CAUSE
marquis de St-Thomas , il le pria que dès que la vente de ses meubles serait faite, il voulût bien lui faire toucher l'argent à Coni, ce que celui-ci lui promit.
Le jour fixé pour le départ, le marquis d'Àix présenta a M. de Phélippeaux les trois officiers qui , avec une escorte de 60 dragons1), étaient nommés pour l'accompagner à Coni.
Le 25 Décembre, veille de noël, on arriva à Coni. La maison où l'ambassadeur fut conduit, ressemblait à une prison ; les fenêtres en étaient grillées ; une partie en avait été murée, ainsi que la porte d'un petit jardin de 20 pieds en quarré. La maison fut entourée de factionnaires placés à dix pas l'un de l'autre, et on ne négligea pas d'en mettre encore à toutes les portes de l'intérieur. Indépendamment de cela on avait mis de gros treillis de bois aux endroits qui donnaient sur les autres maisons ; toutes les cheminées, à la réserve de celles de la chambre de l'ambassadeur et de la cuisine, étaient murées, de manière qu'on ne pouvait point y faire du feu, quelque froide que fût la saison.
Plusieurs portes et trois grandes croisées grillées qui se trouvaient dans les appartements de M. de Phélippeaux, n'étant fermées que par des volets de bois , l'exposaient à toutes les injures de l'air, ou le privaient de la clarté ; l'ambassadeur y fut malade à toute extrémité, sans que M. Saraval voulût même lui permettre de faire venir un vitrier pour y mettre des châssis.
Sur l'assurance d'un prompt échange que le marquis de St.-Thomas avait donnée à l'ambassadeur, il ne fit porter que son lit de camp sans aucuns meubles pour ses domestiques, à qui le gouverneur de Coni fit fournir 49 lits de soldats,
I) Ces officiers étaient M. Saraval, ci-devant gouverneur d'Ast qui lors des guerres de Hollande, était capitaine dans le régiment de MagaloUi, au service de France ; Asinari , commandant d'Ast , et le Jeune ; ce dernier était gouverneur du fort des Alinges en Savoye.
dont les cinquante personnes qui composaient sa suite, furent obligées de s'accommoder sans distinction. On ne lui permit môme pas de faire venir des menuisiers et tapissiers, pour remédier a cet inconvénient.
Deux jours après l'arrivée de M. de Phélippeaux, un ordre fut publié à Coni , qui portait défenses sous peine de la vie, de rien fournir à crédit aux gens de l'ambassadeur, ni d'acheter de lui quoi que ce soit.
Le jour de nocl l'ambassadeur demanda un prêtre pour venir dire la messe dans sa maison ; mais comme on n'avait point eu la précaution d'en demander la permission à l'évêque de Mondovi , aucun prêtre n'osa s'y rendre ; ses domestiques furent conduits à l'église, sous escorte.
Après quinze jours, la forte dépense que l'ambassadeur était obligé de faire lui faisant craindre de manquer bientôt d'argent, il demanda à M. Saraval si le marquis de St.-Thoroas ne lui avait point fait tenir le produit de la vente de ses meubles à Turin, ou s'il n'y avait pas moyen de faire venir un orfèvre de Coni pour acheter sa vaisselle. M. Saraval répondit qu'il n'avait reçu ni argent ni ordre pour permettre cette vente ; que d'ailleurs cette permission serait inutile, puisque les habitants de Coni étaient trop pauvres, pour pouvoir rien acheter.
L'ambassadeur le chargea de demander au duc de Savoye la permission d'envoyer chercher de l'argent en France ou à l'armée , ou de vendre sa vaisselle , ou enfin qu'on lui envoyât le produit de la vente des meubles qu'il avait laissés à Turin.
