V. Em. la lettre ci-jointe, d'accompagner les instances de M
des témoignages et des offices les plus pressants. J'ai différé d'exécuter cette commission jusqu'à ce que j'aio eu une occasion sure, pour ne point exposer le secret à quelque danger. Je dirai présentement à V. Em. que j'entends parler de ce sujet, comme d'une personne de grand mérite, et que l'intérêt que prend tout le parti à ce qui le regarde est grand. Il m'a été proposé de faire
entrer au service de S. M., M homme de qualité ; et comme
il m'est recommandé par nos ouvriers, je l'ai distingué sur la liste générale que j'envoie à V.Em. Au reste ces messieurs m'ont
dit qu'ils peuvent disposer de la bonne volonté de M qui
est celui qui fut mandé ici par le Régent, pour soulever, comme ils le disent, les miquelets de Catalogne; et ils voudraient s'en assurer encore davantage par quelque gratification annuelle ou par une pension.
Pour ce qui regarde les réponses que V. Em. donna à mes propositions du 4 Août dernier, je dois lui faire observer que les lettres de créance que l'on demandait, doivent avoir lieu pour les offres, les demandes et les conjonctures aux parle-
ments, au corps de la noblesse, et aux États-Généraux, et que pour cet effet elles devraient êtres rédigées en forme de plein pouvoir, qui serait en même temps limité par les instructions de S. M. pour ma conduite.
Quand il s'agira de mettre la main à l'œuvre, il sera nécessaire que S. M. écrive à tous les parlements, conformément à la lettre qu'elle a déjà écrite au parlement de Paris, et qui est demeurée en dépôt entre mes mains. J'enverrai par la voie ordinaire à V. Em. l'état nominatif et le nombre de ces parlements, et je lui ferai connaître les suscriptions qu'il faudra placer en téte de chacune d'elles.
Il pourrait arriver dans les agitations présentes ( ce que Dieu veuille détourner), quelque malheur à S. M. T. Chr., et je supplie V. Em. de songer que si la vie précieuse de ce monarque était menacée, je me trouverais embarrassé, manquant d'instruction pour agir. Il pourrait aussi arriver que M. le duc d'Orléans vint à mourir, et je me trouverais alors également dans de très-grands embarras, par rapport à la nouvelle forme que pourrait prendre la régence , et à ses vues qu'il conviendrait de faciliter ou non de la part de S. M.
M. le duc de Chartres pourrait prétendre à être régent à la place du père, et pour surmonter les obstacles de sa jeunesse, se soumettre à un conseil semblable à celui que le feu roi avait institué dans son testament. M. le duc de Bourbon pourrait aussi prétendre, à l'exclusion du jeune duc de Chartres, à l'autorité absolue qu'exerce présentement M. le duc d'Orléans , et il nous convient de prévoir ces cas et de choisir les partis qui sont les plus utiles pour le service de S. M. Les zélés serviteurs français penchent davantage pour le premier que pour le second. Je suis avec respect de V. Em., etc.
N. Pe. de Cbllamare
Le 13, qui fut un mardi et jour d'audience ordinaire chez le Régent pour les ambassadeurs, tous s'y rendirent selon l'usage, et sans qu'aucun d'eux ne songeât à faire des plaintes de ce qui était arrivé au prince de Cellamare. Dans l'après-diner cet ambassadeur accompagné de M. de Lybois et de deux officiers de dragons, fut conduit au château de
Blois, avec ordre d'y être gardé jusqu'à ce que le duc de St.-Aignan , ambassadeur du roi à la cour de Madrid , fût de retour en France.
Pendant que tout ceci se passait eJftïance, la cour d'Espagne lui donna un nouveau sujet de brouilleric. S. M. C. étant attaquée d'une espèce d'hydropisie qui menaçait ses jours, avait fait son testament, par lequel il laissait la régence à la reine et au cardinal Albéroni. Dans une conversation que ce ministre eut à ce sujet avec l'ambassadeur de France, le duc de St.-Aignan , celui-ci lui dit : « qu'il pourrait bien » arriver de ces dispositions testamentaires comme de celles » de Louis XIV. » Ce mot déplut tellement au cardinal, qu'il fit signifier au duc un ordre du roi de quitter la capitale dans 24 heures ; et ce fut dès le lendemain (14 Décembre) qu'un officier de police vint signifier à l'ambassadeur et à son épouse de se lever et de partir sur le champ, sans qu'il lui fût même permis de mettre ordre à ses affaires.
II est à remarquer qu'à cette époque le cardinal ignorait encore ce qui était arrivé en France au prince de Cellamare ; c'est pourquoi aussi, incessamment après que l'ordre avait été donné à l'ambassadeur de S. M. T. Chr. de se retirer, il lui envoya les instructions suivantes.
N°. IV
Instructions données par le cardinal Albéroni au prince de
Cellamare. 1)
Quelque avis que Ton reçoive de ce qui s'est passé à l'égard du duc de St.-Aignan, ce ne doit en aucune manière être un exemple pour en user de même envers V. Exc. Il a été néces-
\ ) Ces instructions, datées du U Décembre, avaient été trouvées dans un paquet de lettres que le cardinal Albéroni avait envoyé au prince de Cellamare par un exprés qui fut arrêté à Bordeaux.
saire avec lui de prendre ce parti , attendu qu'il avait déjà pris congé, et qu'il n'avait plus de caractère, mais que sa conduite a été repréhensible. V. Exc. continuera d'être ferme à demeurer à Paris , et elle n'en sojlira que lorsqu'elle y sera contrainte par la force. En ce cas, il faudra céder, en faisant auparavant les protestations requises au roi T. G., au parlement et à tous ceux auxquels il conviendra, sur la violence que le gouvernement de France exerce contre la personne et le caractère de V. Exc.
Supposé qu'elle soit obligée de partir, elle mettra avant le feu à toutes les mines.
Albérotu.
Le duc de St.-Aignan partit de Madrid ; mais le cardinal ayant appris sur ces entrefaites l'arrestation du prince de Cellamare, envoya des gens à sa poursuite pour l'arrêter et lo ramener à Madrid. Celui-ci qui se doutait des intentions d'Albéroni , ne fut pas plus tôt arrivé sur les frontières de la Navarre qu'avec la duchesse son épouse montée comme luimôme sur une mule, il gagna St.- Jean-Pied-de-Port où il laissait à leur place dans leur carrosse une femme et un valet de chambre assez intelligents pour tromper ceux que le cardinal faisait courir après eux, et qui prenant ces domestiques pour le duc et la duchesse, les ramenèrent pleius de joie de cette capture à Pampelone. Lorsque la méprise fut reconnue, Albéroni laissa éclater un emportement furieux.
Dès que l'on reçut la nouvelle de l'arrivée du duc de St.-Aignan à Bayonne, l'ordre fut donné de faire partir sous escorte de Blois, le prince de Cellamare, et de le conduire jusqu'à la frontière ; ce qui eut lieu le 6 Mars 1719.
Quoique l'affront fait à l'ambassadeur de S. M. T. Chr. et la conspiration découverte du prince de Cellamare achevassent de convaincre le Régent, que le cardinal était résolu aux dernières extrémités, on ne se pressa point de déclarer
la guerre à l'Espagne. 1 ) Le duc d'Orléans fit même plus ; H voulut attendre, pour déclarer la guerre, le retour d'un courrier qu'il avait envoyé à la cour de Madrid ; se flattant que le roi Catholique désapprouverait la conduite de ses ministres, et qu'il accepterait enfin les conditions qui lui avaient été proposée*, pour terminer ses différents avec l'empereur. Mais il se vit trompé dans son attente et il fut résolu dans le conseil de régence, tenu le 2 Janvier, de publier le 8 du même mois un manifeste ') dans lequel on résumait les divers refus faits par l'Espagne, d'accepter les propositions de paix entre eWe et l'empereur, sous prétexte que ces propositions détruiraient l'équilibre de l'Italie.
