‹ Causes celebres du droit des gens (volume 2)Chapitre 8 sur 16 · N°. XX · texte numérisé non relu

N°. XX

Lettre du comte de la Marck, adressée à M. Jackson, Ministre- Résident d'Angleterre à Stockholm.

Monsieur, ayant reçu hier des lettres de M. d'Iberville, par la frégate anglaise, qui a transporté le comte de Ghillemberg à Gottembourg, je me suis rendu de suite chez S. M. le roi de Suède pour lui faire part du contenu de la dépêche de M. d'Iberville, et pour lui montrer la déclaration que cet Envoyé avait donnée à S. M. britannique, au nom du roi mon maître, par laquelle il était arrêté, que dès que M. de Ghillemberg serait arrivé à Gottembourg, vous y seriez transporté pour y être échangé contre ce ministre. Le roi de Suède a fait expédier sur le champ l'ordre, qui sera envoyé encore aujourd'hui à Stockholm, de vous mettre en liberté et de vous donner quelques jours, afin de pouvoir mettre ordre à vos affaires privées ? avant que de vous embarquer pour Gottembourg, où vous serez conduit ainsi que votre famille *n toute sûreté, et défrayé par le gouvernement, pour y être échangé contre le comte de Ghillemberg, et remis entre les mains du capitaine de la frégate anglaise qui vous y attend.

Je n'ai pas voulu manquer, Monsieur, de vous en instruire, afin que, s'il se rencontrait quelque difficulté, ou que vous eussiez encore quelque chose à désirer, vous puissiez m'en donner avis, bien persuadé comme vous devez l'être, que j'emploierai tous mes soins à les lever à votre entière satisfaction.

C'est avec un plaisir bien vif que je profite de cette occasion pour vous féliciter, Monsieur, sur le recouvrement de votre liberté, et pour vous assurer combien j'éprouve de satisfaction d'avoir pu y contribuer.

Agréez l'expression de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.

Lund, le 26 Août 1717. Le comte db la Marck.

N°. XXI

Réponse de M. Jackson à la lettre précédente.

La lettre que V. Exc. m'a fait l'honneur de m'écrire le 26 d'Août m'a été remise hier après-midi, parle colonel des gardes de S. M. suédoise, qui me notifia en même temps, que S. M. lui avait ordonné de me faire escorter, moi et toutes les personnes de ma suite jusqu'à Gottembourg , et de me prévenir que nous avions à nous mettre en voyage tout au plus tard dans quatre jours d'ici ; ajoutant même que je devais partir mardi prochain. Ce temps est si court, qu'il m'est impossible de mettre le moindre ordre à mes affaires domestiques ; d'autant plus que je suis loin de jouir de cette liberté que V. Exc. suppose m'ôtre accordée, étant gardé de même comme je l'ai été depuis le commencement de ma détention. Gomme on ne me permet point de sortir de mon hôtel et que je n'ai que la faculté de voir mes amis chez moi il me faudra abandonner mes affaires particulières dans le plus grand désordre. Cette circonstance m'oblige par conséquent de m'adresser à V. Exc. pour qu'elle veuille bien employer ses bons offices, afin que les personnes auxquelles je laisserai le soin de la maison , jouissent de la protection et des privilèges auxquels elles ont droit comme appartenant à la suite d'un ministre, jusqu'à ce qu'elles puissent se défaire de mon mobilier ou bien me l'expédier en Angleterre. Si V. Exc. réussit à me procurer cet ordre , je la prie de vouloir bien le faire adresser à M. de Rumpf, Résident de LL. HH. PP. les États-Généraux en cette cour, qui en chargera les personnes les plus propres pour celte besogne.

Encouragé par les offres généreuses que vous avez eu la bonté de me faire dans votre lettre, je ne doute point que V. Exc. excusera la liberté que je viens de prendre, et dont j'ai toute la reconnaissance possible. Quelque affligeantes que soient les conjectures dans lesquelles je me trouve à présent, c'est une grande consolation pour moi, qu'elles me fournissent l'occasion de pouvoir rassurer de ma vive reconnaissance et du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

Stockholm, le 3* Août M Kl.

R. Jackson.

M. Rumpf, Minisire-Résident des États-Généraux qui, après l'échangé des ministres de Suède et d'Angleterre, avait eu recours aux bons offices du comte de la Marck pour obtenir sa réadmission à la cour, en reçut la réponse suivante.

n°. xxn.