M. Saraval promit d'en écrire à Turin , et dit ensuite l'avoir fait ; mais six semaines s'écoulèrent sans qu'aucune réponse arrivât, quoiqu'elle pût venir dans 24 heures. La nécessité à laquelle l'ambassadeur se voyait réduit, l'obligea de vendre ses médailles d'or et d'argent (par l'entremise de
Saraval et d'Asinari ) aux juifs de Coni. Ce secours ne pouvait suffi r longtemps.
Ce triste état obligea encore l'ambassadeur de prier M. Saraval, de demander à Turin la permission de pouvoir envoyer un trompette de Savoye en France ou à l'armée du duc de Vendôme pour chercher quelqu'argent, à moins que le duc de Savoye n aimât mieux lui faire envoyer le produit de ses meubles, ou de lui faire venir un orfèvre de Turin pour acheter sa vaisselle. Toutes ces instances ayant été infructueuses, il se vit enfin obligé de demander qu'on lui fournît le pain des prisonniers pour lui et ses domestiques.
a Vous voyez , Monsieur » , dit-il à Saraval en cette occasion, « que je prends tous les tempéraments pour éviter une » mauvaise affaire ; celle-ci ne vaudra pas mieux pour vous » que pour moi ; le duc de Savoye veut nous faire périr en » prison ; que ne nous envoie-t-il ses bourreaux pour nous » égorger promptement? Mais voici, Monsieur, ce que je » vous prie d'écrire mot à mot à votre maître : j'ai encore de » quoi vivre pendant quinze jours ; si dans ce temps-là il ne » me vient de l'argent par les voies légitimes que je demande, »ou si le pain des prisonniers ne m'est point accordé, mes » gens et moi attendrons la dernière extrémité ; mais après » avoir été deux jours sans manger, je sortirai sur vous, sans » vous dire l'heure , nous tirerons partout et sur tous ceux » qui s'opposeront à nous , jusqu'à ce que nous soyons tous » tués ,* il vaut mieux périr ainsi que de mourir de faim. » Cette menace eut son effet ; et le 14 Février, Saraval lui annonça qu'il lui était permis d'écrire à l'armée , qu'il n'avait qu'à lui remettre sa lettre ouverte, et qu'il l'enverrait à Turin. Elle était adressée au comte de Veaubecourt, lieutenant-général, et en son absence à M. de Bézons ou à M. de Barbasières.
N°. VII
Lettre de M. de Phèlippeaux adressée au comte de Veaubecourt (datée de Coni le 14 Février 1704).
La discrétion exige, mon cher comte, que Ton ménage ses amis, la confiance veut qu'on les éprouve dans les pressants besoins ; c'est sur ce dernier principe que j'use de la liberté qui m'a été donnée de vous écrire par un tambour ou trompette, et que je vous prie de m'envoyer 400 louis d'or. Il peut être que sans vous incommoder, vous ne vous trouviez pas en état de vous défaire d'une si grosse somme, mais le trésorier de l'armée ne vous la refusera pas sans doute, et au premier mot qu'il en écrira à M. Samuel Bernhard, il la lui remboursera sur mes appointements, ou M. Odean que vous connaissez, fera sur le champ honneur à ce que vous lui manderez à ce sujet. Voilà, mon cher comte , une preuve de ma confiance ; il faut vous en donner de ma discrétion, je vous demande de l'argent, parce que je n'en ai point ; plus de 60 personnes , qui sont avec moi, sans savoir nos crimes , sommes depuis \ 46 jours prisonniers apparemment du droit des gens , car nous ne le sommes certainement ni de guerre , ni d'État , ni de justice. Depuis le temps de cette longue et dure prison, j'ignore s'il y a sur la terre d'autres gens que ceux qui me gardent ou qui me servent ; il ne m'a pas été permis ni possible , de tirer de l'argent d'aucun endroit, pas même de la vente de ma vaisselle, ni de mes meubles, dont j'ai en Piémont pour plus de vingt-cinq mille écus entre mes mains ou entre celles d'autrui ; je puis assurer cependant que je n'y dois, ni n'y ai jamais dû un sol. Le roi n'a pu savoir par moi, malgré mes instances réitérées, si son ambassadeur est mort ou vivant, ce que je vous marque, afin, mon cher comte , que vous ne différiez pas de m'envoyer l'argent que je vous demande ; on ne peut être plus pressé ; je me vois à la fin réduit depuis plusieurs jours à avoir demandé le pain des prisonniers, qui ne m'a pas encore été accordé. Si pour vous écrire je me sers d'une main étrangère, c'est que depuis deux mois mon bras droit est sans fonction, et sent des douleurs continuelles ; mes infirmités , ma longue et dure prison ont réduit ma santé dans un état déplorable ; je suis sans secours