Il était dit dans ce manifeste : « comme si le désir d'un » équilibre plus parfait méritait qu'on replongeât les peuples » dans les horreurs d'une guerre dont ils ont tant de peine à » se remettre : comme si l'établissement d'un prince de la «maison d'Espagne au milieu des États d'Italie, les bornes » que l'empereur s'est prescrite* par le traité de la quadruple- » alliance , la garantie de tant de puissances , l'intérêt inva- » riable de la France , de l'Espagne et de la Grande-Bretagne, » soutenu de leurs forces maritimes , tant de sûretés enfin, » laissaient regretter un autre équilibre. »
On reprochait au ministre espagnol : « de ne s'être rendu » inaccessible à tout projet de paix , que parce qu'il eût vu » par là déchouer le complot qu'il avait formé de soulever »1a France contre la France, d'y ménager des rebelles dans » tous les ordres de l'État, de souffler la guerre civile dans » le sein de nos provinces, et d'être enfin, pour nous, le fléau » du ciel , en faisant éclater ces projets séditieux , et faire «jouer cette mine qui devait, selon les termes de la lettre
4 ) L'Angleterre la lui lit depuis le combat de Syracuse.
2) Ce manifeste, dit un auteur, fut attribué à Fonlenelle. nmi de l'abbé Dubois.
Martens, Causes célèbres. I. 11
» de l'ambassadeur, servir de prélude à l'incendie, en récom- » pense des trésors que la France avait prodigués, et du sang » qu'elle avait répandu pour l'Espagne. »
Ce manifeste fut suivi le lendemain d'une déclaration de guerre en forme contre l'Espagne, dans laquelle il était dit : «que cette puissance, en violant les traités d'Utrecht et de »Bade, avait détruit, en un moment, toutes les espérances »de paix, et fait craindre le retour d'une guerre aussi san- » glante , et aussi opiniâtre que celle que ces mêmes traités » avaient terminée ; que S. M. Très-Chrétienne n'avait rien » négligé pour arrêter le feu que l'Espagne allumait ; et que, » de concert avec le roi de la Grande-Bretagne , elle avait » employé tous ses bons offices pour ménager entre l'empe- »reur et le roi d'Espagne, un accommodement aussi avan-
» tageux qu'honorable au roi Catholique mais que, comme
» on ne pouvait s'assurer que le ministre du roi d'Espagne » modérerait l'ambition de ses projets, et qu'il n'était pas » juste que le repos de l'Europe fût troublé après tant de » nombreux efforts de S. M. T. C. et du roi do la Grande- » Bretagne pour la paix , la cour de Versailles se voyait contrainte, par le traité de la quadruple-alliance, de déclarer » la guerre au roi d'Espagne ; mais en le conjurant de ne pas » refuser la paix à un peuple qui l'avait élevé dans son sein, » et qui avait si généreusement prodigué son sang et ses biens » pour le maintenir sur le trône, comme il l'avouait lui-même » dans sa déclaration du 9 Novembre dernier. » 1 )
O La cour de Madrid, comme dit fort bien de Flassan dans son HUtoire de la diplomatie française, avait tort de réclamer encore contre l'indivisibilité de la monarchie espagnole, pour colorer l'attaque de la Sicile et de la Sardaigne. Aucun État n'est indivisible de sa nature ; si ce principe était admis , il serait propre à tous , et aucun d'eux ne pourrait faire des acquisitions même pour une cause juste , aux dépens d'un autre: les États ne se sont accrus que par les armes et les traités. Le sort des armes, dans la guerre de la succession, avait été défavorable
Bientôt après la publication du manifeste de la France, le Régent ordonna la formation d'une armée qui, sous les ordres du maréchal de Berwick , se porta , en 1719, sur les frontières d'Espagne, et s'empara la môme année de toute la province de Guipuscoa, du port et du passage Fontarabie, de Saint-Sébastien , de la ville de Tolosa et de celle d'Urgol en Catalogne, tandis que les Anglais prirent le port de Vigo en Gallice. Le roi d'Espagne, trompe dans l'espoir qu'il avait fondé sur la défection des troupes françaises , proposa après ces revers une trêve qui fut acceptée. Pressé par les États- Généraux d'accéder à la quadruple-alliance , il s'y résolut ; et le marquis de Beretti-Landi, ministre de S. M. C. à La Haye, signa l'acte d'accession, le 17 Février 1720, avec le comte de Windischgratz , ministre de l'empereur, avec le comte de Morville, ambassadeur de France, et avec le comte de Cadogan, ministre plénipotentiaire d'Angleterre. 1)
On a vu comment échoua une conspiration qui avait pour but de mettre la régence entre les mains de Philippe, de faire assembler les États-Généraux du royaume, de les rétablir dans leurs anciens droits, de rendre aux parlements leur liberté , et de faire entrer la nation entière dans les vues du cabinet espagnol. Il nous reste encore à donner ici les documents les plus importants qui ont rapport à cette intrigue.
à l'Espagne, et des traités avaient sanctionné ses pertes. C'était donc sans fondement , qu'elle venait leur opposer des raisonnements abstraits et faciles à réfuter. L'Espagne avait un tort particulier envers la France, c'était d'avoir cherché à y faire une révolution éversive du pouvoir du Régent, lequel était légitime sous tous les rapports.
i ) Cette accession si vivement exigée , fut l'équivalent de la paix , et il n'y eot point de Iraité formel entre la France et l'Espagne.
ir
Lettre du roi d'Espagne, adressée à S. M. Très-Chrétienne,
Monsieur mon frère et neveu.
Depuis que la Providence m'a placé sur le trône d'Espagne, je n'ai pas perdu de vue pendant un seul instant , les obligations de ma naissance. Louis XTV d'éternelle mémoire , est toujours présent à mon esprit, il me semble toujours entendre ce grand prince au moment de notre séparation me dire en m'embrassant : « qu'il n'y avait plus de Pyrénées, que deux nations qui se dis- » putaient depuis si longtemps la préférence, ne seraient plus » dorénavant qu'un peuple, et que la paix éternelle qu'il y au- » rait entre elles, produirait nécessairement la tranquillité de » l'Europe. »
Vous êtes le seul rejeton de mon frère aîné, dont je pleure tous les jours la perte. Dieu vous a appelé à la succession de cette grande monarchie, dont la gloire et les intérêts me seront précieux jusqu'à la mort; enfin je puis vous assurer, que je n'oublierai jamais ce que je dois à V. M., à ma patrie et à la mémoire de mon aïeul. Mes chers Espagnols qui m'aiment avec tendresse, et qui sont bien assurés de celle que j'ai pour eux, ne sont point jaloux des sentiments que je vous témoigne, et sentent bien que notre union est la base de la tranquillité publique. Vos peuples sont sans doute pénétrés des mêmes sentiments, outre qu'ils voient aussi bien que nous, qu'il n'y a point de puissance sur la terre capable de troubler notre repos, tant que les forces de ces deux royaumes agiront de concert.
Je me flatte que mes intérêts personnels sont encore chers à une nation qui m'a nourri dans son sein , et que cette généreuse noblesse qui a versé tant de sang pour les soutenir, regardera toujours avec amour un roi qui se glorifie de lui avoir obligation , et d'être né au milieu d'elle.
Ces dispositions supposées , comme il n'est pas permis d'en douter, de quel œil vos fidèles sujets peuvent-ils regarder le traité qui vient d'être signé contre moi, ou pour mieux dire contre vous et contre eux-mêmes ! Les gens qui se prévalent de votre minorité pour augmenter par violence et par injustice
l'état de leur fortune présente, qu'ils ne sauraient augmenter par un vrai mérite , engagent le dépositaire de votre autorité à soutenir la cause de notre ennemi commun, seul redoutable à toute l'Europe. Dans le temps que vos finances épuisées ne peuvent fournir aux dépenses courantes de la paix , on veut que V. M. me fasse la guerre , si je ne consens à livrer le royaume de Sicile à l'Archiduc , et si je ne souscris à des conditions insupportables.