Réponse du comte de la Marck à M. Rumpf, Ministre- Résident des États-Généraux à la cour de Stockholm.

Je n'ai différé, Monsieur, de répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 23 Septembre, au sujet de votre réadmission à la cour, que dans l'espoir de trouver le moyen de travailler avec succès à l'accomplissement de vos désirs. Je suis malheureusement obligé de vous avouer franchement que j'ai trouvé S. M. le roi de Suède fort choqué , de ce qu'après toutes les assurances que je lui avais données des dispositions oh étaient LL. HH. PP. de tâcher de regagner son amitié, i] recevait continuellement de nouvelles marques du peu de considération qu'elles avaient pour sa personne ; citant en cette occasion la longue captivité dans laquelle on avait retenu le baron de Gttrtz, même après la mise en liberté du comte de Ghiilemberg en Angleterre ; l'opposition que MM, des États- Généraux firent à la résolution qu'avaient prise les États de la province de Gueldre à ce sujet, et enfin la continuation de l'arrestation du jeune comte de Ghiilemberg, môme après que le baron de Gttrtz avait été relâché. J'ai vu toutefois que les assurances que j'avais à lui donner au nom du roi mon maître pour disposer S. M. à des sentiments plus favorables pour la république, malgré les sujets de mécontentement qu'elle croyait avoir, n'étaient pas restées tout-à-fait sans bons résultats. Mais lorsqu'en dernier lieu je voulus faire valoir la liberté rendue au baron de Gttrtz et au jeune comte de Ghiilemberg , et m'en prévaloir pour obtenir votre réadmission à la cour, le roi me dit avec vivacité qu'il avait appris que les États-Généraux n'avaient relâché lé baron de GiJrtz que parce qu'ils ne pouvaient plus s'y opposer, les États de la province de Gueldre ï ayant déjà mis en liberté. Et quant au jeune comte de Ghiilemberg, S. M. me dit qu'on ne l'avait relâché que parce que l'Envoyé d'Àngle-

terre avait déclaré ne plus vouloir fournir les sommes nécessaires à son entretien. Ces dernières circonstances ont de nouveau excité le ressentiment de S. M. , et ont fortifié le roi dans sa résolution déjà prise de ne consentir à votre réadmission à la cour , que lorsqu'il aurait reçu des preuves non équivoques des sentiments des États-Généraux envers sa personne. S. M. attend, ne pouvant plus se rapporter, comme par le passé, aux assurances que je lui en avais données, que la république lui donne satisfaction de la conduite qu'elle a tenue, et lui fasse excuse sur tout ce qui s'est passé. Dès que la république aura acquiescé à cette demande, votre réadmission à la cour aura lieu, et S. M. sera très-disposée même de favoriser la république dans tout ce qui dépendra de lui.

Je suis peiné, Monsieur, que ces circonstances me privent de la satisfaction que j'aurais eue à vous faire obtenir ce que vous souhaitez, tant pour vous-même, que pour LL. UH. PP., pour lesquelles depuis que je suis ici, je me plais à travailler avec toute l'affection et tout le zèle possible , et pour lesquelles je continuerai à m'employer autant qu'il sera dans mon pouvoir de le faire. J'ai l'honneur, etc. etc. *)

Stockholm, le 23 Octobre MM. Le comte de la Marck.

Dès que le baron do Gôrtz eut recouvré sa liberté (le 1 Août) il se rendit d'Arnheim à Zutphen où il fut aussitôt rejoint par M. Preiss. Quoiqu'il se fût engagé envers les États de Gueldre de quitter leur territoire immédiatement après son élargissement, il séjourna cependant encore quelque temps dans cette ville et y eut plusieurs conférences avec le comte de Reventlow, ministre de Holstein, et le général Poniatowskj. Avant son départ pour la Suède *) , il adressa en-

4) Ce ne fut qu'à l'avènement de la princesse Unique au trône de Suéde que M. Rurapf obtint sa réadmission à la cour.

%) Les États-Généraux avaient offert de transporter le baron de Gôrti en Suéde sur un vaisseau de guerre ; mais M. Preiss leur ayant représenté qu'il ne pouvait accepter cette offre à moins qu'ils ne voulussent garantir son sûr transport et s'engager d'en faire leur propre affaire, on se contenta de lui délivrer les passeports nécessaires pour s'en retourner par terre.

core la lettre suivante aux États-Généraux, que le président de semaine refusa toutefois de recevoir des mains de M. Preiss n'en ayant point la copie, mais qui ne fut pas moins publiée dans les journaux.

