil le dire?., le vin ne répondait pas toujours à l'étiquette. Je lis dans mes notes : Yolnay 1863, encore sucré. Clos de Vougeot 1864, pas bon comme Vougeot. Richebourg I800, très-bon. Ghambertin, sans date, pas bon, etc., etc.
Tandis que je buvais, avec l'attention, la gravité d'un gourmet, je remarquai mon vis-à-vis de table qui, chaque fois que je portais mon verre à la bouche, portait ses yeux sur moi, il suivait tous mes
mouvements et, volontiers, il aurait tendu le cou pour lire les notes que je prenais sur une liste des vins.
— Voilà un monsieur pour le moins très-intrigué, pensai-je.
Le moment des toasts arrive, et alors je puis me convaincre que Plutarque a bien raison quand il dit : « Le vin délie la langue. »
Vingt toasts étaient inscrits, mais, comme toutes les langues étaient déliées, au sixième toast on ne s'entendait plus. Il en resta quatorze au fond des bouteilles, parmi lesquels mon toast