et hors d'apparence d'en demander à des gens qui devraient me prévenir , et qui m'ont tout refusé contre le droit des gens. Vous contribuerez peut-être encore au rétablissement de ma santé et à prolonger ma vie, si vous pouvez pour quelques jours m'envoyer un bon médecin ; examinez si vous êtes à portée de vos ennemis de demander cette grâce. Adieu, mon cher comte, conservez-moi votre amitié et ne devenez jamais ambassadeur, puisqu'ils ont cessé d'être inviolables, après l'avoir été pendant six mille ans.
M. Saraval remit la réponse de M. de Bézons à l'ambassadeur, avec cent pièces de quatre pistoles.
Quatre jours avant la réception de cette réponse, on avait envoyé à M. do Phélippeaux un orfèvre qui acheta pour quatre mille livres sa vaisselle d'argent ; mais ce ne fut qu'à condition d'y perdre la façon et un cinquième de la valeur ; et le maître d'hôtel, pour sa décharge, ayant demandé un reçu de la quantité de vaisselle qu'il lui vendait, et un bordereau de la somme qu'il en payait, celui-ci refusa de le lui donner, sous prétexte que M. Saraval le lui avait défendu.
M. de Phélippeaux fut cruellement malade à Coni ; on crut même qu'il y finirait ses jours ; car outre la goutte et un rhumatisme qui le faisaient souffrir, il fut attaqué d'une fièvre très-violente. Dans cette extrémité il pria M. Saraval, de lui obtenir la permission d'envoyer chercher par un trompette de S. A. R. un médecin sur les frontières de France ; ses instances furent inutiles.
Un déserteur français, soldat du régiment de Montferrat, proposa plusieurs fois aux gens de l'ambassadeur, que si leur maître voulait écrire au duc de Vendôme, il s'engageait h en rapporter la réponse en six jours. M. de Phélippeaux pro-
fitant de cette offre, le chargea d'une lettre pour le duc, mais Martens, Causes célèbres. I. 5
le déserteur s'étant enivré et ayant parlé de son dessein, on s'empara de la lettre, on l'appliqua à la question, et on l'eût pendu sous les fenêtres de l'ambassadeur, si celui-ci n'eût menacé de tirer sur les exécuteurs.
Lorsque M. Saraval vint dire un jour que S. A. R. avait surpris une lettre qu'il écrivait au duc de Vendôme, malgré la parole qu'il avait donnée de ne rien entreprendre contre son service , et que s'il continuait elle serait obligée de prendre d'autres mesures contre lui , ce ministre répondit :
o Vous pouvez, Monsieur, mander à votre maître de ma » part , qu'il est faux que j'aie rien fait contre ma parole, » puisque l'écrit que j'ai signé pour la donner, dit que je » n'entreprendrai rien contre le service du duc de Savoye ; » mais je n'ai point dit que je n'écrirais jamais ; quel droit » a-t-il de vouloir empêcher que les traitements inouïs qu'il » me fait endurer soient connus du roi ou du duc de Ven- » dôme, par moi qui, dès que je serai libre, en informerai » toute la terre ? Ma lettre ne contient rien contre le service » du duc de Savoye , mais beaucoup contre son honneur ; je » corromprai autant de soldats que je pourrai , pour qu'ils » portent de ces lettres, non pas seulement au duc de Ven- » dôme, mais au roi, qui certainement ne peut imaginer avec «quelle cruauté votre maître agit contre l'ambassadeur de » S. M. et contre plus de 50 de ses sujets. Vous avez l'au- » dace de me menacer de sa part ; mandez-lui donc que je »l'en défie, que je ne le crains point, et que s'il ne me » craignait pas davantage, il ne violerait point avec tant de » lâcheté le droit des gens , pour m'empêcher de me mettre » à la tête d'un régiment, et lui demander raison de ses per- » fidies et de ses injustices ; que s'il se portait contre moi aux » dernières extrémités, comme il m'en menace , j'aurais la sa- » tisfaction en périssant de savoir que tout le Piémont et toute » la maison de Savoye ne suffiraient pas pour être sacrifiés
» a l'affront qu'il ferait au roi mon maître en la personne de » son représentant.
