‹ Causeries sur tous les tonsChapitre 21 sur 45 · SUIVIE DE · texte numérisé non relu

SUIVIE DE

Où il est parlé de Thespis , — de Solon , — de Thémistocle, — des théâtres antiques grecs et romains en général et de celui d'Orange en particulier.

Qui ne sait que l'art tiiéâtral a pris naissance à l'époque des vendanges, dans un petit village de l'Altique ; que les premiers acteurs jouaient le visage barbouillé de lie, et que les premiers chants lyriques furent composés en l'honneur de Bacciius!

Aussi, je ne puis voir, dans les fêtes votives de nos villages, ces théâtres en plein vent, élevés sur la place publique, sans me remémorer l'histoire de Thespis.

Un jour — 536 ans avant J.-C, dit la grave histoire, — dans un petit village de l'Attique appelé Icarie, des vendangeurs, le visage barbouillé de lie, chantaient en chœur les louanges du dieu du vin.

C'est dans un cabaret du heu que la troupe bachique célébrait ainsi le divin Bacchus- — Ce qui prouve que les cafés chantants sont, — comme tant d'autres choses modernes, — renouvelés des Grecs.

Tout à coup un acteur, déguisé en Silène, et tout aussi barbouillé de lie que les vendangeurs, monte sur une table et se met à former un espèce de dialogue avec le chœur.

En ce moment, un jeune villageois buvait tranquillement sa bouteille, assis à une table voisine : — C'était Thespis, un acteur aussi, mais en disponibilité ce jour-là, semble-t-il.

Or, Thespis fut surpris de l'effet dramatique produit par le chant accompagné de paroles. L'idée lui vint alors d'un personnage, dont le récit soutiendrait l'attention de l'auditoire.

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Cette idée, le jeune Icaiien la mùiit (|iielque temps dans son imagination inventive, puis il la met à exécution. — Il compose plusieurs poèmes dans le {^enre qu'il a conçu, s'adjoint une troupe d'acteurs, dresse un tréteau sur la place publique de son village, et donne des représentations.

Le succès couronna les espérances de l'inventeur. Pendant quelque temps il parcourut la province, mais bientôt la province ne suffit plus à son ambition.

\jn beau jour, le déjà illustre; Thespis dit adieu à ses admirateurs de l'Attique et s'en alla bravement à Athènes, — en ce temps-là le Paris de la Grèce!

A peine arrivé dans la ville des Sept-Sages, l'ingénieux comédien s'empresse de monter son théâtre de planches et de jouer ses pièces d'un nouveau genre.

Tout Athènes voulut le voir et assister à ses représentations. Solon lui-même, le sage Solon, eut un jour cette curiosité.

Hélas ! mal en arriva à Thespis. La pièce finie, le philosophe le fait appeler :

a N'as-tu pas honte, lui dit-il, de mentir ainsi publiquement?

— 11 n'y a pas de honte à pareil jeu, répartit l'acteur.

— Il y en a, fit Solon, en le menaçant de son bâton , — chante tant que tu voudras , cela est

agréable à Bacclius et aux autres dieux, mais tu démoralises le peuple par les vers mensongers que récitent tes héros.

Que pouvait répondre Thespis à ce sévère législateur qui, pour appuyer ses arguments, avait un bâton à la main ?

Le même jour, un décret du Sénat le bannissait d'Athènes, et l'inventeur du théâtre retournait poursuivre son œuvre lyrique dans les bourgs et les villages de l'Attique.

La renommée de ce Molière des temps anciens ne tarda pas à s'étendre jusqu'en Italie, et en peu de temps toutes les villes, grecques et romaines, eurent leur théâtre.

Ces théâtres, presque toujours dédiés à Bacchus, ne furent d'abord faits qu'en planches ; on les lit plus tard en gros bois ; enfin on les construisit en pierres.

Les théâtres devinrent alors, avec les temples, les principaux édifices publics. — Les jeux scéniques ne consistaient pas seulement en divertissements, mais ils faisaient presque toujours partie du culte.

Le premier théâtre en pierres de taille qu'il y ait eu à Rome, date du second consulat de Pompée.

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Aujuurd'liui, le palais Ursini en occupe l'emplacement. Les consuls ne virent pas d'un bon œil ce premier monument construit avec la solidité d'un temple. Pour se les rendre favorables, et sans doute aussi pour plaire aux dames.., Pompée y lit l'aire une chapelle consacrée à Vénus !

C'est à partir de cette époque que nous voyons s'élever à Rome, et dans plusieurs villes de l'empire, ces théâtres grandioses dont les débris font encore notre admiration.

