‹ Causeries sur tous les tonsChapitre 2 sur 45 · DU PRINTEMPS · texte numérisé non relu

DU PRINTEMPS

De mon village. — Le village et la ville.

A ce titre : De mon village! je vois sourire un lecteur parisien, comme si en dehors de Paris plus rien ne pouvait être intéressant, comme si Paris devait absorber et résumer à lui seul l'esprit et les intérêts de la France entière!

Quoi! ce qu'on l'ait au village, ce qu'on y lit, ce qu'on y écrit, ce qu'on y demande, ce qu'on y croit, ce qu'on y espère, tout cela devrait donc nous laisser inditïérents !

Les droits, les besoins, les aspirations du village,

sont-ils moins sacrés que ceux de la grande ville? Mais que deviendrait Paris sans le village, le bourgeois sans le paysan, celui qui consomme sans celui qui produit ?

Paris peut à son gré élargir ses rues, aligner ses boulevards, bâtir des palais et créer des squares; Paris peut à plaisir semer des fleurs dans ses jardins , planter des arbres sur ses promenades et orner de tableaux ses riclies musées !

Les chemins de fer peuvent chaque année enlever des millions d'hommes et de femmes à la province, comme s'ils avaient pour mission de la dépeupler, et les déposer au milieu de cette vaste cité vers laquelle tous les regards sont tournés! Oui, Paris peut s'agrandir, s'embellir et se peupler tant qu'il voudra, le village existera toujours. Dieu soit loué!

L'histoire rapporte que Henri P% dit l'Oiseleur, obligea la neuvième partie des villages à venir s'établir dans les villes; ce monarque décréta même que les assemblées publiques et les fêtes ne pourraient avoir lieu que dans les villes, auxquelles il

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accorda des prérogatives et des privilèges extraordinaires.

Des assemblées publiques, le village s'en passe volontiers; elles sont bien peu attrayantes, même dans votre Paris, surtout quand la politique s'en môle. Mais priver le village de ses fêtes, c'est-à-dire de ses jours de repos et de plaisir, c'était presque de la barbarie.

En vérité, il appartenait à un roi allemand — que les chroniqueurs nomment le bâtisseur de villes — de vouloir ainsi empêcher les villageois de s'amuser chez eux, et de les obliger à quitter leurs paisibles demeures pour aller peupler les cités qu'il faisait bâtir!

Aujourd'hui, les rois allemands, à genoux devant un empereur prussien, obligent leurs sujets à se faire tuer pour eux. Le décret de l'Oiseleur qui ne forçait les villageois qu'à aller peupler les villes, valait encore mieux.

A notre épo(]ue, de pareils décrets trouveraient heureusement nos villageois indociles; mais les grandes \illcs ne jouissent pas moins encore de prérogatives et de privib'ges contre lesquels le village aurait souvent le droit de protester.

Il est vrai qu'on ne force plus les paysans à quitter les campagnes; mais le village, hélas! est si pauvre et la grande ville si opulente; mais la vie des champs est si rude et celle des villes est en apparence si douce , que beaucoup de villageois abandonnent volontairement leur bien-être en espérant trouver un travail plus facile, une existence plus agréable dans les grandes villes où la fortune même semble les convier : ils ne se doutent pas, les malheureux, qu'en fuyant ainsi la Pauvreté, la plupart rencontrent la Misère !

Ne souriez donc plus, cher lecteur, au titre de ce chapitre, et ne vous hâtez pas trop de m'appliquer, avec une variante, ce dicton du vieux temps : Trompette de village trompette de bois.

Nous espérons que notre trompette de village ne donnera pas des notes plus discordantes qu'une trompette de Paris.

Au village, où la vie est si uniforme, et où l'on peut cependant la diversifier de tant de manières, tout est matière à récit; l'actualité ne fait jamais

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défaut à récrivain, et le penseur peut y méditer tout à son aise, sans crainte d'être distrait par des clameurs insolites.

On longe un sentier, on côtoie une colline, on cueille une Heur, on lit un livre, et l'on pense !...

Et puis il y a, au village, un livre que le bon Dieu tient toujours grand ouvert, et dont chaque feuillet est un poème... Livre divin! sa lecture intéresse toujours, et l'on en peut copier même les plus belles pages sans que l'auteur réclame jamais, la reproduction étant autorisée sans qu'il ait fallu un traité avec la Société des gens de lettres.

Ce livre où tant de grands écrivains, passés et présents, ont cherché des inspirations, où ceux de l'avenir pourront en chercher encore, sans l'épuiser, il faut vivre au village pour le feuilleter avec fruit. Ce livre — sorti des presses du Créateur — a pour titre : la Nature.

Dans les champs. — Les paysans.

Voulez -vous faire, en compagnie d'un villageois, une promenade dans les champs? Les chemins, à la vérité, sont un peu détrempés par ce temps encore

pluvieux de la fin du mois de mars... mais n'ayez crainte, vous ne risquez pas d'être éclaboussé par les voitures. Les habilanls de nos campagnes vont à âne plutôt qu'à cheval, en carriole plutôt qu'en phaéton. Ce que vous avez le plus à redouter, c'est de vous crotter un peu ! Mais la boue des champs, qui se collera à vos souliers, n'est pas infecte comme celle qui se détache du macadam des rues malsaines des grandes villes... Elle pourra vous salir, elle ne vous souillera pas...

Prenons cet étroit sentier qui mène du côté de la colline : les haies reverdissent, les amandiers sont en fleurs, l'air est parfumé, un léger vent caresse la cime des grands peupliers qui attendent encore leurs feuilles dentelées — il fait bon se promener I

Ici nous pouvons rêver ou causer ; nul ne viendra interrompre nos confidences, rien ne nous distraira de nos rêveries !