On épuise votre clergé, votre noblesse et votre peuple, pour payer des contingents qui n'ont pour but que ma ruine et la vôtre. Et des traités qui par leur seule importance ne devraient jamais être conclus, pendant une minorité, sans avoir consulté la nation, c'est-à-dire les États-Généraux, ou au moins les parlements, se proposent au conseil de votre régence comme une chose toute faite, sans donner même le loisir à la déli-
ie n'entre point dans le détail des conséquences funestes de la quadruple-alliance, et de l'injustice criante qu'elle prétend eiercer contre moi ; je me renferme à prier instamment V. M. de convoquer incessamment les États- Généraux de son royaume pour délibérer sur une affaire de si grande conséquence. Je vous fais cette prière au nom du sang qui nous unit, au nom de ce grand roi dont nous tenons notre origine , au nom de vos peuples et des miens ; s'il y eut jamais occasion d'écouter la voix de la nation française, c'est aujourd'hui; il est indispensable d'apprendre d'elle-même ce qu'elle pense, et de savoir si elle veut en effet me déclarer la guerre dans le temps que je suis prêt à verser mon propre sang pour maintenir sa gloire et ses intérêts.
Je vous prie, Monsieur mon cher frère et neveu, de répoudre au plus têt à la proposition que je vous fais, puisque l'assemblée que je vous demande, préviendra les malheureux engagements où nous pourrions tomber par la suite, et que les forces d'Espagne ne seront employées qu'à soutenir la grandeur de la France , et à humilier ses ennemis. Au monastère royal de Saint- Laurent, le trois Septembre 1718.
Philippe.
N°. VI
Lettre du roi d'Espagne, adressée aux Parlements de France.
Très-chers et bien amés, etc.
La nécessité présente des affaires nous ayant obligé d'écrire au roi Très-Chrétien, notre très-cher frère et neveu, nous avons cru devoir en môme temps vous envoyer copie de la lettre que nous lui avons adressée. Gomme elle n'a pour objet que le bien public, nous vous connaissons assez pour être persuadé, que le grand motif qui a été toujours l'âme de vos actions , vous déterminera à concourir avec nous au dessein que nous avons de remédier aux désordres présents, et d'en prévenir, s'il se peut encore, de plus funestes. Vous verrez dans notre lettre la juste douleur dont nous sommes saisi dans la seule idée d'une division prochaine entre deux rois si étroitement liés par le sang, entre deux peuples que la sagesse et les conseils du roi notre aïeul semblaient avoir unis pour jamais.
Vous êtes trop éclairés pour ne pas voir les suites malheureuses de notre division, et pour ne pas sentir que le traité de la quadruple-alliance est directement contraire aux intérêts du roi notre très-cher frère et neveu, et à ceux de tous ses sujets.
On veut que la noblesse française prenne les armes pour attaquer un roi qu'elle a maintenu sur le trône, après Dieu, souverain arbitre des couronnes. On veut épuiser les peuples, pour fournir aux frais d'une guerre qui n'a d'autre but que de traverser nos justes entreprises , pour nous contraindre à sacrifier tous nos droits, pour augmenter la puissance de l'ancien ennemi de notre maison, et de nous forcer à lui céder pour jamais la Sicile , dont s'ensuivrait absolument la perte de votre commerce et de votre considération dans la Méditerranée.
Enfin, nos très-chers et bien amés, vous voyez aussi bien que nous , les autres conséquences encore plus dangereuses de ce traité. C'est ce qui nous fait espérer que vous emploierez tous vos soins, pour obtenir du roi, votre souverain, le seul remède à tant de maux : c'est l'assemblée des États-Généraux, qui certainement ne furent jamais si nécessaires à la France,
qu'ils le sont aujourd'hui. Nous nous adressons à vous pour procurer sa conservation, préférant cette voie paisible et tranquille à toutes les autres auxquelles nous serions obligé de recourir, si l'autorité du Régent nous faisait refuser cette justice.
Souvenez-vous donc en cette occasion que vous êtes cet illustre parlement que les rois ont pris plusieurs fois pour arbitre, qui n'a jamais rien craint, quand il a fallu travailler pour l'État, et qui donne tous les jours des marques d'une fermeté si digne de sa réputation. Nous attendons tout de votre équité naturelle et du zèle que vous avez pour votre patrie. Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ait, très-chers et bien amés, en sa sainte et digne garde. Donné au monastère royal de Saint-Laurent le quatre Septembre 1718.
Philippe.
D. Miguel Fernande* Durand.
N°. VIL
Manifeste du roi d'Espagne, adressé aux États de France.
Don Philippe, par la grâce de Dieu roi de Castille, de Léon, (TArragon, des Deux-Sieiles , etc. {suivent les attires titres).
Depuis qu'il a plu à Dieu de nous appeler au trône d'Espagne où sa divine Providence nous a maintenu malgré tant d'ennemis, non-seulement par la force de nos armes et la fidélité de nos sujets, mais encore par le zèle et la valeur de la nation française, nous avons toujours conservé pour elle tous les sentiments que la nature et la reconnaissance pouvaient nous iuspirer, et que les avis salutaires du roi, notre auguste aïeul, de très-glorieuse mémoire, n'avaient cessé de cultiver et de fortifier dans notre cœur. C'était par des motifs si justes qu'après une longue et sanglante guerre , pour procurer le repos à deux peuples qui nou6 étaient si chers, et qu'un intérêt commun semblait avoir réunis à jamais , nous avons bien voulu consentir au démembrement de notre monarchie , et renoncer à l'exercice de oos droits naturels sur la couronne de France.
U ne tenait qu'à l'Archiduc d'Autriche d'assurer de sa pari la tranquillité de l'Europe , en faisant avec nous une paix solide et durable. Il pouvait, en renonçant aux chimériques prétentions
qu'il avait formées sur notre couronne, s'assurer à lui-inêmc la possession paisible des États usurpés sur nous. Mais ce prince qui n'a traité avec la France que par force , et pour avoir le temps de se préparer à de nouvelles hostilités contre nous, a mieux aimé conserver ses faux litres, et nourrir ses pernicieux desseins , que de concourir avec nous au bien général de la Chrétienté, même dans le temps qu'elle était attaquée par Jes inûdèles.
Nous avons souffert le plus longtemps qu'il nous a été possible, les infractions criantes qu'il a faites au traité de l'évacuation de la Catalogne et de Majorque. Il est inutile de les répéter ici , puisqu'elles sont connues de tout le monde ; mais en6n sa conduite que notre patience rendait tous les jours plus orgueilleuse, ayant passé toutes les bornes de la raison, nous avons cru qu'il était de notre devoir essentiel de reprendre, par les moyens que Dieu nous a mis en main, les pays de notre domination dont il s'était rendu maître par la fraude et par la violence. Nous avions lieu d'espérer que toutes les puissances avec qui nous avons traité au congrès d'Utrecht, et qui savent avec quelle fidélité nous avons observé tous les articles dont nous étions convenus, nous aideraient à venger notre injure, bien loin de se déclarer pour celui qui nous avait insulté , d'autant plus que les garanties respectives les engageaient par des serments solennels à ne pas permettre de pareilles contraventions. Cependant aujourd'hui nous voyons avec étonnement que ces garants de nos traités s'en déclarent eux-mêmes les premiers infracteurs, que par une conspiration sans exemple, ils renversent à force ouverte ces mêmes conditions qu'ils ont exigées de nous , et que voulant favoriser en tout notre ennemi qui , par son insatiable ambition, devait être regardé comme l'ennemi commun de l'Europe, ils semblent avoir oublié non-seulemenl toutes les lois de l'honneur , mais leurs propres intérêts , pour s'enrichir de nos dépouilles. Au lieu d'entrer avec nous en négociation réglée, et daus les formes ordinaires, ainsi que nous l'avons toujours offert, ils nous ont proposé des conditions inadmissibles comme une loi toute écrite, en nous menaçant de In guerre , si nous ne les acceptions servilement.
Après avoir senti comme nous, de quelle importance il élail pour la liberté de l'Europe et de son commerce, que la Sicile
ne passât jamais au pouvoir de la maison d'Autriche, ils commencent par vouloir livrer ce royaume à l'Archiduc, et offrent au possesseur de cette lie, celle de Sardaigne qui nous appartient, et que nous avons reconquise, comme s'il leur était permis de le dédommager à nos dépens. Mais si cette conduite doit nous paraître odieuse de la part de l'Angleterre et de ceux qui pourraient se joindre à elle contre nous, que devons-nous penser du prince qui, n'étant que dépositaire de l'autorité royale en France , ose s'en prévaloir et se liguer avec les anciens ennemis de nos deux couronnes, sans avoir consulté, ni la nation française, ni les parlements du royaume, et sans avoir même donné le temps au conseil de régence d'examiner la matière pour en délibérer mûrement ?