Dès lors, tous les raflinements du luxe concourent à embellir ces édifices, où l'art le plus délicat répand ses richesses à profusion. La scène, recouverte de marbre, est entourée de colonnes, magnifiquement sculptées, et son pourtour et tout ce qui s'y rapporte doit être doré — de par l'ordre du divin Néron.

De ces magnifiques monuments romains — le théâtre antique d'Orange est le seul encore debout.

Il est debout ce monument colossal; le temps semble avoir été impuissant à le réduire en poussière.

Si ses décorations sont effacées, ses marbres mutilés, ses colonnes brisées, ses ciselures ébréchées ;

si ses corniches gracieuses ne présentent plus que d'informes dentelures ; si ses niches sont veuves de leurs statues; si, en un mot, la vie a disparu de ce corps, que l'art le plus pur avait orné de tant de magnificence, le Colosse n'est pas moins resté debout comme un athlète indompté.

Lorsque je visitai ce théâtre antique pour la première fois, — il y a longtemps de cela, — je me demandai, en le voyant si bien conservé, s'il ne serait pas possible de l'approprier à l'art moderne... Mais quand le cicérone qui m'accompagnait, m'eut fait juger, en me récitant une tirade dramatique, combien les règles de l'acoustique y étaient bien observées et quels effets de voix surprenants on y obtenait, je fus rempli d'enthousiasme !...

(( Quel magnifique spectacle, me dis-je, si une troupe du Grand- Opéra venait donner des représentations sur cette scène; si les vers de Corneille et de Ponsard retentissaient dans cette enceinte où les poètes grecs et latins furent jadis acclamés ! »

Cette réflexion, presque chimérique, je la faisais ensuite chaque fois que je passais devant ce théâtre. Si bien que j'avais fini par croire à mon rêve... mais sans espérer cependant qu'il pût se réaliser.

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Comme quoi l'enthoasiasme artistique , en empêchant de raisonner, pouvait être la cause d'une grande déception.

Il y avait en ce temps-là, à Orange, une société d'afîricultiirc dont j'avais l'honneur d'être membre, et parmi les membres de cette société un homme aussi entbousiaste que moi pour tout ce qui se rattache aux choses de l'art, — M. Félix Ripert.

Mon estimable confrère caressait aussi l'idée d'une représentation dans l'antique théâtre romain.

« Nul mieux que vous, lui avais-je dit souvent, ne peut coopérer à la réalisation de celte idée. »

Un jour donc, — au moment ou plus que jamais cette pensée m'obsédait, — M. Ripert m'aborde en me disant :

« Nous devrions donner une représentation dans notre théâtre Romain !

— Quelle représentation?...

— Oh ! soyez tranquille, pas de course de taui'eaux.

— Quoi alors?...

— Un opéra ou une tragédie, ou un drame lyrique... mais enfin quelque chose digne de noti'e théâtre.

Mon confrère de la Société d'agriculture m'avait dit cela avec tant de simplicité, unie à tant de conviction, que je ne doutai pas qu'il eût, comme moi, la ferme volonté de coopérer à la réalisation de ce projet.

— Bravo, m'écriai-je, vous émettez là, vous le savez, une idée qui depuis bien des années me trotte dans l'esprit. Appeler toutes nos populations du Midi aune fête de l'esprit et des arts, dans le seul théâtre Romain qui soit encore debout au monde, ce serait une représentation unique dans les fastes du théâtre moderne... Oui! donnons cette représentation! ! !

En ce moment, ni l'un ni l'autre, nous ne voyions pas la moindre difficulté à surmonter.

L'enthousiasme artistique nous empêchait de raisonner.

— J'ai calculé, me dit M. Ripert, que nous pourrions rétablir les gradins pour recevoir dix mille spectateurs;., outre cela nous pouvons avoir des tribunes au-dessus des gradins pour plus de cinq mille encore... Seulement il faudra beaucoup de publicité.

— Je m'en charge, répondis-je de plus en plus enthousiasmé... Je battrai la grosse caisse dans les i| journaux... et je composerai une pièce pour la circonstance.

— Nous pouvons compter sur le concours de notre Société d'agriculture et de notre municipalité.

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— J'espère que le ministre des Beaux-Arts nous accordera une subvention.

— Nous pourrons écrire aux administrateurs du chemin de fer qui ne nous refuseront pas quelques billets de banque, en échange des bénéticcs que nous donnerons à la compagnie.