» Ignorez-vous, Monsieur, de quelle manière S. M. sut » châtier des insultes faites au comte d'Estrades à Londres, » et au duc de Crequi à Rome ; quelle différence cependant » du pape et du roi d'Angleterre à un duc de Savoye ! Quelle » différence des traitements que j'ai reçus , d'avec ceux qui » attirërent à ces souverains la juste indignation de S. M. ! »
Voici la lettre que M. de Phélippeaux avait écrite, datée de Corn, le 5 Mars 1704, au duc de Vendôme, et qui causa la mort du soldat qui s'en était chargé.
N°. Vffl.
Lettre de M. de Phélippeaux adressée au maréchal de Vendôme ( datée de Coni du 5 Mars 4 704 ).
Monseigneur, c'est ici la première voie que j'aie eue pour écrire, j'ignore si elle réussira. Je suis dans le sixième mois d'ooe dure prison, traité, non pas conformément au droit des gens, mais contre l'humanité ; les détails en seraient aussi longs et ennuyeux qu'ils sont incroyables ; quant à la durée et aux suites je ne les crains pas par rapport à moi ; j'ai fait mon devoir en toutes choses, cela me sufBt, mais le roi et toute la France sont intéressés aux traitements faits et à faire à l'ambassadeur de S. M. Le comte de Vernon dont le duc de Savoye ne se soucie point, ne suffit pas pour répondre de moi, je crois même que ce prince me marquerait sa haine et son ressentiment aux dépens d'autres de ses sujets les plus considérables ; je vous supplie, Monseigneur, ou de mander au roi ce que je vous écris, ou de faire passer ce billet quand vous l'aurez déchiffré ; la personne qui vous le rendra m'a promis de me rapporter réponse, etc.
(Signé) Phélippeaux.
Pendant sept mois et demi l'ambassadeur ne sortit point de sa chambre , quoiqu'il eût la permission de se promener
dans la ville de Coni ; mais il ne voulait ni s'exposer aux insultes du peuple, ni se trouver escorté par des militaires ; et moins encore voulait-il quitter de vue ses papiers, n'ayant jamais pu se résoudre à les brûler, d'autant plus que plusieurs pièces originales s'y trouvaient, touchant les négociions secrètes du duc de Savoye avec les ennemis du roi de France, dont il pouvait avoir besoin un jour, pour justifier ce qu'il en avait écrit à sa cour.1)
Le comte de Montroux vint remplacer M. Saraval, nommé nu gouvernement de Montdoux, et quoiqu'il laissât subsister les choses a peu près sur le môme pied , ses manières étaient bien différentes de celles de son prédécesseur.
Le premier de Mai le comte de Montroux annonça a l'ambassadeur que le comte de Vernon étant arrivé à Antibes où l'échange des ambassadeurs devait se faire , il était chargé de l'y accompagner, qt que pour le faire avec plus d'honneur, il attendait huit gard es-du- corps , commandés par un brigadier qui arriverait le 7 du mois, époque pour laquelle il priait M. clo Phélippcaux, de se disposer à partir.
