‹ Causeries sur tous les tonsChapitre 37 sur 45 · RABASSON · texte numérisé non relu

RABASSON

Parmi les descendants de Thésée et d'Hercule, Rabasson fut un type, et si son image s'est retracée à mon esprit, c'est que je l'ai entendu bien souvent acclamer par nos populations et que je l'ai beaucoup connu.

Petit de taille, mais admirablement proportionné; les épaules larges, les muscles puissants, une phy-

sionomie des plus douces, au profil grec, des lèvres toujours souriantes, — même pendant les efforts de la lutte, — tel fut Rabasson : un colosse en miniature.

A Sparte, où la plus belle était le prix du plus brave, — Rabasson aurait eu des succès faciles.

Dans les temps héroïques, où les hommes forts étaient toujours faits dieux, on lui eût élevé des autels.

Rabasson fut une illustration de mon village. Je l'ai vu jeune dans ma maison où il était employé comme domestique... et je l'ai revu ensuite lutter triomphalement à Paris et à Londres.

Rabasson n'avait jamais été tombé, il est mort à Bordeaux... dans une lutte... à la suite d'un mauvais coup. Cette fin tragique a été diversement jugée. Plusieurs l'ont attribuée à la jalousie dun lutteur moins adroit, qui se vengeait ainsi d'avoir été tombé. Je me souviens des commencements de Rabasson.

Une lutte en Pro-vence,

C'est à la fête de Lourmarin, — joli village situé sur les bords de la Durance — que Rabasson obtint son premier triomphe. C'est ce jour-là que sa vocation de lutteur se fit pressentir.

Le récit de cette lutte est une peinture de nos mœurs rurales (jui avait place marquée dans ces causeries d'un villageois.

Un jour — à la fùtc votive de Lourmarin — Rubasson me dit :

« Voou loucha émé lei mièchomé.

(Je vais lutter avec les demi-liommcs.)

Nul ne le connaissait encore. En voyant cet enfant se présenter — il avait à peine seize ans, il en paraissait à peine dix — en voyant, dis-je, cet enfant entrer dans le rond, les témoins de la lutte sourirent, les jeunes gens haussèrent les épaules...

Rabasson se désliabille !... A l'aspect de ses épaules carrées, de son torse musclé... le sourire fait place à l'admiration.

Il lutta et gagna le prix — une écharpe.

Après vint la lutte des hommes.

Il y avait là les plus forts lutteurs desBouclies-du- Rhône et de Vaucluse, Meyssonnier d'Avignon en tôte.

Rabasson, ivre de son premier triomphe, son écharpe en sautoir, nous dit :

— Si je savais que M. le maire me le permît, je me présenterais pour lutter avec les hommes.

— Va toujours, lui dit mon père qui avait été complimenté sur l'adresse de son jeune domestique.

Prompt comme l'éclair, l'enfant vole au milieu du ro7id, fait sauter sa chemise et relève son pantalon.

Il n'avait pas encore eu le temps de se faire confectionner un caleçon avec sa première écharpe.

A sa vue il n'y eut qu'un cri de surprise parmi la foule des spectateurs.

« Rabasson ! Rabasson ! »

Celui-là avait conquis sa popularité en une heure.

Meyssonnier — ce taureau humain — mort, lui, à la suite d'un acte de dévouement sublime : (il se Jeta dans le Rhône pour sauver une femme qui se noyait. — C'était en hiver, il en mourut). — Meyssonnier était déjà aux prises avec le Pâtre — un taureau aussi !

Rabasson, droit à côté du fifre, les regardait audacieusement. — On eût dit un artiste qui cherche à s'inspirer des modèles.

Le Pâtre tomba!

a Rabasson ! cria la foule... à Rabasson! »

Le public de tous les pays est avide de contraste, quel contraste en effet : Rabasson et Meyssonnier!... un pygmée de 15 ans et un géant de vingt-cinq, David et Goliath!

Vos loucha cmé iou pichotf.'f (Tu veux lutter avec moi, petit! ! !) lui dit ironiquement le géant.

a A celte épithète, me dit plus tard Rabasson, je me sentis froissé... Je ne veux pas qu'on me dise petit, tout 7?a^ass^ que je suis... »

Cette lutte entre Meyssonnier et Rabasson lut un spectacle «Hrangc, — jamais peut-être la force et l'adresse ne s'étaient livré un pareil assaut, devant un public plus émotionné.

Naturellement chacun faisait des vœux pour le petit

Le géant et le pygmée luttèrent pendant plus d'une demi-lieure. Meyssonnier aurait pu tuer Rabasson... l'étoufTer... il lutta courtoisement, en homme de cœur, il ne chercha pas à l'étreindre. .. il voulait le faire tomber... voilà tout; il n'y put parvenir! Rabasson glissait dans ses bras comme une anguille... il s'entortillait à lui comme un serpent I

Le géant le faisait bondir comme une balle, mais l'enfant retombait toujours sur le ventre.

— Que le diable l'emporte, exclama enfin Meyssonnier en colère... Je ne lutte plus... Nul ne le tombera jamais ! ! I

Les autorités tirent cesser la lutte et le prix — £00 francs — fut partagé entre les deux lutteurs. Quelques instants après, on faisait les trois sauts. Rabasson nous dit :

— Je vais sauter!

Il sauta et gagna encore le prix.

Après ce fut la course à pied des demi-hommes, puis la course des hommes.

Rahasson courut les deux courses, et les gagna.

Jamais, de mémoire de fête votive, on n'avait rien vu' de pareil.

A dater de ce jour, — dans les villages du Midi, on ne parla plus que de Rabasson qui avait gagné à la même fête :

La lutte des demi-hommes,

La lutte des hommes.

Les trois sauts,

Et les deux courses à pied.

Rabasson s'était formé lui-même; il a eu la préscience de son art, il l'a perfectionné. C'était un lutteur fantaisiste; dans le combat il souriait... il souriait toujours des lèvres et des yeux... il faisait les plus grands efforts en paraissant jouer.

Ses succès à Paris et à Londres ne lui avaient point fait oublier ses débuts en province.

« Quel beau temps, me disait-il un jour à Paris, — après un de ses triomphes — quel beau temps q uand j'allais lutter dans les villages !

— Et quel plus beau temps, lui répondis-je, lorsque, encore enfants, nous luttions dans les prés !

Le souvenir de ce lutteur moderne m'a doinié l'idée de faire quelques recherches sur la lutte chez les anciens.

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