— Nous écrirons à M. Nogent Saint-Laurens pour qu'il engage le directeur de l'Opéra, M. Perrin, à laisser venir son premier ténor, Villaret.

— J'écrirai à Emmanuel Gonzalès, pour qu'il nous fasse avoir une réclame dans les nombreux journaux de la Société des gens de lettres, car il nous faut convier le monde entier à cette solennité arlisti(iuc sans précédent!

Et voilà comment, dans notre enthousiasme, nous croyions déjà à la réalisation d'une entreprise qu'un peu de réllexion nous eût montrée impossible. Mais il ne faut pas toujours trop réiléchir.

Nous nous séparâmes sous le charme de notre chimère.

Malgré les sceptiques qui chercbaientà nous faire renoncer à cette représentation, malgré les augures qui nous prédisaient les déceptions les plus écœurantes. — Nous résolûmes de la donner!

Notre première démarche f'it de soumettre notre idée à la Société d'agriculture qui s'y associa, — malgré son peu de foi dans la réussite, — en nous

adjoignant trois de ses membres qui n'eurent pas une foi plus robuste, — puisque deux d'entre eux, en voyant les difficultés qui allaient surgir, ou ne croyant pas la chose possible, se récusèrent prudemment. Le troisième, tout aussi prudent... s'en alla prendre les eaux!...

Nous restâmes donc seuls... Mais nous avions derrière nous et à côté de nous, pour nous encourager et nous soutenir, les sympathies de toute la population.

Nous nous mîmes, de suite, résolument à l'œuvre !

Bientôt de nombreux ouvriers déblayaient l'enceinte du monument des tas de ruines qui l'obstruaient. Le sol était nivelé, la place des gradins découverte. C'était merveille l Volontiers nous eussions mis la main aux brouettes. L'antique monument renaissait sous le pic et la pelle.

Déjà les échos du Mont-Ventoux avaient retenti du bruit de cette représentation, et les commentaires avaient fait leur cours. On se disait les noms des célébrités artistiques qui devaient y prendre part. Trois artistes étaient particulièrement cités : Mlle Wcrtheimber du théâtre Lyrique, Villaret du grand Opéra, Bataille de TOpéra-Comique.

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Un savait (juo le spectacle dcTait se composer de Joseph, drame lyrique de Méiiul, de Roméo et Juliette, et des Triomphateurs, composés pour la circonstance. La représentation était annoncée pour le 21 aoûr, époque du concours régional d'agriculture qui devait se tenir à Orange. Or nous étions déjà au milieu du mois de juillet; et ni Villaret, ni Bataille, ni Mlle Wertheimber n'avaient encore promis leur participation.

Un matin, je vois arriver chez moi M. Ripert, l'air un peu triste!

— J'ai bien peur que nous ne réussissions pas, me dit-il, M. Nogent Saint-Laurens ne m'a pas répondu... je crains que Villaret ne veuille pas venir ou que M. Perrin ne s'y oppose.

— £t Bataille?... et Mlle Wertlieimber?...

- Rien n'est encore conclu... ils hésitent... -- Mais alors c'est le ridicule qui nous attend !

- On m'écrit que Berthelier viendrait... si nous voulions.

- Berthelier, m'écriai-je, indigné! -Quoi, après avoir rêvé la grande tragédie, le grand Opéra, le grand drame Lyrique, en un mot la glorification de nos chels-d'œuvre, nous tomberions aux parades

de la foire... GiraflQer et Patachon donneraient la réponse à Arlequin... notre Scena antique deviendrait le tréteau de Tliespis... et le bâton de Polichinelle serait le dénoùment de notre entreprise !..

— On nous propose également le corps de ballet du grand théâtre de Lyon.

— Et nous approuverions cette autre insulte à notre monument, nous les hommes de goût, artistes par l'âme et l'esprit... Et vous y souscririez, vous... m'écriais-je.

— Pas plus que vous, répondit M. Ripert qui avait peut-être voulu ainsi bien s'assurer de mon sentiment. — Je suis décidé aussi à ne pas éviter un ridicule en tombant dans un ridicule plus grand encore... Mieux vaut sacrifier les frais déjà faits et renoncer à la représentation, que de déshonorer le monument.

— Oui! ne soyons pas les barbares de l'art!,..

— Messieurs, interrompit une dame qui assistait à notre conversation, vous avez un moyen pour organiser votre représentation.

— Lequel, madame?

— C'est de partir immédiatement pour Paris... vous savez ce vieux proverbe de notre Provence : qu voou va, qu voou pas mando (1). Jusqu'à présent vous n'avez fait qu'envoyer, maintenant allez!..,

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