Au jour du départ (le 9 de Mai) soixante chevaux ou mulets furent fournis à l'ambassadeur pour transporter une partie de sa suite et ses équipages ; quatre gardes-du-corps marchèrent en tétc de la colonne, suivis des bagages et des domestiques ; ensuite venait l'ambassadeur à cheval , ayant à sa gauche le comte de Montroux , et suivi par les quatre autres gardes-du-corps qui avec le brigadier fermaient la marche.
La garnison de Coni était sous les armes et placée en haye dans les rues que l'on avait à passer ; les soldats pré-
i ) Les plus précieuses étaient toujours au chevet de son lit, et toutes les armes de ses gens rassemblées dans sa chambre et toujours en état de servir au besoin , dans le cas qu'on eut voulu lui enlever de force ses papiers.
sentèrent les armes, sans toutefois battre aux champs, et sans que l'on tirât le canon.
M. de Montroux en fit une espèce d'excuse à l'ambassadeur, et de ce qu'on ne lui offrait pas les présents de la ville, comme on avait coutume de le faire aux ambassadeurs ; ajoutant qu'on en avait agi de môme en France envers le comte de Vernon , à quoi M. de Phélippeaux répondit :
«On pouvait, Monsieur, vous épargner la peine de me » faire ce compliment ; il eût été inutile et mortifiant au duc
» de Savoye de m'offrir un présent que j'aurais refusé. Quant » à son canon , j'espère qu'il tirera bientôt sur moi , et il me » serait très-indifférent qu'il tirât présentement pour moi ; » votre maître a très-bien fait de se modérer sur ces deux » points , et de se régler sur ce qui a été fait en France ; mais » voulant toujours marcher sur la môme ligne que le roi mon » maître, il aurait dû imiter S. M. en ce que le droit des gens » lui imposait. »
Sur toute la route l'ambassadeur reçut des marques d'honneurs et de respect, de la part du comte de Montroux ainsi que des habitants. Le 1 3 Mai on arriva au bord du Var, où l'échange devait se faire. 1 )
Lorsque M. de Phélippeaux arriva sur les bords du Var, le comte de Vernon était déjà de l'autre côté avec M. Libois, gentilhomme de la chambre du roi, et les mousquetaires qui l'avaient escorté ; les deux ministres étaient à deux cents pas de distance l'un de l'autre , lorsqu'à un signe convenu on procéda à leur échange de la manière suivante.
1 ) La route directe était de passer par Nice ; mais on l'évita par ordre du duc de Savoye. Le marquis de Carail qui en était gouverneur, envoya le marquis de Senantos son tils, suivi d'un grand nombre d'ofliciers, pour complimenter l'ambassadeur, et lui faire des excuses de ce que les circonstances présentes ne lui permettaient pas de se rendre prés de lui en personne.
CAUSE n. 1703.
Les équipages marchèrent les premiers, traversant en même temps la rivière. Les gens de la suite suivaient, et après eux les ambassadeurs ; celui de France au milieu des gardes du duc de Savoye, et le comte de Vernon entre les mousquetaires, MM. de Libois et de Montroux les attendant au rivage pour les recevoir. Lorsque les mousquetaires quittèrent M. de Vernon , ils le saluèrent do 1 epée , ce que les gardes du duc de Savoye ne firent point pour M. de Phélippeaux. Cette cérémonie faite, les mousquetaires et les gardes repassèrent la rivière en môme temps et dans le môme ordre.
Comme les équipages de l'ambassadeur de France et sa maison étaient beaucoup plus nombreuses, que ceux du ministre de Savoye, il pria M. de Montroux d'ordonner aux voituriers savoyards de les conduire jusqu'à Antibes* donnant sa parole par écrit, de les renvoyer en toute sûreté, ce qui fut exécuté de part et d'autre.