N°. XXIII

Lettre du baron de Gbrtz, adressée aux États-Généraux.

Hauts et Puissants Seigneurs !

Ayant eu communication du mémoire que Lord Withworth a présenté le 4 de ce mois à LL. HH. PP. pour se plaindre de la résolution de MM. les États de la province de Gueldre, prise le 31 JuiUet dernier, pour faire cesser ma détention, j'y ai trouvé des expressions si outrageantes pour moi, et en même temps si peu usitées entre ministres, que je ne puis m'empêcher de représenter pareillement à LL. HH. PP., ce qu'une juste défense permet contre des injures répandues avec tant de fiel et d'animosité.

Ce ministre y dit que MM. les États de la dite province m'ayant fait remettre en liberté, m'ont par là mis en état de reprendre des pratiques dangereuses contre la personne sacrée de S. M. britannique et ses royaumes.

L'accusation que Lord Withworth avance, mérite d'autant plus qu'on en fasse sentir la malignité, que ce n'est que par de pareilles insinuations que la bonne foi de LL. HH. PP. sVst laissée surprendre de la manière que ma détention l'a fait voir depuis 6 mois.

Il me serait aisé d'exposer aux yeux de LL. HH. PP. tout PartiGce des calomnies répandues à dessein contre mon nom et mon honneur, si c'était à l'accusé d'apporter des preuves de sa défense, comme il appartient à un accusateur de justifier ce qu'il avance.

Mais comme l'équité et la justice qui ne se refusent mémo pas au moindre particulier, me suffisent pour le présent ; j'espère que LL. HH. PP. agréeront ma protestation contre toutes les indignités qu'on m'impute et que je nie absolument. Martens, Causes célèbres. I. 10

Il est étrange que le ministre d'Angleterre m'accuse de pratiques dangereuses. Car s'il entend par là les soins que doivent prendre tous les ministres en général, pour le service de leurs souverains , et que j'ai pris en particulier pour défendre les intérêts du roi mon maître contre les mauvais desseins des ministres allemands du roi d'Angleterre , on ne peut me reprocher d'avoir franchi les bornes du devoir.

Mais comme il prend à tâche de faire réussir les mauvais desseins, on peut à bien plus juste titre l'accuser lui-même de ne s'occuper que d'intrigues et de pratiques dangereuses contre la personne sacrée du roi mon maître et contre ses royaumes.

S'il faut prendre ces expressions à la lettre, le droit de récrimination ne peut m'étre refusé, et je supplie LL. HH. PP. de regarder ces indignes insinuations comme de pures calomnies et des mensonges. Je sais le respect que l'on doit aux souverains , et je n'ai jamais cessé un instant de professer des sentiments de vénération pour eux.

Au reste, comme je suis au moment de mon départ pour aller en Suède , j'espère que LL. HH. PP. voudront bien instruire S. M. par où ma conduite a pu leur déplaire, et quelles sont les raisons qui les ont portées à donner les mains au traitement inouï que l'on m?a fait endurer, par une captivité incompatible avec les sentiments que S. M. a toujours eus pour LL. HH. PP. et dont j'ai eu moi-même l'occasion d'assurer plus d'une fois M. le grand-pensionnaire, leur ministre.

Comme LL. HH. PP. demandent justice au roi des accusations intentées contre moi , il sera d'autant plus nécessaire de produire les preuves , que LL. HH. PP. me mettront par là en état de travailler utilement à tout ce qui pourra contribuer à effacer l'impression que le peu d'égard qu'on a eu pour ma personne en qualité de ministre du roi, a dû si justement laisser à S. M. — Je suis , etc.

Le 23 Août 1717. Le baron de Gûertz.

