CHAPITRE TROISIEME
(suite).
Hirondelles et vers-à-soie.
Salut aux hirondelles, qui nous arrivent l'on ne sait d'où, mais que nous étions bien sûr de revoir aux premières bouffées du printemps.
Salut à ces gracieuses cosmopolites dont la patrie est partout où le soleil a de chauds rayons.
Oui! les voilà revenus ces doux oiseaux, précurseurs de l'été, — ces hôtes chéris de nos demeures rustiques.
Les voilà ! toujours fidèles au même toit, et tra-
vaillant à leurs nids de terre, qu'ils auront bientôt garnis d'un tendre duvet, propice à leurs amours.
Tous les poètes ont consacré des vers aux hirondelles, et moi-môme, cher lecteur, je leur ai payé mon tribut d'admiration dans un volume de poésies intitulé : les Atomes.
Je profite de cette causerie pour vous parler de ce livre édité par Hetzel, — un de ces éditeurs de Paris chez lequel un auteur est certain de se trouver en bonne compagnie.
Je n'ai jamais manqué l'occasion de recommander les livres de mes amis; je trouve donc tout naturel de vous recommander un des miens.
En ce mois d'avril, les ménagères de nos villages sont en grand travail ; il s'agit pour elles de faire éclbre les œufs de ces vers précieux, destinés à nous donner la brillante soie.
Et je veux consacrer quelques lignes à ces intéressants insectes, parce qu'ils sont encore, malgré leur éclosion plus incertaine qu'autrefois, une fortune pour nos cultivateurs.
CAUSERIES DU MOIS d'AVRIL 33
Avec quelle anxiété on attend cette récolte dans nos villages! — Si elle réussit, c'est le bien-ôtre pour toute l'année; — si elle ne réussit pas, il faudra s'imposer des privations.
C'est la l'enime qui a pour nH^sion de faire éclore et d'élever les versa soie; c'est à ses mains délicates, à sa surveillance attentive, à ses soins intelligents ([ue sont confiés ces petits êtres nés quelquefois dans son sein.
Il y a des remarques curieuses sur la métamorphose des vers à soie en papillons. Ciiaquc femelle pond plus de cinq cents œufs; si on la laisse faire, elle en pond plus du double; seulement les derniers œufs sont peu propres à la reproduction.
Voilà pourquoi les œufs de vers à soie, vulgairement appelés graines, — que le commerce vend à nos cultivateurs — éclosent souvent d'une manière si incomplète.
Autre remarque curieuse : — La femelle du papillon de vers à soie qui n'a pas été accouplée, meurt plus tôt que les autres. Née de l'amour et pour l'amour, son existence ne peut se prolonger do quelques jours, que par l'amour!
Le papillon du ver à soie est, après l'éphémère,
l'être le plus lascif de la création ; sa vie , qui n'est guère que de huit à dix jours, est toute employée à la propagation de son espèce.
Des mystères du printemps, la transformation du ver à soie en chrysalide est un des plus impénétrables. Cet insecte, dont le corps a, comme celui des autres chenilles, beaucoup plus de longueur que de diamètre, change quatre fois de peau avant de construire la riche sépulture d'où il ressuscitera bientôt à l'état de papillon.
Si nous osions interroger la nature, nous lui demanderions pourquoi elle a voulu que ce petit animal, qui recèle en son sein le brillant tissu dont se pare volontiers la vanité humaine , a si souvent la peine de se dépouiller avant d'être prêt à accomplir sa métamorphose.
La réponse de la nature nous confondrait sans doute, et nous serions humilié de nos faibles lumières !
Mûriers et sole.
C'est quand les mûriers montrent leurs premiers bourgeons que les œufs des vers à soie sont mis à l'incubation.
L'amandier en fleurs annonce l'approche du printemps, mais quand le mûrier bourgeonne, on peut dire que cette saison est venue. — Les anciens appelaient le mûrier le plus sage des arbres, parce qu'il est le dernier à bourgeonner, et ils appelaient l'amandier le plus fou, parce qu'il est le premier à fleurir.
De là cette expression proverbiale :
Fol amandier, sage mûrier.
C'est dans le midi, — aux environs de Montélimart, suivant la commune opinion, — que fut planté le premier mûrier. C'est de l'Italie que nous est venu cet arbre à soie, dont oous ne voyons pas de trace en France avant le règne de Charles YIIL
La soie, qui est aujourd'hui d'un usage populaire, était autrefois extrêmement rare, et par conséquent très-chère. Du temps de l'empereur Aurélien, elle se vendait au poids de l'or. L'empereur Héliogabale,
— ce goinfre couronné, — fut le premier qui porta un Yôteraent de cette étoffe.