M. l'Huittior, commandant d'Antibes, vint à la rencontre de l'ambassadeur do France, jusqu'au bord du Var, et le reçut dans sa place , avec toutes les marques d'honneur dues a son double caractère d'ambassadeur et de lieutenant-général. 11 y fit son entrée au bruit du canon, la garnison sous les armes, les tambours battant aux champs.
Peu de jours après, on procéda aussi à 1 échange du marquis de Villa-major, ambassadeur d'Espagne, avec le ministre que S. A. R. avait à la cour de Madrid.
Dans la lettre que l'ambassadeur écrivit d'Antibes, au roi de France (le Mai 1704) pour accompagner le rapport qu'il fit à S. M. de la conduite qu'on avait tenue envers lui, il s'exprima ainsi :
«Voilà, Sire, comment s'est terminée, après sept mois » et demi de prison , une ambassade de plus de quatre ans ; » je voudrais aux dépens de ma vie y avoir mieux servi V. M.
» et avec un succès plus heureux ; j'ai constamment eu à » cœur de remplir mes devoirs , je n'ai pas dû faire moins, » je n'ai pu faire davantage ; je sais que partie de ce que j'ai » l'honneur d'envoyer à V. M. dans les mémoires ci-joints, » lui paraîtra incroyable, quoique tout ce qui y est dit soit » de la plus exacte vérité. M. le duc de Savoye qui m'a » souvent fait dire par mes geôliers , que je n étais pas en « prison , persistera sans doute à le soutenir ; mais je n'ai » pas assez d'humilité pour croire que ma parole soit ba- » lancée avec la sienne ; il pourra s'expliquer là-dessus avec » la même audace qu'il eut au mois de Septembre dernier, » lorsqu'il assura V. M. et le roi d'Espagne, qu'il n'avait et » n'aurait jamais de traité avec l'empereur. S'il pouvait y » avoir des personnes qui voulussent insinuer à V. H. que le » tableau que je viens de tracer soit exagéré, je répondrai » franchement que ma vie a toujours été irréprochable, que » je n'ai jamais menti à personne , et que certes je ne com- » mencerai pas à le faire en cherchant à en imposer à V. M., » dont la justice saurait me châtier, dès qu'elle m'aurait trouvé » en faute; je supplie donc V. M. de me permettre que j'ex- »pose ici la vérité toute entière, je n'altérerai rien. Je sors » de prison avec plus de 50 de mes gens, desquels cinq à » six sont Piémontais ou Savoyards, les autres sont vos su- »jels, de différentes provinces; je m'en séparerai bientôt; » mais ce ne sera qu'après avoir été aux pieds de V. M. vous » supplier, Sire, qu'en les faisant tous interroger, que je sois »puni, s'ils déposent contre ce que j'expose aux yeux de d V. M. lorsque je serai arrivé en France. Comme je n'ai » trouvé ici aucun ordre de V. M. , j'irai à vos pieds , Sire, • rendre compte de ma conduite, aussitôt que l'état de souf- » france dans lequel je me trouve me le permettra. »
Suivant une lettre imprimée a Bâle en 1705, sous le nom de l'ambassadeur, et qu'il aurait adressée au roi dès
son arrivée à Antibcs, il obtint la permission de se rendre en France.1) En 1709 il fut nommé gouverneur au Canada en remplacement de M. de Machault, et il y mourut en 1713.
4) Lenglet Dufresnoy qui ne met point en doute l'authenticité de cette pièce, dit qu'elle attira une espèce de disgrâce à l'auteur; elle a été imprimée sous le titre de «Mémoires contenant les intrigues secrètes et » malversations du duc de Savoy e avec les rigueurs qu'il a exercées envers » M . de Phélippeaux, ambassadeur de France, etc. «aie, 1705, un vol. »en *8 178 pages.»
CAUSE TROISIÈME
Insulte faite en 1709, à l'ambassadeur de Russie à la cour de Londres , M. de Mathweof ; et salis faction donnée en cette occasion par la reine Anne
d'Angleterre.