C'est à peine si nous entendrons la clochette des brebis allant au pâturage,

Ou quelque cri d'oiseaux dans les taillis cachés Que le bruit de nos pas fait fuir effarouchés,

et... pas le moindre sergent de ville n'apparaîtra à

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nos regards : — Nous nous croirons presque libres!

Mais, comme si la liberté humaine ne devait être éternellement qu'un mot rempli d'ironie, et comme pour nous prouver que l'autorité doit faire sentir son action, môme dans les plus profondes solitudes, tout à cou[), au détour d'un sentier, vous apercevez le garde champêtre, son fusil à l'épaule et sa pipe à la bouche...

Rassurez-vous ! M. le garde champêtre passera silencieux en vous ôtant poliment sa casquette.

Ici vous verrez de vigoureux paysans portant modestement la noble livrée des travailleurs de la terre, non des valets fiers de la livrée de leur maître... Gomme ces valets que je vis un jour se promener sur les quais de Paris — mais avec de telles allures qu'ils m'arrachèrent cette boutade :

A quel stupide orgueil leur âme est donc livrée Quand ils vont arpentant les quais, Heureux de se voir remarqués Parce qu'ils portent la livrée 1

11 est vrai que cette livrée était un costume doré et galonné sur toutes les coutures.

Gela me rappelle d'avoir vu dans Montaigne l'idée

de cette loi somptuaire de Henri IV qui défendait le galon à tous ses sujets. . . hormis aux filous et aux filles publiques.

J'ai parlé du paysan, de cet homme qui, suivant l'expression d'un penseur, « fait plus de hien que de bruit ; » regardez-le courbé dans son sillon, comparez cette existence à celle de ce monsieur que vous voyez assis nonchalamnient devant un café en fumant un londrès, en savourant son absinthe, son moka ou sa bière.

« Je ne plains pas celui qui travaille, a dit Laraar- « tine dans un de ses admirables discours de 1848, « mais je plains et déteste celui qui ne travaille pas; « je hais le riche oisif plus que l'homme du peuple « paresseux. »

Le paysan se trouvera quelquefois sous notre plume, dans le courant de ces pages : — il est de toute justice que nous parlions des villageois, puisque nous écrivons du village. Mais nous n'en parlerons pas comme ce ministre de l'ancien régime qui écrivait : « J'ai bien observé mes villageois, ce sont des

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« bœufs qui labourent, qui viennent à la messe, « qui vont au cabaret et qui s'en retournent à leur « ctable. »

Grâce à Dieu, nous ne sommes plus à cette époque où l'orgueil pouvait rire impunément de la simplicité, où l'oisiveté pouvait mépriser le travail... et l'ignorance, l'instruction !

J'ai prononcé le mot instruction. S'il est un homme qui doive être honoré autant que le paysan,

c'est LE MAÎTRE d'ÉCOLE.

Aujourd'hui il n'est presque plus de village qui n'ait son école ; encore quelques années et tous les Français sauront lire; alors seulement tous seront dignes de porter dans l'urne électorale un bulletin de vote qu'ils auront écrit eux-mêmes.

Car, raisonnablement, le suffrage universel qui a fait du paysan l'égal du bourgeois, ne sera une vérité que quand le bulletin imprimé sera exclu du scrutin.

C'est par l'instruction que la France doit se régénérer. Les conquêtes de l'intelligence sont les seules qui ne mènent pas à la barbarie. Le maître d'école est, avec le paysan, le seul conquérant digne de l'humanité.

Que ce soldat pour combattre l'ignorance sur le champ clos de nos écoles, porte une robe noire pour uniforme, ou qu'il soit revêtu de l'habit séculier, chapeau bas sur son passage!

J'entends le lecteur me demander si dans ces causeries nous ferons de la politique, de l'économie sociale, de l'histoire, de la philosophie... ou simplement de la fantaisie. Nous causerons un peu de tout à l'aventure.

Suivant que le ciel sera noir ou bleu, ces pages seront tristes ou gaies. — S'il fait beau, et que j'écrive sous quelque chêne vert de la montagne, il ne serait pas impossible que ma prose ne s'échappât toute rhythmée et rimée de ma plume ;

Subissant ainsi l'inllaence Et des merles et des pinsons, Qui viendraient troubler mon silence Par des sifflets. . . et des chansons.

Si le temps m'oblige d'écrire au coin de mon feu, qui sait? je ferai peut-être de la morale ou je conterai une histoire. Quand on a les pieds sur les chenets et que la bise soupire dans les vitraux, on

devient facilement sentencieux et conteur L'on

aime alors à faire de la philosophie.

Mais à l'exemple du riche Sénèque qui a écrit léloge de la pauvreté sur une table incrustée de diamants, j e ne me complairai pas à faire l'éloge du froid au moment où je me chaufferai bien ; delà frugahtéau

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sortir d'un bon repas... et de la tempérance après avoir bu ma bonne bouteille.

Je profosse un profond mépris pour le cbarlatani'sme de la morale.

Je vous le répète, nous causerons un peu de tout à l'aventure. 11 est vrai que nous n'avons, au village, ni les Ibéàtres, ni les concerts, ni les salons, ni la Chambre oij s'élaborent les lois du pays. Les conférenciers nous font même absolument défaut.

En revanche , la nouveauté littéraire ne nous est pas étrangère, et nous lisons beaucoup de journaux et de revues — que les villes nous envoient, et que nous recevons chaque jour avec une exactitude qui fait honneur à l'administration des postes... et à l'honnête facteur qui nous apporte, quotidiennemant, cette pâture de l'esprit.

Un homme qui joue un rôle important au village et qui toujours y est le bienvenu, c'est :

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