Revenu en Suède, le baron de Gôrtz, après s'être occupé pendant quelque temps du rétablissement des finances 1), se

4) 11 travaillait, dit le comte Bassewitz dans ses Mémoires, à réparer les finances de Suéde , moins pour faire le bonheur de la nation appauvrie

rendit au commencement de Tannée 1718, en qualité de plénipotentiaire du roi , à l'île d'Aland pour négocier la paix avec le czar. *) Lorsque la négociation lui parut assez avancée, il partit pour la Norvège, afin de porter les préliminaires de paix au quartier général du roi *) dont il ignorait encore la mort. Arrêté par ordre du prince héréditaire de Hesse- Cassel, époux de la princesse Ulrique, par le colonel des gardes Baumgaçdt et le chambellan Bjornskjold, dans le village de Tannum, il fut conduit à Stockholm sous une forte escorte et traduit devant un tribunal extraordinaire, composé de deux membres de chaque état et présidé par le baron Pehr Ribbing , chargé d'examiner sa conduite. 3) Accusé d'avoir donné de mauvais conseils au roi ; d'avoir donné pleine licence aux officiers pour les enrôlements forcés ; d'avoir opprimé la nation par des taxes onéreuses et des lois nouvelles ; d'avoir contribué à la prolongation de la guerre et de s'être emparé du trésor de l'État , il fut condamné par ce tribunal à perdre la tête. Il demanda à se justifier 4),

par les victoires de Charles XII, que pour asseoir sur de nouveaux fondements les entreprises antérieures qu'il avait conçues.

\ ) Les conférences s'ouvrirent en mai entre lo conseiller privé Ostermann (depuis chancelier de l'Empire) et M. de Gôrlz, assisté l'un du comte de Bruce, grand-maitre d'artillerie, et l'autre du comte de Ghillemberg.

2) Tué au siège de Frédéricshall le M Décembre 1748.

3) Comme les papiers trouvés sur ce ministre lors de son arrestation ne donnèrent point assez de jour sur sa négociation avec le czar, le sénat voulait s'assurer du conseiller Stambke qui lui servait de secrétaire et qu'il avait laissé à l'île d'Aland. Stambke en eut vent, passa sur le territoire du czar et en implora la protection. Pierre refusa de le livrer, se fondant sur ce qu'il était au service de Holstein, et non de Suéde. Le sénat ne voulant point employer la réquisition du duc de Holstein, Stambke resta libre et devint plus tard l'instrument des premières liaisons intimes entre son maître et son protecteur.

4) Lorsque l'on discuta dans les divers ordres de la diète s'il serait admis à se justifier, les paysans, les bourgeois et le clergé opinèrent pour l'admission ; mais la noblesse refusa son assentiment. La jalousie de plusieurs personnages marquants, et l'esprit de parti qui s'était ranimé,

mais il ne put l'obtenir, et la sentence fut exécutée le 2 Mars 4719. 1)

même avant la mort du roi. aggravèrent sans doute le sort du baron de Gôrtz.

4 ) Voici quelques détails sur la lin tragique de ce ministre tels qu'ils sont rapportés dans les «Lettres historiques» de l'année 4749, p. 155.— Ce fut le jeudi 2 Mars que le baron de Gôrtz fut décapité. Il montra une grande fermeté jusqu'au dernier moment de sa vie. Il sortit de sa prison, appuyé sur le bras de M. Conpadi, son confesseur, et regardant d'un œil fixe tous les spectateurs, qui étaient en foule dans les rues et aux fenêtres. Lorsqu'il fallut entrer dans le carrosse qui l'attendait, il y fit monter ce ministre le premier, et se mit à sa gauche. Ses domestiques suivaient le carrosse, escorté de 300 gardes à cheval, et précédé de son cercueil couvert d'un drap noir. Étant arrivé au lieu du supplice, hors de la ville, et monté sur l'échafaud, il regarda de tous côtés, et demanda au Sr. Conradi, s'il lui était permis de haranguer le peuple, à quoi ce ministre répondit, qu'il lui était plus convenable de songer à faire sa paix avec Dieu. 11 demanda ensuite où était mattre Jean, l'exécuteur. Lorsqu'on le lui eut montré, il appela son valet de chambre, qui lui délia les épaulettes de son habit, et les abattit, ensuite ayant lui-même ôté sa perruque, défait sa cravate, et mis un petit bonnet qui lui couvrait les yeux, il mil la tète sur le bloc, où l'exécuteur la lui abattit d'un seul coup. Ses domestiques la mirent d'abord dans le cercueil avec le corps, et l'enterréreDi dans une fosse qu'on avait faite prés du lieu de l'exécution.

CAUSE CINQUIÈME

Rupture, en 1718, entre la France et [Espagne, par suite de la découverte de la conspiration du prince de Cellamare, ambassadeur de Sa Majesté Catholique près la cour de France.

