LE FACTEUR RURAL
D'aussi loin que j'aperçois sa blouse bleue, aux boutons dorés, sa casquette et sa cocarde, j'éprouve un tressaillement involontaire.
Qu'y a-t-il pour moi dans sa mystérieuse boîte (le ler-blanc, me dis-je?... des ennuis ou des joies! Une lettre attendue et désirée, on la missive d'un l'àcheux...
Cette boîte du facteur des postes est un peu l'image de l'antique boîte de Pandore : au fond il y a toujours l'espérance !
Mais le voilà... il cloche à ma porte... je me hâte.... « Il y a de quoi lire aujourd'hui, me dit-il, avec un sourire de satisfaction, en me remettant, outre mes journaux, une lettre. »
Ce sourire du facteur est tout un poëme... s'il a souri de satisfaction, c'est qu'il est sûr de m'avoir remis une de ces lettres qui enivrent le cœur... et charment l'esprit!
Il a reconnu l'écriture ! !
Nul, comme le facteur, n'est initié à votre existence; il connaît vos plaisirs et vos peines, il est au courant de tous vos projets. Rien de vous ne lui reste caché; votre opinion politique, votre foi religieuse, vos antipathies ou vos préférences, il les devine C'est un Argus qui malgré vous... et môme
malgré lui... lit dans votre esprit et découvre jusqu'à vos plus secrètes pensées. Il pourrait vous dire.
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en vous remettant votre courrier, si votre journée sera triste ou joyeuse ; à la suscriplion d'une lettre, il voit qui vous l'a écrite...
Mais qu'importe! le facteur rural a une grâce d'état inappréciable : — il sait garder les secrets.
Parmi les publications périodiques et quotidiennes que m'apporte mon l'acteur, voici une revue et un journal d'agriculture. Ce qui prouve que si, au village, la politique ne nous est pas absolument indifférente, les questions agricoles nous intéressent pour le moins tout autant que les questions littéraires.
Nous pourrions donc causer des hommes de plume aussi bien que des hommes de bêche, des produits de la terre aussi bien que des produits de l'esprit.
Vous le voyez, mon cadre est vaste. — Vaste comme l'iiorizon qui sétend aux quatre points cardinaux de ma demeure champêtre.
Je pourrais y faire entrer un peu de tout.... même les appréciations des villageois à l'endroit de certaines réformes sociales ou au sujet des nouvelles lois qui touchent à leurs intérêts les plus sacrés.
Le villageois a l'esprit judicieux. L'abbé de Saint- Pierre disait souvent : « Quelque plaisir que je a puisse éprouver en voyant louer les bonnes lois
« dans les livres et dans les discours, je ne suis con- « tent de leur éloge qu'après les avoir entendues « louer dans les villages. »
Les villages sont à la France ce que le parterre est au théâtre.
Je ne sais plus quel politique a écrit que « les gouvernements seraient impossibles en France sans les villages. »
En effet, c'est le village qui donne à l'armée les meilleurs soldats, au budget les plus sûrs impôts. Sans les villages, que deviendraient les grandes villes? Bientôt la dépopulation prendrait des proportions désastreuses, et avant deux cents ans Paris ressemblerait à une immense nécropole.
Car chez les villageois seulement, on trouve encore de ces nombreuses familles que le bon Dieu bénit toujours.
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Mon village.
Vous voudriez peut-être savoir dans quelle contrée de la France se trouve mon village.
Je vais vous le dire :
Mon village est situé dans un département du Midi. Du haut de la maison où je trace ces lignes, un panorama magnifique se dessine devant moi : ce sont de nombreux villages, les uns presque cachés au milieu des arbres de la vallée, d'autres perchés sur le haut des coteaux, aux flancs couverts d'oliviers.
Au couchant, le fier Rhône déroule les raille replis de son cours sinueux, et forme çà et là des îlots verdoyants!
Au midi l'Aiguë et l'Ouvèze — deux rivières qui ne portent pas bateau! — serpentent modestement sur leur lit de cailloux. Au levant la chaîne des Alpes s'étend comme un immense rideau. Et dans la perspective, au fond du lointain horizon, le mont Ventoux dresse jusqu'aux nues sa tète neigeuse.
i(5 CAUSERIES SUR TOUS LES TONS
Cher lecteur, si vous êtes né dans un village, aimez-le et restez-y, si vous le pouvez ! Je vous le conseille de tout mon cœur.
Quant à moi, j'aime le mien, et je remercie chaque jour le ciel qui m'a permis de pouvoir y demeurer aujourd'hui.
Oui! j'aime mon village, comme je voudrais que tous les villageois aimassent le leur. Je l'aime autant que Plutarque aimait, dans la Béotie, sa douce Chéronée; et je terminerai cette causerie en disant, comme lui :
« Je suis né dans un village fort petit, et pour « l'empêcher d'être plus petit je veux m'y tenir. »