M. de Mathweof qui avait résidé pendant quelque temps en qualité d'ambassadeur du czar Pierre I à la cour de Londres, en fut rappelé en 1 708. Après avoir obtenu son audience de congé de la reine, il faisait ses dispositions pour quitter Londres et se rendre en Hollande, lorsque passant en carrosse (le 21 Juillet) par Charles- Street , des exempts de police, en vertu d'un mandat d arrêt qu'avaient obtenu contre lui plusieurs marchands auxquels il devait environ 300 liv. sterl., l'arrêtèrent, se jetèrent sur lui, lui arrachèrent son épée qu'il voulut tirer pour sa défense , lui enlevèrent sa canne et son chapeau , et l'ayant forcé de descendre de carrosse, le traînèrent ainsi dans une maison publique appelée Blackrêver, où ils le confièrent à la garde d'un officier de justice. 11 ne resta toutefois que peu de temps dans ce lieu, quelques gentilshommes anglais élant survenus, et s étant rendus caution pour lui.
Dès que la reine fut instruite de cet événement, elle chargea M. Boylc, l'un de ses secrétaires d'État, de se rendre
chez l'ambassadeur pour lui témoigner combien elle était indignée de ce qui venait de lui arriver, et de rassurer qu'elle venait de donner des ordres pour rechercher les auteurs de cet attentat, afin de les faire punir selon toute la rigueur des lois. M. de Mathweof jugea toutefois nécessaire d'adresser dès le lendemain à M. Boyle la lettre suivante.
Lettre de M. de Mathweof, ambassadeur de Russie, adressée à M. Boyle, secrétaire d'État de S. M. la reine Anne d'Angleterre.
Monsieur, comme pendant tout le temps que /ai eu l'honneur d'être ambassadeur de S. M. l'empereur à la cour de S. M. la reine de la Grande-Bretagne, j'ai été à même de me convaincre de l'amitié sincère qu'elle a constamment eue pour l'empereur mon maître, et du soin qu'elle a eu d'entretenir la bonne intelligence entre les deux cours ; j'ose espérer de l'équité si connue de S. M. et de la bienveillance dont elle m'a honoré , qu'elle daignera me donner une satisfaction aussi éclatante que l'insulte ioouie que l'on vient de me faire , a été grave.
Voici le fait. Passant hier soir par Charles-Street , un officier de justice de cette ville eut l'audace de m'arrêter, et se jetant dans mon carrosse , de se saisir de ma personne après m'avoir arraché mon épée, mon chapeau et ma canne, et de me conduire comme un criminel à Blackrever (maison de prostitution).
L'inviolabilité des ambassadeurs et les privilèges dont ils jouissent dans toutes les cours de l'Europe, sont trop connus pour que j'aie besoin d'en faire mention ici ; mais il est inouï que pour commettre un tel attentat on ait voulu se servir du prétexte controuvé , de ce que je n'avais point satisfait aux engagements contractés en cette ville ; d'autant plus que loin d'avoir eu le projet de quitter aujourd'hui la capitale, j'avais fixé ce même jour pour acquitter mes dettes , et que je n'ai même point encore reçu ni mes lettres de recréance, ni mes passeports. On n'a donc voulu que me tendre un piège , uniquement pour insulter à l'honneur de S. M. l'empereur mon maître , dans la personne de son représentant.
CAUSE m. 1709. 75
En protestant solennellement contre cette violation du droit des gens, je demande qu'une satisfaction éclatante me soit donnée, et qu'une punition sévère soit infligée à tous ceux qui se sont rendus coupables de cet acte de violence.
S. M. la reine si jalouse de faire respecter de toute sa puissance Tinviolabilité des ambassadeurs des têtes couronnées , et qui a récemment soutenu si glorieusement l'honneur du comte de Manchester, son ambassadeur à Venise, en exigeant de cette république que les préposés de la douane, pour avoir insulté seulement les gens à livrée de ce ministre, fussent condamnés aux galères et au pilory , jugera aisément combien peu cette insulte saurait être comparée avec celle qui vient de m'étre faite, et combien elle m'autorise à demander la punition la plus sévère des coupables.