Antoine del Giudice, duc de Giovenazzo, prince de Cellamare, qui en 1712 avait été ministre de cabinet de Philippe V, roi d'Espagne, fut nommé en 1715 ambassadeur extraordinaire de S. M. Catholique à la cour de France. A la nouvelle certaine que le cabinet espagnol eut de la Triple-Alliance1), le prince de Cellamare alla s'en plaindre, mais sans succès, a.u maréchal d'Huxelles, membre du conseil de régence, auquel il rappela les anciens principes de la maison de Bourbon sur la nécessité d'affaiblir la puissance autrichienne, et l'utilité d une union étroite entre la France et l'Espagne. Ce fut dans cette vue que le cardinal Albéroni , premier ministre de S. M. Catholique, fit dire au Régent par le prince de Cellamare, que s'il voulait rompre avec la cour de Londres, le roi d'Espagne se réunirait si intimément a la France qu'il en résulterait les plus grands avantages pour le duc d'Orléans lui-

I) Conclue à La Haye le i Janvier 1717, entre la France, l'Angleterre et la Hollande, contre l'Espagne.

mémo. Il lui fit observer en même temps que le traité que l'on négociait à Londres, en brouillant les deux branches de la maison de Bourbon que la politique de Louis XIV avait si bien réunies, n'était que le résultat d'un aveuglement qui ferait perdre à la France l'occasion d'abaisser l'Autriche. Mais le mécontentement du cabinet espagnol fut à son comble, quand le cardinal Albéroni reçut par les mains du marquis de Nancré, Envoyé extraordinaire de France à Madrid, le projet du traité de la Quadruple-Alliance si opposée à toutes ses vues sur l'Italie. 1) Ce fut alors que le cardinal, pour se venger du duc d'Orléans, conçut le projet hardi de lui ôter la régence et de la faire passer au roi d'Espagne.

La légèreté et l'inconduite de ce prince favorisait ce parti violent ; dépouillé de la plus grande partie de sa considération par ses mœurs dissolues, et par la confiance qu'il donnait à l'abbé Dubois, à Law et à M. d'Argenson, le changement des monnaies, l'énorme poids des impôts, l'humiliation du parlement et la dégradation du duc du Maine 2) avaient fait au régent une multitude d'ennemis dans toutes les classes. Albéroni crut le moment favorable pour lui enlever une autorité peu respectée, et chargea de l'exécution de ce projet le prince de Cellamare. 3) Olui-ci gagna la duchesse du

4) Cette alliance fut conclue a Londres le i Août 1 7 1 8 , pour ia paix entre l'empereur, le roi d'Espagne et le duc de Savoye : la Sicile fut donnée à l'empereur ; la Sardaigue au duc de Savoye ; l'expectative du grand-duché de Toscane et des duchés de Parme et de Plaisance assurée à Don Carlos, infant d'Espagne.

2) Vingt-quatre heures après la mort de Louis XIV le duc d'Orléans avait fait assembler le parlement et fait casser l'article du testament qui eontiait la personne du roi au duc du Maine, fils naturel de Louis XIV, auquel on enleva le rang du prince du sang que le roi défunt lui avait donné.

3; Marmontf.l, dans ses Oeuvres posthumes l\ 2. p. 1 0i s'exprime ainsi en parlant du prince de Cellamare. C'était un homme sage, habile, actif, insinuant, mesuré dans sa conduite et dans son langage, mais esclav» par ambition de la volonté d'Albéroni, qu'il devait détester au

Maine, le cardinal de Polignac, des évéques, des magistrats et des seigneurs de la première qualité. Le militaire toutefois resta neutre, le duc d'Orléans ayant toujours eu pour lui les plus grands ménagements. Pour parvenir au résultat que la faction espagnole avait en vue, il fut convenu de se saisir de la personne du Régent la veille de Noël, à la messe de minuit, au moyen de trois cents personnes déguisées en gardes-du-corps, et de le conduire aussitôt en Espagne, pour renfermer ensuite dans une prison d'État.