Il a vu après la mort du roi Très- Chrétien, notre aïeul, avec quelle tranquillité nous l'avons laissé prendre possession de la régence, pour gouverner le royaume de nos pères, pendant la minorité du roi notre très-cher neveu , sans lui faire le moindre obstacle, et que nous avons toujours persévéré dans le mémo silence, parce que nous aurions mieux aimé mille fois mourir que de troubler le repos de la France, et d'inquiéter le reste de l'Europe, quoique les lois fondamentales de ce royaume nous en donnent l'administration, préférablement à lui.
Nous avons depuis entendu les plaintes qui s'élevaient de tous côtés contre son gouvernement , sur la dissipation des finances, l'oppression des peuples, le mépris des lois et des remontrances juridiques. Quoique nous fussions vivement touché de ces désordres , nous avons cru en devoir cacher le déplaisir au fond de notre cœur; et nous ne sortirions pas aujourd'hui du silence ni de la considération que nous nous étions prescrites, si le duc d'Orléans n'était sorti lui-même de toutes les règles de la nature, pour nous opprimer, nous et le roi, notre trèscher neveu.
En effet, comment pouvoir souffrir plus longtemps des traités où l'honneur de la France et les intérêts du roi son pupille sont sacrifiés, quoique faits au nom de ce jeune prince, dans l'unique vue de lui succéder ; et surtout après avoir répandu dans le public des écrits infâmes qui annoncent sa mort prochaine . et qui tachent d'insinuer dans les esprits la force des renonciations au-dessus des lois fondamentales ! Un procédé si contraire à ce
que toutes les lois divines et humaines exigent (Tun oncle, d'un tuteur, et d'un Régent, aurait du seul exciter notre indignation , par l'intérêt que nous prenons, tant au bien de la nation française qu'à la conservation du roi, notre très-cher neveu.
Mais un sujet qui nous touche encore plus personnellement, est l'alliance qu'il vient do signer avec l'Archiduc et l'Angleterre, après avoir rejeté l'offre que nous lui faisions de nous unir ensemble. Au moins devait-il observer une exacte neutralité, s'il la croyait nécessaire au bien de la France. Mais voulant faire une ligue , n'était-il pas plus raisonnable de se liguer avec son propre sang , que de s'armer contre lui en faveur des ennemis perpétuels de notre maison ?
Cette indigne préférence ne déclare que trop à tout l'univers son opiniâtreté dans le projet ambitieux dont il est uniquement occupé , et dont il veut acheter le succès aux dépens des droits les plus sacrés.
Ce n'est pas ici le lieu d'exposer que , par cet acharnement aveugle à suivre des prétentions qui ne lui avaient point été disputées , il compte pour rien de plonger les deux nations dans les derniers malheurs. Nous voulons seulement vous faire entendre que la conduite injurieuse du duc d'Orléans ne diminuera jamais notre sincère affection pour vous.
Nous ne pourrons oublier que nous avons reçu le jour dans votre sein, que vous nous avez assuré la couronne que nous portons , au prix de votre sang. Rien ne sera capable d'éteindre dans notre cœur la tendresse que nous sentons pour notre trèscher neveu, votre roi. Et si le duc d'Orléans nous réduit à la cruelle nécessité de défendre nos droits par les armes contre ses attentats, ce ne sera jamais contre vous que nous les porterons, bien persuadé que vous ne les prendrez jamais contre nous.
Ce ne sera au contraire que pour tirer le roi, notre très-cher neveu, de l'oppression où le régent le tient avec tous ses sujets, par les plus grands abus qui se soient jamais faits de l'autorité confiée.
Ce ne sera que pour faire convoquer l'assemblée des États- Généraux qui seuls peuvent remédier aux maux présents, et prévenir ceux dont on n'est que trop visiblement menacé. Nous
vous exhortons à seconder nos justes intentions , et à vous unir à nous dans une vue si salutaire au repos public.
Nous espérons tout de votre zèle pour le roi votre maître, de votre amitié pour nous et de l'attachement que vous avez à vos lois et à votre patrie , et sur ce nous prions Dieu qu'il vous ait, chers et bien amés, en sa sainte et digne garde. Donné au monastère royal de Saint-Laurent, le 6 Septembre 1718.
Philippb.
D. Miguel Fernandes Ihirand.
N°. VIII
Prétendue requête des États de France à S. if. Catholique. Sire,
Tous les ordres du royaume de France viennent se jeter aux pieds de V. M. pour implorer son secours dans l'état où les réduit le gouvernement présent : elle n'ignore pas leurs malheurs , mais elle ne les connaît pas encore dans toute leur étendue.
Le respect qu'ils ont pour l'autorité royale , dans quelque main qu'elle se trouve et de quelque manière qu'on en use, ne leur permet pas d'employer d'autre moyen pour en sortir, que les secours qu'ils ont droit d'attendre des bontés de V. M.
Celte couronne est le patrimoine de vos pères ; celui qui la porte, tient à vous, Sire, par les liens les plus forts ; la nation regarde toujours V. M. comme l'héritier présomptif.
Dans cette vue, elle se flatte de trouver dans votre cœur les mêmes sentiments qu'elle aurait trouvés dans le cœur de feu Monseigneur 1), qu'elle pleure encore tous les jours. Dans cette vue, elle vient exposer à vos yeux tous ses malheurs, et implorer votre assistence. La religion a toujours été le plus ferme appui des monarchies. V. M. n'ignore pas le zèle de Louis-le- Grand pour la conserver dans toute sa pureté. Il semble que le premier soin du duc d'Orléans ait été de se faire honneur de l'irréligion. Cette irreligion l'a plongé dans des excès de licence, dont les siècles les plus corrompus n'ont point eu d'exemple,
4) Pére de Philippe V.
Mi CAUSE V. 1718.
et qui, en lui attirant le mépris et l'indignation des peuples, nous fait craindre à tout moment pour le royaume les châtiments les plus terribles de la vengeance divine. Ce premier pas semble avoir jeté , comme une juste punition , l'esprit d'aveuglement sur toute sa conduite : on conclut des traités et des alliances avec les ennemis de la religion , avec les ennemis de V. M.
Il n'y a pas de Français qui n'en pénètre les motifs ; il n'en est point qui ne voie que l'on sacrifie le véritable intérêt de la nation à une espérance que l'on ne peut supposer sans crime, et qu'on ne peut envisager sans horreur. C'est cependant cette cruelle supposition qui est l'âme de tous les conseils et le premier mobile de ces funestes traités. C'est là ce qui dicte ces arrêts qui renversent toutes les fortunes, c'est là l'idole où l'on sacrifie le repos de l'État. A la lettre, Sire, on ne paie plus que les soldats et les rentes sur la ville, et cela pour des raisons qu'il est aisé de pénétrer. Mais quant aux appointements des officiers, de quelque ordre qu'ils soient, et aux pensions acquises au prix du sang , il n'en est plus question.
Le public n'a ressenti aucun fruit, ni de l'augmentation des monnaies, ni de la taxe des gens d'affaires. On exige cependant les mêmes impôts que le feu roi a exigés pendant le fort des plus longues guerres. Mais dans le temps où le roi prenait d'une main, il répandait de l'autre, et cette circulation faisait subsister les grands et les peuples. Aujourd'hui les étrangers qui savent flatter la passion dominante, consument tout le patrimoine des enfants.
L'unique compagnie du royaume qui ait la liberté de parler, a porté ses remontrances respectueuses au pied du trône. Cette compagnie dans laquelle on a reconnu le pouvoir de décerner la régence, à qui l'on s'est adressé pour la recevoir, avec laquelle on a stipulé en la recevant de ses mains, à laquelle on a promis publiquement et avec serment, que l'on ne voulait être maître que des seules grâces , et que pour la résolution des affaires, elle serait prise à la pluralité des voix dans le conseil de régence ; non-seulement on ne l'écoute pas dans ses plus sages remontrances*; mais on exclut des conseils les sujets les plus dignes , dès qu'ils se permettent de présenter la vérité ; non-seulement on ne l'écoute pas , mais la pudeur empêche de
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répéter à V. M. les termes également honteux et injurieux dans lesquels on a répondu, lorsqu'on a parlé aux gens du roi en particulier. Les registres du parlement en feront foi jusqu'à la postérité la plus reculée.
