‹ Causeries sur tous les tonsChapitre 6 sur 45 · LE MENDIANT PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

LE MENDIANT PHILOSOPHE

C'était un homme d'une soixantaine d'années, assez courbé pour ressembler à un vieillard, mais dont la face rubiconde accusait une excellente santé. — Une besace à demi pleine pendait à ses épaules, et sa main droite tenait un bâton, qui lui servait de contenance plutôt que d'appui.

« La charité... s'il... vous... plaît.... me dit-il, comme s'il eût pïalmodié une antienne, et en jetant sur moi des regards vagues et béats. »

Une distraction, une pensée peu charitable peutêtre, traversa mon esprit.

— Dieu vous aide... lui répoiidis-je, je ne puis vous donner.

A ces mots, très-peu humains sans doute, et dont j'eus regret aussitôt, le mendiant dressa la tète; son dos courbé se releva, ses regards tout à l'heure vagues, se fixèrent sur moi Puis, d'un ton qui ne

psalmodiait plus, et en riant :

— Si Dieu ne m'aide pas, monsieur, eh bien! je ferai deux voyages.

El le mendiant disparut me laissant tout ahuri, après sa philosophique réponse.

Yolontiers j'aurais couru vers lui, pour expliquer ma dureté apparente.

— Qui sait, me disais-je, si je n'ai pas imprudemment réveillé dans ce cœur un sentiment de haine?... qui sait si sa réponse n'est pas l'expression ironique d'un mépris?

Peu de temps après je revis ce mendiant, et je l'engageai à ne jamais oublier ma demeure, chaque fois qu'il viendrait dans mon village. Je lui témoignai de la compassion sur son triste sort, comme pour m'excuser de lui avoir une fois refusé la charité.

« Vous me croyez donc bien malheureux, me répondit-il, avec un sourire qui prouvait qu'il n'avait pas oublié mon « Dieu vous aide ! »

— Les pauvres ne sont-ils pas tous malheureux!

— Groyez-vous qu'il vaille mieux être riche?

— Mais oui, ce me semble repris-je, un peu

déconcerté.

— Allons donc : Alexandre maître du monde n'at-il pas envié le sort de Diogène? Je vous demande l'aumône, bien! vous me la faites, c'est encore mieux, mais je me crois plus libre de ne point vous la demander que vous ne Têtes de me la refuser. La

pauvreté a des prérogatives que vous, riches, vous n'avez pas : — et d'abord elle est absolument affranchie d'impôt; clic obtient partout droit de cité ! Tandis que tant d'hommes s'agitent, parcourent la terre et les mers, pour acquérir plus d'or qu'ils n'en peuvent dépenser, et pour en enrichir leurs héritiers, moi je dors tranquillement sans crainte des voleurs. — Il est un autre privilège que n'a pas celui qui possède tout à satiété. J'ai souvent faim... et alors, si vous saviez la douce jouissance que j'éprouve en mangeant un simple morceau de pain ! Outre ces avantages, je n'ai point d'envieux!...

— C'est de la vraie philosophie, interrompis-je, de plus en plus surpris par cet étrange discours.

— La pauvreté, continua le mendiant, est la seule condition du bonheur. Varron, qui avait trouvé deux cent quatre-vingt-huit moyens d'être heureux, avait oublié celui-là. — J'ai fait toutes mes classes, monsieur, je n'en suis pas plus instruit, mais cela m'a appris à bénir ma pauvreté. Or, je me souviens d'avoir lu dans mes hvres grecs qu'un mendiant, comme moi, porta un jour un verre d'eau à Artaxercès qui en fut bien content. Sans les prérogatives de la pauvreté, aurions-nous vu des anciens philosophes jeter leurs trésors à la mer?... Fabricius eût-il préféré les navets à l'or des Samnites?... Bias serait-il sorti nu de la ville de Priène, d'oîi on lui

avait permis d'emporter ses ricliesses?... Diogène eût-il brisé l'écuelle de bois, qui faisait la plus grande partie de sa fortune, pour boire dans le creux de sa main? — La pauvreté a des charmes secrets que les riches ignorent... Le riche est toujours poursuivi par deux tourments : — il a sans cesse envie d'augmenter sa fortune... et il a continuellement peur de devenir pauvre !

— Et quand vous manquez du nécessaire?

— On a toujours le nécessaire quand on sait se contenter de ce qu'on a... Tenez, au moment où je vous parle, j'ai faim!... Combien de rassasiés voudraient pouvoir dire comme moi. « Je donnerais beaucoup d'argent pour une heure de bon appétit, me disait un jour un riche dont je suis le fidèle client. » Hé bien! moi, sans qu'il m'en coûte un sou, j'ai faim au moins une fois par jour.

— Par quel enchaînement de circonstances avezvous été réduit à demander l'aumône?

Puis, après une courte pause :

— Je pourrais vous dévoiler, sans honte, le secret de ma pauvreté, me répondit le philosophe en haillons... Combien de riches ne pourraient sans rougir dévoiler le secret de leur fortune... ajouta-t-il d'un ton plein d'amertume.

— Sous le sceau du secret, je vais vous dire comment je suis devenu pauvre : — J'avais tout mon

avoir chez un banquier; ce banquier a fait faillite, j'ai tout perdu. Il y a trente ans de cela. Je n'ai plus eu la force ni le courage de travailler, et.... je me suis fait mendiant... Ne me plaignez pas, je suis heureux, indépendant; je ris des hommes qui se donnent tant de soucis pour acquérir des richesses. Je ne changerais pas ma besace pour un trésor. Le baïKiuier qui apiès m'a\oir tout volé m'éclabousse aujourd'hui avec les roues de sa voiture, est plus malheureux que moi : — 11 est riche! ! !

Depuis lors, mon mendiant philosophe ne passe jamais dans mon village sans venir frapper à ma porte. Seulement, aujourd'hui il ne psalmodie plus; c'est en souriant qu'il reçoit mon aumône; et je remplis chaque fois sa gourde de mon meilleur vin, ce qui lui est infiniment agréable ; car je dois le dire, s'il a faim au moins une fois par jour, au moins une fois par heure il a soif...

Sur ce Cynique j'ai écrit les vers suivants :

Je vois souvent un pauvre hère Qui sourit en tendant la main, Philosophe que la misère Sait égayer en son chemin.

Pnria qui de par le monde Maljjré sa détresse profonde S'en va triste et joyeux, humble et fier tour à tour '

Il sait, ce nouveau Diogcne, Ce que vaut l'orgueil d'ici bas,

Lorsqu'il voit que chacun et se guindé et se gêne Pour paraître ce qu'il n'est pas...

Sous le joug de la convenance 11 ne va pas courbant son front!

La pauvreté n'est jamnis un affront Quand on l'accepte avec indépendance.

Mais comme tous les mendiants n'ont pas cette philosophie dans la pauvreté, par pitié, par crainte ou prudence, donnez-leur quelque chose pour qu'ils ne soient pas tentés de prendre tout!

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