Deux jeunes Espagnols, que le hazard ou les mesures d'Albéroni avaient fait trouver a Paris à cette époque, retournaient ensemble en Espagne. L'un était le fils du duc de Montéléon , ambassadeur de S. M. Catholique à Londres, et qui s'était retiré à La Haye pour y attendre les ordres de sa cour ; l'autre un abbé Portocarrero qui se disait neveu du cardinal, à qui Ton était redevable du testament du roi Charles II. f) Le nom de Portocarrero n'était pas moins en faveur a Paris, et son retour dans sa patrie, avec le jeune Montéléon, n'avait rien qui dût faire ombrage. Ils partirent de Paris le . . . munis de passeports, mais chargés en secret d'un paquet du prince de Cellamare, adressé au premier ministre.

fond du cœur, comme ayant dépouillé son oncle, le cardinal del Giudice. des trois premières dignités de l'Espagne, cédait au génie impétueux et turbulent de ce ministre: et, dans la crainte de lui déplaire, il l'abusait et s'abusait lui-même sur les moyens de réussir. Répandu dans le monde, il écoutait, il observait, il agissait avec précaution; mais toute sa prudence ne le préserva point de cette erreur si familière , de prendre pour la voix publique celle des cercles où nous vivons. De là les assurances qu'il donnait à Albéroni que !e Régent et la régence étaient odieux à tous les bons Français, que l'alliance avec l'Angleterre excitait un murmure d'indignation universel, et que les vœux de la nation étaient favorables au roi d'Espagne.

<) Le père de Montéléon était connu pour avoir toujours souhaité l'union entre les deux branches de la maison de Bourbon et son nom semblait écarter de son fils toute défiance.

Une femme qui faisait alors, avec une sorte de célébrité, ce commerce de prostitution que la police des grandes- villes est obligée de tolérer, et qui n'était pas inconnue à l'abbé Dubois, alors ministre secrétaire d'État ayant le département des affaires étrangères (les conseils étant détruits), la Fillon1), profita de l'imprudence et du sommeil d'un secrétaire du prince de Cellamare , qui s'était oublié chez elle , pour lui dérober des papiers où on trouva des indices d'une intrigue (jui se tramait. Elle s'empressa de les remettre à Dubois. Pour hâter l'exécution de l'entreprise, l'ambassadeur d'Espagne, obligé de multiplier les copies des mémoires qu'il fallait distribuer aux chefs de la révolution, avait dû se confier à des écrivains mercenaires. L'un d'eux, nommé Buvat, de son côté alla tout dévoiler à l'abbé Dubois. Celui-ci donna pour instruction au copiste de continuer à travailler chez le prince de Cellamare et de prendre note des noms de tous les conjurés. Un soir qu'il venait de copier en entier le projet de la révolution compris en cinquante mémoires différents, dont il donna les sommaires, Buvat avertit l'abbé, depuis cardinal Dubois que le projet devait être envoyé à la cour d'Espagne par l'abbé Portocarrero qui se rendait à Madrid. L'abbé Dubois fit en conséquence suivre les deux jeunes Espagnols qui furent arrêtés a Poitiers le 2 Décembre 1718. On se saisit de leurs paquets. Le prince de Cellamare a la nouvelle de cette arrestation se rendit le 9 Décembre chez M. le Blanc, ministre de la guerre, pour réclamer avec tout le sangfroid et l'assurance d'un homme irréprochable, le paquet des lettres dont il avait, disait-il, chargé par occasion ces jeunes gens qui allaient en Espagne. Mais après une courte explication qui lui apprit que l'on avait ouvert ses paquets 2) M. le Blanc lui dit :

\) Voyez la note placée a la lin de cette cause.

i) Toutes les pièces renfermées dans ces paquets étaient signées de

« Suivez-moi , Monsieur ; j'ai ordre de faire la visite de » votre hôtel, en présence de M. l'abbé Dubois (qu'il avait » fait avertir et qui venait d'arriver). Si vous obéissez de » bonne grâce , il ne vous sera fait aucun mal ; mais si vous » résistez , de plus grandes forces sont prêtes pour vous sou- » mettre a la volonté du roi. »

L'ambassadeur voulut balbutier quelques paroles sur le droit des gens et les prérogatives de sa personne. D'un ton plus élevé encore, on lui repartit qu'il avait dégradé sa dignité ; et voyant qu'il n'y avait point de résistance à faire, il monta dans le carrosse du ministre de la guerre et retourna a son hôtel avec lui et l'abbé Dubois.