Les États de Bretagne légitimement convoqués ont demandé qu'il leur fût permis de faire rendre compte ù un trésorier trèssuspect, afin de mettre ordre à l'administration de leurs finances. On leur en a fait un crime d'État ; on a fait marcher des troupes, comme on les fait marcher contre des rebelles.
Enfin, Sire, on ne connaît plus de lois. Ces édits qui consacrent encore aujourd'hui la mémoire des rois, vos ayeux, ces édits rendus avec tant de sagesse pour conserver la sainteté des mariages et l'état de toutes les familles, on s'en joue ; une lettre de cachet les renverse. Quelles suites une telle conduite ne faitelle pas envisager? que ne fait-elle pas craindre? Nous ne nous flatterons pas vainement, Sire, en nous persuadant, que nous entendrons de votre bouche ces paroles de consolation : « Je sens vos maux , mais quel remède y puis-je apporter ? »
11 est entre les mains de V. M. Quoique revêtue d'une couronne, elle n'en est pas moins fils de France, et ses droits sont encore mieux établis par le respect et l'attachement des peuples, qu'ils ne le sont par la loi du sang. Gomme oncle du roi pupille, qui peut disputer à V. M. le pouvoir de convoquer les États, pour aviser aux moyens de rétablir l'ordre ? La tutèle et la régence n'appartenaient-elles pas de droit à V. M. ? Il n'est pas sans exemple qu'un prince étranger ait été tuteur d'un pupille. Sans sortir hors de chez nous, Baudouin, comte de Flandres; n'a-t-il pas eu l'administration du royaume de France, et la tutèle de Philippe I, fils de Henri I? V. M. n'aurait pas manqué de raisons, si elle avait voulu attaquer la prétention du duc d'Orléans ; aussi toute la France a-t-elle senti que V. M. , loin de consulter ses droits, n'a envisagé que le repos de l'État, dans la confiance d'une sage administration, et toute la France a reconnu dans cette conduite le cœur d'un véritable père.
V. M. peut être assurée de son côté, que tous les cœurs voleraient au devant d'elle, quand même elle ne paraîtrait qu'avec sa seule maison. Elle peut compter qu'il n'y a point de citoyen qui ne lui servit de garde. Mais supposé que, pour plus
grande sûreté, elle voulût arriver à la téte d'une armée de dix mille hommes, et que le duc d'Orléans se mettrait à la tête d une armée de 60 mille hommes, V. M. peut être certaine que cette armée sur laquelle il aurait compté, et qui ne servira qu'à le séduire , sera la première à prendre vos ordres.
Il n'y a pas un ofBcier qui ne gémisse ; il n'y a pas un soldat qui ne sente l'iniquité et la perversité du gouvernement ; il n'y en aurait pas un qui ne vous regardât comme son libérateur. Tous s'empresseraient d'aller reconnaître, d'aller admirer en vous le fils de ce prince si cher , dont le souvenir est gravé dans nos cœurs. Que pouvez- vous craindre, Sire, et du peuple et de la noblesse, quand vous viendrez mettre leur fortune en sûreté ? Votre armée est donc toute portée en France, et V. M. y sera aussi puissante que fut jamais Louis XIY. Vous aurez la consolation de vous voir unanimement appelé pour administrateur et Régent, tel que votre sagesse le jugera plus convenable, ou bien de voir rétabli avec honneur le testament du feu roi, votre auguste aïeul.
Par là vous verrez , Sire , cette union si nécessaire aux deux couronnes, se rétablir d'une manière à les rendre l'une et l'autre inébranlables. Par là vous rétablirez le repos d'un peuple qui vous regarde comme son père, et qui ne peut vous être indifférent. Par là, vous préviendrez les malheurs, qu'on n'ose seulement envisager, et que l'on nous force de prévoir. Quels reproches V. M. ne se ferait-elle pas à elle-même , si ce que nous avons tant de sujet de craindre , venait à arriver ? Quelles larmes ne verserait-elle pas, pour n'avoir point répondu aux vœux de la nation qui se jette à ses pieds , et qui implore son * secours ?
Si V. M., dont nous reconnaissons les vues très-supérieures, ne trouve pas à propos de répondre à nos vœux, au moins pourrait-elle se servir de notre requête pour rappeler à lui-même, et pour faire rentrer dans les véritables intérêts de la France, un prince qui se laisse aveugler , quoique l'on soit forcé de vous représenter que l'on ne peut s'en rien promettre.
Le ministre de V. M. dans cette cour peut l'assurer que l'on n'avance rien ici qu'il n'ait lu dans tous les cœurs. V. M. n'a donc rien à craindre d'une nature qui lui est toute dévouée, et doit tout se promettre de la noblesse française.
Plus de soixante seigneurs qui avaient trempé dans cette conspiration s'enfuirent ou furent pris. Le duc du Maine fut enlevé à Sceaux par M. de la Billardièrc, lieutenant des gardes- du- corps, et conduit à la citadelle de Dourlens. La duchesse, son épouse, fut arrêtée à Paris par le marquis d'Ancenis, capitaine des gardes-du-corps , qui eut ordre de renfermer dans le château de Dijon, accompagnée seulement de trois de ses femmes. La princesse de Conti et le comte de Toulouse se chargèrent de veiller sur la conduite du prince de Dombes et du comte d'Eu, en mettant près d'eux des personnes de confiance. Le cardinal de Polignac fut conduit à une de ses abbayes. Les cardinaux de Rohan et de Bissy , ainsi que d'autres évôques , reçurent ordre de ne point quitter leurs diocèses.
Mademoiselle de Launai, confidente de la duchesse, et Mesdames de Montauban et de Langeron furent mises à la Bastille. M. de Malezieux, chancelier du duc du Maine, sa femme, son fils et ses secrétaires eurent le môme sort. Levéque de Lavour, son autre fils, eut ordre de quitter les États de Languedoc pour se rendre dans son diocèse. Le duc de Richelieu fut conduit à la Bastille et son régiment donné au marquis de la Châtre.
Le marquis de Magny et le comte Dedi , deux des principaux conspirateurs, se rendirent par Genève à Madrid ou ils furent élevés à des emplois, et obtinrent une faveur qui ne laissait plus de doute sur leur culpabilité. ')
4) Jouy, dans ses • llermite* en prison*, de l'année 1823, vol. ?, donne les détails suivants sur la découverte de cette conspiration, dont toutefois nous ne pouvons garantir l'authenticité. Le cardinal Dubois avait suivi le précepte d'Horace dans l'insUtution de cet établissement chez la FOlon : l'utile et l'agréable : c'était à la fois une agence de plaisir et de police ministérielle; il prétendait que les femmes galantes, par leur penchant naturel à la fausseté, avalent un grand avantage sur les hommes, en affaires politiques, et qu'il est des témoins nocturnes on présence
desquels le plus profond diplomate commel toujours quelque indiscrétion dette pensée du cardinal l'avait amené à mettre en vogue dans un certain monde les boudoirs de la Fillon, qu'affectionnaient particulièrement les membres du corps diplomatique. Ses agents femelles avaient ordre de redoubler de zélé et d'activité, à une époque où se tramait contre la légitimité, une conspiration devenue célèbre sous le nom du prince de Cellamare.
Cependant l'abbé Porlocarrero , neveu de l'ambassadeur portugais, était parvenu à tromper la surveillance du régent et de son ministre ; tout était préparé pour le triomphe de la cause du duc du Maine, et Don Vélasquez, secrétaire d'ambassade, devait partir avec l'abbé Portocarrero dans la nuit, pour porter à Madrid les dépèches de l'ambassade et le projet définitif d'une conspiration qui devait remettre les rênes de la régence entre les mains d'un bâtard de Louis XIV.