N'ayant rien plus à cœur que de prévenir toutes les conséquences fâcheuses auxquelles cette affaire pourrait encore donner lieu, et ne voulant, sous quelque prétexte que ce puisse être , user de connivence envers les coupables , je me retirerai de cette cour sans plus attendre mes lettres de recréance, laissant à la sagesse de S. M. l'empereur mon maître à prendre les dispositions qui lui paraîtront les plus propres pour maintenir l'honneur dû à son représentant.
J'ai l'honneur d'être , etc.
À. db Mathweof.
Londres, le 22 Juillet 4708.
N'ayant point reçu jusqu'au 26 Juillet, de réponse du ministre secrétaire d'État, rambas9adeur lui adressa la lettre suivante.
N°. II
Deuxième lettre de M. de Mathweof adressée à M. Boyle. v
Monsieur, n'ayant encore reçu aucune espèce de démonstration de chagrin ou de regret, ni de la part de S. M. la reine ni de celle de ses ministres, depuis jeudi dernier (22), jour où je vous adressai ma plainte sur l'attentat criminel commis contre ma personne , je me trouve plus que jamais obligé de presser mon départ, et je vous prie en conséquent de vouloir bien sans
76 CAUSE m. 1709.
délai me faire délivrer mes passeports , afin de pouvoir sortir le plutôt possible de ce royaume.
J'ai l'honneur d'être , etc.
A. db Matiiweof.
Londres, le 26 Juillet 1708.
Réponse de M, Boyle, secrétaire d'État de S. M. britannique, aux
deux lettres précédentes.
Monsieur, ainsi que j'ai eu l'honneur de l'assurer à V. Exe. lorsque je fus la première fois chez elle après l'attentat commis contre sa personne , j'ai employé toute la diftgence et tout le zèle possible pour viser aux moyens les plus propres à lui faire obtenir la satisfaction qu'elle demande. Dès que je fus arrivé à Windsor, j'informai S. M. la reine de l'outrage fait à V. Exc. S. M. me chargeant de l'assurer qu'elle est vivement peinée de cet attentat, m'a ordonné de déclarer encore à V. Exc. qu'autant par la haute estime qu'elle a pour S. M. l'empereur, dont l'amitié et la bonne harmonie lui ont de tout temps été chères et le seront toujours, que par la considération particulière qu'elle a pour la personne de V. Exc, elle ne négligera rien pour lui donner une satisfaction aussi éclatante que la gravité de l'insulte qui lui a été faite le demandera.
Le conseil privé de S. M. a été assemblé extraordinairement dimanche passé, et sept des principaux complices ont été arrêtés et mis en prison. H doit encore s'assembler pour cette affaire jeudi prochain, pour entendre les autres accusés qui se trouvent compromis dans cette affaire, et S. M. la reine a ordonné à son avocat-général de faire le procès à tous, afin de pouvoir les punir selon toute la rigueur des lois.
Je ne puis être que très-peiné de l'empressement que V. Exc. mo témoigne de vouloir quitter ce royaume dans un moment où on serait bien aise qu'elle restât, pour se convaincre par ellemême du soin que l'on prend à lui procurer le phitôt possible la satisfaction demandée à si juste titre par V. Exc.
Quant à mon particulier, je suis affligé que le sujet que j'ai à traiter avec V. Exc. soit si pénible pour elle et pour moi ; mais comme j'éprouve toujours de la satisfaction quand je puis m'em-
CAUSE in. 1709. 77
ployer pour elle, V. Exc. me permettra bien de lui exprimer combien je prends à cœur ce qui la regarde, et combien est vraie la haute estime avec laquelle j'ai Ihonneur d'être, etc.