Ces deux ministres furent trois heures à fouiller ses bureaux, ses cassettes, a feuilleter tous ses papiers et à trier ceux qu'ils jugèrent devoir rester sous le scellé du roi et sous le cachet de l'ambassadeur qu'ils y apposèrent en commun. Pendant tout le temps de cette opération , le prince de Cellamare ne perdit pas un moment le sangfroid ; et joignit même à la liberté d'esprit une gaieté railleuse. 1)

Tandis que cette visite se faisait, un détachement de mousquetaires s'était emparé des portes de l'hôtel de l'ambassadeur qui y fut gardé à vue après que les deux ministres se furent retirés.

Le 10 au soir encore, le prince de Cellamaro adressa une lettre circulaire a tous les ambassadeurs et ministres étrangers résidant à la cour de France, pour tâcher de se disculper, et d'engager ses confrères à s'intéresser a sa cause,

la main de l'ambassadeur. Huit d'entre elles contenaient le plan de toute la conjuration et les noms de tous les conjurés.

4 ) Parmi ses cassettes il s'en trouva une sur laquelle le ministre de la guerre mit la main: «Laissez, laissez, M. le Blanc», lui dit-il en souriant, «cela ne vous regarde pas; ce sont des lettres de femmes ; cela »• est bon pour l'abbé Dubois ; on sait » , ajouta-t-il en regardant l'abbé, » ce qu'il a été toute sa vie. »

comme devant être celle de tous les ministres, à titre de violation du droit des gens ; mais aucun ne s'en émut, tous regardant une telle conspiration comme devant faire cesser tout privilège. De son côté le duc d'Orléans fît écrire , le 11. par ordre du roi une lettre circulaire au corps diplomatique, pour lui faire part des motifs qui avaient obligé S. M. T. Chr. a en venir à des mesures de rigueur. Cette lettre contenait en substance ce qui suit.

Extrait de la lettre circulaire de l'abbé Dubois, adressée aux ambassadeurs et ministres étrangers résidant à la cour de France. 1 )

Que ce qui était arrivé au sujet du prince de Cel-

lamaro, ne pouvant que réveiller rattention du public, et le roi voulant bien faire connaître les motifs de ses résolutions, lorsqu'elles peuvent intéresser les autres puissances ; Sa Majesté lui avait ordonné de leur faire savoir, que par un paquet de lettres que le prince de Cellamare avait confiées à une personne qui se rendait en Espagne, écrites de sa propre main, il paraissait non- seulement qu'il avait eu dessein d'exciter les sujets du roi à un soulèvement, abusant ainsi du caractère dont il était revêtu ; mais qu'il avait tramé même une conspiration pour mettre tout le royaume en combustion. Ce qui avait fait prendre la résolution a Sa Majesté de mettre un de ses gentilshommes ordinaires auprès de cet ambassadeur, et de faire sceller ses papiers de son cachet et de celui de M. le duc régent. Que c'était là ce que S. M. lui avait ordonné de leur faire connaître, afin qu'ils pussent on donner connaissance à leurs cours, en attendant qu'on eût mis en plein jour tout ce qui concernait cette importante dé-

\ ) La lettre adressée par le Régent sur le même sujet aux archévèques, évoques, premiers présidents et gouverneurs, contenait à peu prés les mômes choses. On y avait seulement ajouté des exhortations conçues en ces termes: «Si contre toute attente, quelques-uns des sujets de S. M. » avaient été capables d'écouter des propositions séditieuses , vous n'ou- >» blierez rien pour maintenir par tout ce qui dépend de l'autorité qui » vous a été confiée, le bon ordre et la tranquillité publique. -

couverte. Que cependant il pouvait les assurer, que la nécessité indispensable de veiller à la sûreté et au repos public était la seule raison qui avait porté S. M. à prendre de telles mesures, pour prévenir les suites de ce qui avait élé tramé par le prince de Ceilamare; et qu'elle avait eu môme beaucoup de peine à prendre ce parti, quoiqu'elle ait eu soin d'accompagner .cette démarche de toutes les marques de considération pour la personne de l'ambassadeur, et surtout pour le roi son maître, dont l'amitié lui serait toujours chère , et qui était incapable d'être entré dans des mesures si préjudiciables à son royaume, etc.

Le 12 on leva le scellé, avec les mêmes formalités qu'on l'avait apposé. Des que M. le Blanc et Dubois eurent examiné les papiers que le prince de Ceilamare parapha à mesure qu'on les lui soumettait, on en remplit trois caisses qui furent cachetées et transportées au palais du Louvre, pour y rester jusqu'à ce que le roi d'Espagne eût envoyé deux personnes de confiance pour les réclamer en son nom. Cette opération étant faite, on retira la garde des mousquétaires, no laissant auprès de l'ambassadeur qu'un gentilhomme ordinaire de la maison du roi, M. de Lybois.