Parmi les jeunes personnes qui se trouvaient sous la garde de la Fillon, il s'en trouvait une nommée Ninette qui était parvenue à inspirer au cardinal une passion aussi vraie qu'un homme de ce caractère pou* vait l'éprouver. Pour distraire cette jeune fille utilement dans la partie séparée de son harem où elle était confinée , le ministre lui avait fait donner des mailres d'agrément de toute espèce ; le hasard voulut que son maitre de dessin fut aussi celui de Don Vélasquez ; la manière dont il parla de son écoliére piqua vivement la curiosité du jeune secrétaire d'ambassade, étonné de ne pas connaitre le trésor renfermé dans une maison dont il était un des commensaux les plus assidus. Les louanges que le vieux maitre de dessin avait données à Don Vélasquez devant Ninette produisirent sur elle le même effet; et le désir de se connaitre fut bientôt égal entre eux. L'or ne tarda pas à lever le seul obstacle qui les séparait, et la Fillon qui ne mit d'autre prix à sa complaisance envers Ninette , que d'être instruite exactement des moindres démarches de ce jeune homme, ne se refusa plus de leur ménager des rendez-vous. Cette jeune fille qui ne soupçonnait pas l'importance que l'on pouvait attacher à ces rapports, promit et tint parole.
Cette liaison durait depuis deux mois ; et Don Vélasquez manquait rarement de se rendre chez elle vers le milieu de la nuit, et en sortait à la pointe du jour par une porte du jardin dont il avait te clef. Un soir (le . .) il arriva vers neuf heures. Sans être moins tendre, son air était sombre, préoccupé; Ninette l'interrogeait; il répondait par des caresses et laissait échapper des mots mystérieux qu'elle recaeillait sans les comprendre; la nuit avançait, il la pria de permettre qu'il écrivit quelques mots: son billet achevé, il le cacheta, et la pria de mettre elle-même l'adresse : A Son Altesse Royale Madame la duchesse du Maine , à Sceaux. Puis tout-à-coup il se leva, cacha son billet dans le pli de sa cravate, embrassa tendrement la jeune fille et s'échappa de ses bras. Ninette le suivit à travers le jardin, et ne put l'atteindre qu'au moment où il monte dans une chaise de poste, où elle distingua placée une autre personne. Ces mots : route d' Orléans, qu'il adressa au postillon furent les derniers qu'elle entendit sortir de sa bouche. La jeune fille au désespoir, éveille la Fillon, lui raconte tout ce qui venait de se passer, tout ce qu'elle a
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entend*. Celle-ci se lève en toute hâte, court chez le cardinal Dubois, lui rapporte ce qu'elle vient d'apprendre, sans lui dire précisément de qui elle tient ces renseignements précieux. Comme ils viennent à l'appui des soupçons du cardinal, il fait dépêcher de suite des courriers sur la route d'Espagne , avec un ordre aux autorités d'arrêter ces voyageurs et de se saisir de leurs papiers.
La conspiration fut découverte, et le fils de Madame de Montespan n'obtint pas la régence, parce qu'un cardinal avait eu l'esprit de confier à des filles de joie la police du royaume, et qu'un jeune homme n'a pu se décider à quitter Paris sans dire adieu a sa maîtresse. A quoi tiennent souvent les destinées des empires !
Martens, Causes célèbres. I.
Différend survenu en 1 726, entre la cour d'Espagne et celle de la Grande-Bretagne, au sujet du duc de Ripperda, premier ministre de S. M. Catholique, enlevé de force de l hôtel de [ambassadeur d'Angleterre à Madrid.
Le baron Jean-Guillaume de Ripperda, issu d'une famille noble de Grôningue (Prov.-Unies des Pays-Bas) fut d'abord colonel d'un régiment au service des États-Généraux, et puis envoyé par eux en qualité de ministre plénipotentiaire à la cour de Madrid. Après deux ans de résidence dans cette cour, il avait tellement su captiver l'esprit de Philippe V, que ce monarque l'engagea à entrer à son service. Il le créa duc et le nomma ministre des finances et des affaires étrangères, avec le pouvoir d'un premier-ministre, sans toutefois lui en donner le titre. Il dut surtout son élévation et sa puissance à l'union qu'il avait formée, lorsqu'il avait été envoyé par le roi à Vienne , entre la cour impériale et S. M. Catholique ; et on fut très-surpris de le voir, depuis qu'il était entré au ministère, changer de système et en adopter un opposé aux vues de la cour de Vienne. Le comte de Konigsegg, ambassadeur de l'empereur à Madrid, s'en plaignit à la reine, lui faisant non-seulement sentir les suites dangereuses qui pourraient
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résulter des conâdenccs que ce ministre faisait aux ambassadeurs d'Angleterre èt de Hollande, mais il osa môme ajouter que tout le portait à croire que le duc do Ripperda avait porté l'infidélité jusqu'à se livrer entièrement à la discrétion de ces deux ambassadeurs. Les représentations du comte de Kônigsegg étant appuyées par les lettres que l'empereur écrivait à LL. MM. Catholiques, dans lesquelles ce monarque se plaignait ouvertement des propos et de la conduite du duc, le roi, sous prétexte de le soulager dune partie du travail, prit la détermination de lui ôter le département des finances. Vivement mortifié de se voir enlever ainsi une partie aussi essentielle de sa puissance, le duc de Ripperda demanda aussitôt à S. M. la permission de se démettre de tous ses emplois. 1) Le roi n'hésita point à accepter sa démission et lui fit écrire la lettre suivante par le marquis de la Paz.
Lettre de Jean-Baptiste de Orandayn, marquis de la Paz, secrétaire d'État de S. M. Catholique, au duc de Ripperda, premier
tninistre du roi d'Espagne.
Monsieur, le roi notre maitre ayant trouvé à propos d'admettre la représentation que V. Exc. lui fit hier, pour vous décharger des emplois que S. M. avait conférés à V. Exc, a résolu de la gratifier d'une pension de trois mille pistoles par an, jusqu'au moment où S. M. pourra de nouveau employer V. Exc. pour son service, de la manière dont il lui paraîtra le plus convenable. C'est ce que je fais savoir à V. Exc, par ordre de S. M. , afin que vous puissiez être informé de sa résolution royale sur Tune et l'autre affaire.
Je suis, etc. Jean-Baptiste de Orandayn.
Du palais, le U Mai 1726.
0 11 ne travailla pas moins encore le li Mai avec le roi; et ce ne fut qu'à 14 heures du soir du même jour, après s'être retiré de chez le roi et la reine, qu'il trouva, en rentrant chez lui, la lettre du ministre.
Le duc de Ripperda n'imaginant point que S. M. voulût jamais I éloigner de sa personne, fut consterné par le contenu de celte lettre. Il quitta sur le champ les appartements qu'il occupait au palais, et se rendit encore dans la nuit à l'hôtel qu'il avait loué en ville.
Soit que la mauvaise disposition de l'esprit public alarmât le duc, soit qu'il craignît d'autres suites fâcheuses de la situation où il était, après avoir écrit une lettre très-soumise au roi pour le remercier de la pension qu'il venait de lui accorder, il fit prier M. van der Meer, ambassadeur de Hollande à Madrid, de venir le voir, et lui ayant fait part de ce qui venait de lui arriver, il lui demanda de vouloir lui permettre de se retirer dans son hôtel , afin de se soustraire, disait-il, à la haine du peuple de la capitale dont il avait tout lieu de craindre les effets funestes. M. van der Meer s'excusa de ne pouvoir consentir à sa demande, lui faisant sentir que dans les circonstances actuelles, son gouvernement avait trop de ménagements à garder envers le roi d'Espagne et l'empereur, pour se le permettre ; toutefois ne voulant pas l'abandonner dans cette situation critique, il lui conseilla de se retirer dans l'hôtel de M. Stanhope (depuis Lord Har rington), ambassadeur du roi d'Angleterre près S. M. Catholique, où il le conduisit effectivement dans son carrosse le 45 au soir, et lui permit de se servir de ses mulets pour y faire transporter ses effets les plus précieux.
M. Stanhope qui , la veille de la disgrâce du duc de Ripperda , s'était rendu à Aranjuez , s'en retourna à Madrid dans la soirée du 15, dès qu'il connut ce qui s'était passé, et il fut très-étonné, en rentrant dans son hôtel, d'y trouver réfugié le ministre disgrâcié.