Chez nous la soie venait toute de l'étranger-, mais elle était encore si rare au xvi^ siècle, qu'on regarda comme une magnificence une paire de bas de soie que Henri II portait aux noces de sa sœur et du duc de Savoie.
Cette étoffe était surtout d'un tel prix qu'une loi somptuaire de François I" n'en permettait l'usage qu'aux princesses et aux princes.
Cette loi somptuaire n'empêcha pas les seigneurs et autres gentilshommes de s'en vêtir : on sait assez que la noblesse n'a jamais eu la vertu d'obéissance aux souverains , et qu'elle n'a jamais donné l'exemple au peuple de la soumission aux lois.
François 1^^ fut consulté un jour sur la question de savoir si les gens de robe pouvaient user de la soie.
Or , comme les gentilshommes avaient voulu marcher de pair avec les princes et qu'il fallait les laisser faire, la réponse du roi fut a que les gens de « robe, qui sont nobles, pourront porter soie sur « soie et en user, et que les secrétaires du roi en « pourront également porter comme nobles. »
Sous Henri III, la loi interdisant la soie n'était plus guère observée que par ceux qui n'avaient pas les movens de s'offrir ce luxe.
CAUSERIES DU MOIS d' AVRIL 37
Henri III, ayant donné un festin à quelques gentilshommes qui l'avaient suivi au siège de La Charilé, a les dames, dit l'Esloile, y parurent vOtucs de K vert; tous les assistants aussi vêtus de veit, pource quoi avait été levé à Paris pour soixante mille a francs de soie verte. »
Nous devons à Henri IV les premières manufactures de soie qui aient été créées en France; et, grâce à ce roi, cet admirable tissu s'est popularisé.
Depuis Charles A'III, les mûriers s'étaient considérablement accrus, tant en France qu'en Languedoc. On avait reconnu que cet arbre pouvait être planté partout oîi croît la vigne. Il n'en aurait pas fallu davantage à Henri IV, — qui aima tant le jus du raisin, — pour proposer les plantations de l'arbre à soie. Mais d'autres raisons l'y engageaient.
Outre la gloire et la bouteille, ce monarque avait deux autres passions : La France et sa Maîtresse; il voulut parer l'une et enrichir l'autre. Mû par cette idée, — qui en vaut bien une autre, — et malgré l'opposition de Sully, — qui la taxait de folie, — le roi galant transforma le jardin des Tuileries en terre labourable, et y fit planter vingt mille pieds de mûriers.
Il tira de l'Italie et de l'Espagne des œufs de vers à soie et créa une grande magnanerie dans le jardin même.
Ce n'est pas tout, le royal agriculteur se fit aussi manufacturier. Une filature de soie fut annexée à la magnanerie .
Il était dans la destinée de ce prince de mériter la reconnaissance des dames, même dans la postérité. Jamais la galanterie française n'aura eu un plus noble représentant. Henri IV élevant des vers à soie, a un droit de plus à son surnom de Vert- Galant.
Cet exemple ne tarda pas à être suivi. De nombreuses manufactures de soie commencèrent à fonctionner, — toujours malgré l'opposition de Sully, qui, craignant le luxe et ses conséquences, ne voyait dans cette fabrication qu'un moyen de plus pour le provoquer.
Est-ce bien la femme d'un empereur chinois, comme le dit l'histoire, qui a inventé l'art de filer les cocons de vers à soie? c'est probable. Les dames aiment trop ce brillant tissu pour que ce ne soit pas une d'entre elles qui l'ait inventé.
Aujourd'hui, il existe des filatures de soie presque dans tous nos villages. Chacun de ces étahlissements occupe un grand nonihre de jeunes lilles qui gagnent en moyenne un franc par Jour. Ce qui n'est pas peu, au village.
Malheureusement les hras manquent le plus souvent à ces industries qui répandent le hien-ètre dans les familles des cultivateurs.
La fille du paysan, — elle aussi, — tourne ses regards vers les grandes villes! Cette soie, que ses mains honnêtes ont filée, elle aspire à s'en faire une parure... hélas! et pour pouvoir se vêtir de cette étoffe fascinatrice, qui ne fera que dégrader sa jeunesse et sa beauté... elle sacrifie tout quelquefois... et son village... et sa famille... et sa pudeur!... Sully avait peut-être raison !
Une cause principale de la dépopulation des villages c'est :