Le Régent ne se contenta pas d'avoir justifié ainsi sa conduite aux yeux du public ; il ordonna encore l'impression des deux lettres suivantes, trouvées dans le paquet enlevé à l'abbé P o rto carrer o. L'une avait pour suscription : Para su Em ; et l'autre , En mari propria de su Em.

N°. II

Première lettre du prince de Ceilamare , adressée au cardinal

Albéroni.

Monseigneur, j'ai trouvé plus nécessaire d'user de précaution que de diligence dans le choix du moyen de faire passer à V.Em. les papiers que j'ai renfermés ici ; ainsi j'ai mis ce paquet entre les mains do Don Vincent Portocarrero, frère du comte de Montijo, qui va à Madrid, en le chargeant de le rendre a V. Em. Jo

l'ai cacheté doublement, et j'y ai mis deux enveloppes. V. Eni. trouvera dans ce paquet deux différentes minutes de manifestes, cotées N°. 1 0 et 20 que nos ouvriers ont composées, croyant que, quand il s'agira-de mettre le feu à la mine, elles pourront servir de prélude à l'incendie. Une de ces minutes est relative aux instances de la nation française, dont j'ai envoyé un exemplaire à V. Em. par mon courrier extraordinaire. L'autre , sans avoir rapport à ces instances , expose les griefs dont se plaint ce royaume, en appuyant sur eux les résolutions de S. M. et en demandant la convocation des États. En cas où, pour notre malheur, nous soyons obligés de recourir aux remèdes extrêmes, et de commencer les entreprises , il sera bon que S. M. choisisse une de ces deux voies, et qu'elle examine l'écrit coté N°. 30, dans lequel nos partisans prennent la liberté de lui proposer respectueusement tous les moyens qu'ils jugent convenables ou plutôt nécessaires pour l'accomplissement de nos désirs, pour éviter les malheurs que l'on prévoit être près d'arriver, et pour assurer la vie de S. M. T. Chr. et le repos public. L'écrit coté N°. 40 est un abrégé de différentes mesures prises dans le temps d'autres minorités. Il peut servir d'instruction suffisante pour régler plusieurs des mesures que l'on doit prendre dans le cas présent. Enfin , j'envoie à V. Em. en feuilles séparées sous le N°. 45, une liste des noms et des qualités de tous les officiers français qui demandent de l'emploi dans le service de S. M. Après que V. Em. aura vu tous ces mémoires, elle pourra donner son avis sur ce qu'ils contiennent, et S. M. prendre les résolutions qu'elle jugera les plus convenables à son service. Si la guerre et les violences nous forcent à mettre la main à l'œuvre, il faudra le faire sans perte de temps et avant que les coups que Ion nous portera nous affaiblissent, et fassent perdre le courage aux partisans, et sans épargner ni offres, ni argent. Si nous sommes obligés d'accepter une paix simulée, il faudra, pour entretenir ici le feu sous la cendre, lui donner quelque aliment modéré; et si la divine miséricorde appaisait les jalousies et les mécontentements présents, il suffira par la reconnaissance à laquelle nous sommes obligés, de protéger et de favoriser les principaux chefs qui s'intéressent présentement avec tant de zèle pour le service de nos maîtres, en méprisant les dangers auxquels ils s'exposent, En attendant les résolutions décisives de S. M., je

tâcherai d'entretenir leur bonne volonté, et j'éloignerai tout ce qui pourrait la ralentir. Je suis avec respect de V. Em., etc. Paris, le 1 Décembre 1718.

N. Pe. de Cellamare.

P. S. Outre les écrits ci-dessus, je transmets ci-joint à V. Em. celui qui est coté N°. 50 , dans lequel on expose la force et le poids de deux différentes minutes des manifestes ; en faisant observer à V. Em. qu'à cause des changements qui sont arrivés, on a jugé à propos de s'éloigner de celle que j'ai eu l'honneur de lui envoyer par un exprès, en date du 1 Août.

De V. Em. le très-humble , etc.

N. P*. db Cellamare.

N°. III

Deuxième lettre du prince de Cellamare, adressée au cardinal

Albéroni.

Monseigneur, le principal auteur de nos desseins me chargea avec empressement, il y a quelques mois, de faire passer à

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