L'ambassadeur sentant parfaitement ce que son caractère public exigeait de lui dans cette circonstance si délicate , demanda d'abord au duc s'il conservait encore quelque emploi
en Espagne, ou si, dune manière ou de l'autre, il tenait ' encore au service du roi , ou bien s'il craignait qu'on ne voulût le poursuivre pour quelque crime ou malversation dont il s'était peut-être rendu coupable pendant son ministère, ajoutant que ni dans l'un ni dans l'autre cas il ne pouvait lui donner asile.
Le duc lui répondit, que loin d'être disgrâcié, et moins encore d'être soupçonné d'un crime ou d'infidélité, S. M. avait eu la bonté do lui accorder une pension de trois mille pistolcs en récompense de ses services ; et s'apercevant que cette déclaration verbale paraissait ne point rassurer M. Stanhope, il lui montra la lettre originale du marquis de la Paz.
Quoique M. Stanhope dût se convaincre par le contenu de cette lettre et par tout ce que le duc de Ripperda lui dit, que ce ministre n'était point coupable ni même soupçonné de quelque crime contre la personne de son souverain ou contre l'État ; il n'en exigea pas moins du duc de s'expliquer franchement sur les motifs qu'il avait de lui demander asile, en lui faisant comprendre qu'il était de son devoir de ne rien faire dans les circonstances où ils se trouvaient l'un et l'autre, qui pût compromettre l'honneur du roi d'Angleterre. Le duc, loin de désapprouver les sages précautions que M. Stanhope prenait à son égard , lui assura que ce n'était nullement dans la crainte d'être exposé à un acte de violence de la part de S. M. Catholique, devant regarder la pension à lui accordée comme une marque de sa bienveillance, mais uniquement pour se soustraire aux injures de la populace de Madrid, qui ce même jour avait déjà insulté ses domestiques et déclaré publiquement que la nuit il fallait aller brûler son hôtel et mettre le ministre en pièces.
Tout en ajoutant foi aux assurances du duc de Ripperda, M. Stanhope ne voulut cependant prendre le soir même aucun
engagement positif; il consentit seulement, sans lui donner aucune assurance de protection, qu'il couchât celte nuit (du 1 5 au 16) dans son hôtel, voulant, avant que de prendre une détermination positive, instruire S. M. Catholique de ce qui venait de se passer et connaître ses sentiments.
Ces mômes motifs l'engagèrent a exiger du duc de Ripperda , qu'il écrivit au ministre secrétaire d'État pour lui exposer les raisons qui l avaient engagé a se retirer dans son hôtel ; et de son côté il écrivit aussitôt au marquis de la Roche, secrétaire du cabinet du roi, afin de demander une audience a S. M. C. pour le lendemain, indiquant le motif qui la lui faisait désirer. Elle lui fut accordée le 1 6 au matin ; et après avoir rendu au roi un compte exact de tout ce qui s'était passé entre lui et le duc de Ripperda, M. Stanhopc finit par prier S. M. C. de vouloir bien lui faire connaître ellemême ses intentions auxquelles, ajoutait-il, il se conformerait strictement. Le roi ayant écouté l'ambassadeur sans Tinter* rompre lui dit : « que quoique très-surpris de la démarche » du duc de Ripperda en se réfugiant dans l'hôtel d'un mi- » nistre étranger, il n'était pas moins très-satisfait de la con- » duite que M. Stanhopc avait tenue dans cette occasion.» S. M. C. ajouta encore : « que le duc lui avait fait demander » un passeport pour se rendre en Hollande ; mais qu'elle ne » pouvait le lui accorder avant qu'il eût remis divers pa- » piers importants touchant son service et qui étaient encore » entre ses mains», et finit par demander à l'ambassadeur sa parole d'honneur « de ne pas le laisser échapper de son » hôlel avant qu'elle n'eût envoyé chercher ses papiers , ce » qu'elle ferait exécuter dès le lendemain. »
M. Stanhopc satisfait de voir que S. M. C. approuvait sa conduite, déclara, de retour chez lui, au duc, qu'il pouvait présentement rester en toute sûreté dans son hôtel tant que ses affaires l'exigeaient a condition toutefois qu'il n'entreprendrait
rien pour s'enfuir de son hôtel attendu qu'il en avait donné sa parole au roi.
La cour d'Espagne cependant voyait avec inquiétude les suites que pouvaient avoir les entretiens qu'allait avoir le ministre disgracié avec l'ambassadeur d'Angleterre, dans le moment de son plus vif ressentiment. Mais après l'assurance que S. M. C. elle-même venait de donner à M. Stanhopo, il ne s'offrait d'autre moyen d'empêcher ces communications que d'user d'une violence que l'on ne jugeait cependant pas à propos d'employer. Ne sachant encore quel parti adopter dans une circonstance si délicate, on se borna à prendre des mesures pour empêcher que le due, par une fuite clandestine , ne pût tromper Ja vigilance de l'ambassadeur , et ce fut en conséquence de cette résolution que le marquis de la Paz, ministre secrétaire d'État de S. M. C. écrivit la lettre suivante à M. Stanhopo l'après-midi du jour même que cet ambassadeur avait eu l'audience du roi.
N°. II
Lettre du marquis de ta Paz, adressée à M. Stanhope (depuis Lord Harrington) , ambassadeur du roi d'Angleterre à ta cour de
Madrid.
Monsieur, le roi est parfaitement assuré de la parole que V. Exc. a donnée à S. M., pour garder le duc de Ripperda dans son hôtel, mais, comme toutes les précautions que V. Exc, pourrait prendre, ne seraient peut-être pas suffisantes pour prévenir les folies et le désordre qu'il est capable de commettre, S. M., pour plus grande sûreté , a résolu de faire poster quelques soldats dans le voisinage et les avenues de l'hôtel de V. Exc, afin qu'ils veillent à empêcher toutes les irrégularités que ce duc pourrait entreprendre à l'insu de V. Exc. Il n'entre dans cette affaire aucune méfiance de la part de S. M. pour ce qui regarde V. Exc. ; mais c'est seulement pour prendre de plus grandes précautions pour sa sûreté. C'est ce que S. M. m'a or-
donné de faire savoir à V. Exc. , afin que vous ne doutiez en aucune manière de sa confiance royale.
Je suis, etc
Jeais-Baitiste de Oranuayn.
Du Palais, le 17 Mai 1726.
Immédiatement après l'envoi de cette lettre, un détachement des gardes espagnoles et vallones vint occuper la rue où était situé l'hôtel de l'ambassadeur, et toutes celles qui y aboutissaient, et ayant reçu la consigne de visiter scrupuleusement toutes les personnes et les carrosses qui sortiraient de l'hôtel. M. Stanhope, fort scandalisé d'un procédé si inattendu, se rendit sur le champ chez les autres ambassadeurs étrangers, pour s'entendre avec eux, et leur faire faire cause commune pour la violence que l'on venait de faire par cet acte , contre les immunités et franchises auxquelles ils avaient droit de prétendre.
Malgré toutes ces précautions, l'inquiétude que donnait à la cour d'Espagne le séjour du duc de Ripperda dans l'hôtel de l'ambassadeur, ne faisait qu'augmenter ; on se repentit fort de n'avoir pas d'abord fait regarder le ministre disgrâcié comme coupable de quelque crime ou malversation, au moyen de quoi M. Stanhope ne lui aurait point donné asile. Mais il n'était plus temps de recourir a cet expédient, après ce que S. M. avait elle-même dit à l'ambassadeur, ni d'enlever le duc de force de son hôtel. On jugea donc à propos d'employer les voies de la douceur, pour l'en faire sortir, et ce fut dans cette vue que le marquis de la Paz écrivit la lettre ci-après a M. Stanhope.
Lettre du marquis de la Paz y adressée à M. Stanhope.
Monsieur, le roi mon maître étant informé, par ce que le duc de Ripperda lui-même a témoigné tant de bouche que par
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écrit , que le seul motif qu'il a eu de se retirer dans l'hôtel de V. Exc, était d'y chercher un asile contre les insultes qu'il appréhendait de la part du peuple de Madrid, car il ne pouvait craindre aucun mal de la part de S. M., qui l'avait éloigné de ses pieds royaux avec tant de distinction et de piété : S. M. pour mettre fin au scandale que cause la retraite du duc dans l'hôtel de V. Exc. , a résolu de prendre des mesures pour sa sûreté, et de le délivrer de tout soupçon et de toute appréhension. Dans cette intention S. M. m'ordonne de dire à V. Exc, qu'il lui sera très-agréable, que le duc se retire de l'hôtel de V. Exc, et que vous vous serviez des moyens et des précautions que S. M. offre pour son entière sûreté contre toutes les entreprises de la part du peuple ; puisque ces moyens font cesser tous les motifs que le duc a eus pour réclamer l'immunité de l'hôtel de V. Exc : et S. M. se promet et espère de la prudence et de la réflexion de V. Exc que vous l'y disposerez incessamment.
Je suis, etc. Jean-Baptiste db Orandayn.
Du Palais, le 18 Mai 1726.
M. Stanhope, dans sa réponse au ministre secrétaire d'État, lui dit qu'il n'avait rien pu gagner sur le duo de Ripperda, malgré toutes les raisons qu'il avait employées pour l'engager à se rendre au désir du roi ; que le duc s est constamment borné à lui dire : « que pour justifier sa conduite , il avait » informé Sa Majesté des motifs qui l'avaient engagé à se ré- » fugier dans son hôtel ; mais que voyant, malgré cela que » S. M. était indisposée contre lui , et craignant les suites de » son ressentiment, il se voyait forcé de décliner l'offre qu'elle »» lui faisait, et de ne point quitter l'asile qu'il avait choisi pour osa sûreté personnelle. » M. Stanhope ajoutait que, quelque résolution que prit le duc de Ripperda, il attendait de la sagesse de S. M. et d'après ce qu'elle lui avait dit elle-même, qu'elle ne permettrait point que l'on commît envers lui aucun acte de violence contraire au droit des gens.
Mais cette réponse laissait toujours les choses dans le môme état, et le marquis de la Paz fut obligé de revenir
encore une fois à la charge en écrivant la lettre suivante à l'ambassadeur d'Angleterre.
N°. IV
Lettre du marquis de la Paz, adressée à M. Stanhope.
Monsieur, le roi mon maître connaît l'intelligence de V. Exe, et considère qu'elle est trop bien informée des circonstances du cas présent du duc de Rippërda, pour douter qu'elle puisse ignorer les conséquences préjudiciables qui résulteraient contre son autorité royale sur ses ministres, si l'on consentait à souffrir la témérité du duc , et si S. M. voulait écouter les propositions qu'il voudrait faire, parce qu'il se trouve, comme il le croit, entièrement en sûreté par l'immunité de l'hôtel de V. Exc. Quel exemple scandaleux ne serait-ce pas que celui qui autoriserait tout ministre de S. M. et de tout autre souverain , à manquer à son devoir, dans l'espérance de pouvoir ensuite se retirer dans l'hôtel d'un ministre étranger, et de se soustraire à la juridiction de son souverain, môme dans sa propre cour? Cette réflexion , de môme que d'autres qui ne sont pas d'un moindre poids, peuvent porter V. Exc. à solliciter de nouveau le duc de Rippërda, et à lui persuader de se retirer de l'hôtel de V. Exc . en se servant seulement de la précaution que S. M. a offerte pour sa sûreté contre les insultes du peuple de Madrid , comme j'ai eu l'honneur d'en informer V. Exc, dans ma lettre du 48 do ce mois , par ordre de S. M. , qui me commande de déclarer de nouveau à V. Exc la satisfaction particulière avec laquelle S. M. louera V. Exc, si elle veut s'appliquer à mettre le duc à la raison, et lui persuader d'admettre et d'employer, sans restriction , les précautions que S. M. veut prendre pour sa sûreté , dès qu'il voudra quitter l'hôtel de V. Exc. S. M. se promet, par la confiance qu'elle place dans la prudence de V. Exc. , que vous ferez cette démarche avec touto l'activité convenable, afin qu'elle soit une preuve de la sincérité avec laquelle V. Exc aspire à être délivrée de cet embarras, qui ne peut que lui causer beaucoup d'incommodité.
Je suis, etc. .Ikan-Baptiste de Orandayn.
Du Palais, le î\ Mai 1726.
M. Stanhope voyant l'empressement que témoignait la cour d'Espagne à faire sortir le duc de Ripperda de son hôtel , jugea par la des inquiétudes que donnait à S. M. la prolongation du séjour qu'il faisait chez lui, et craignant de s'exposer à des désagréments à ce sujet, renouvela ses instances auprès du duc, lui représentant qu'il s'exposait par trop de résistance, à faire croire qu'il était coupable et à s'at- \ircr par là do nouvelles mortifications. Mais le duc supposant que Ton avait l'intention de s'emparer de sa personne aussitôt qu'il aurait quitté son asile , et n'osant à la fois résister trop opiniâtrement et aux ordres du roi, et aux sollicitations de l'ambassadeur dont la protection lui devenait toujours plus nécessaire, prit enfin la résolution d'écrire à M. de la Paz, pour supplier S. M. de vouloir permettre qu'il se rendît pour quelques jours seulement dans un couvent, afin, disait-il, d'avoir le temps de mettre son innocence dans tout son jour, et de faire cesser par là tout sujet du mécontentement que sa retraite chez l'ambassadeur d'Angleterre paraissait donner à S. M.
Il pria aussi M. Stanhope de vouloir bien , par ses bons offices, lui faire obtenir cette grâce. Celui-ci touché de la situation pénible dans laquelle se trouvait le duc , et désirant lui voir quitter son hôtel, sans toutefois l'exposer, écrivit au ministre secrétaire d'État. Mais l'une et l'autre de ces démarches fut infructueuse ; déjà la résolution avait été prise de s'assurer de la personne du duc ; et dans la réponse de M. de la Paz à M. Stanhope le ministre espagnol se borna à exprimer à cet ambassadeur combien peu il convenait au duc de Ripperda de faire dépendre son obéissance aux volontés du roi de certaines conditions ; qu'il devait au contraire s'y soumettre sans restriction , et ne point négliger ce seul moyen qui pût lui valoir la grâce de S. M.
D'après ce refus l'ambassadeur d'Angleterre craignant que
Ton ne voulût se saisir du duc à quel prix que ce fut, cessa toutes instances pour l'engager a sortir de son hôtel, et se défiant a la fois du projet que Ton pouvait former à la cour, pour en hâter l'exécution, se concerta avec les autres ambassadeurs et ministres étrangers , sur la conduite qu'il aurait à tenir si on voulait porter atteinte aux privilèges auxquels ils avaient droit de prétendre.
Pendant que cette correspondance avait lieu entre le ministre secrétaire d'État d'Espagne et M. Stanhope, on avait fait arrêter les deux premiers commis de l'ex-ministre ; un nommé Joseph Molinos et François Brutto, ainsi que l'administrateur de l'hôpital Del buen successo ; et pour couper court à toute négociation ultérieure, que la cour regardait comme peu convenable, elle résolut de faire assembler le Conseil de Castille (premier tribunal du royaume) pour décider si Ion devait et pouvait faire enlever le duc de Ripperda de l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre. En conséquence de cette détermination le roi envoya un décret à ce conseil , par lequel il lui ordonnait d'examiner et de lui dire :
« Si, sans violer le droit des gens, on était en droit d'en- » lever de la maison qu'occupait l'ambassadeur de la Grande » Bretagne, le duc de Ripperda que S. M. avait congédié de » son service et qui s'était réfugié chez ce ministre. » 1 )
Le Conseil de Castille , en déclarant le duc coupable de lèse-majesté prononça, que le roi était tout-à-fait autorisé à le faire enlever de force de l'hôtel , sans porter la moindre atteinte aux privilèges accordés aux ambassadeurs, et par conséquent sans violer le droit des gens. 2)
I) Ce sont là les propres termes de ce décret; on n'imputait doue nu duc d'autre crime que celui de s'être réfugié dans l'hôtel d'un ministre étranger.
i) Les raisons sur lesquelles le Conseil fondait sa décision claieul que si Ton voulait étendre les privilèges accordés aux hôtels des ainbaf-
La cour d'Espagne se croyant |>ar cette décision suffisamment autorisée, ou voulant du moins le paraître, à exécuter ses projets, fit appeler un alcade de la cour, D. Louis do Cuellar, et D. François de Valanza, maréchal-de-camp, i;rand-commandeur de Castille et adjudant-général des gardes espagnoles, qui eurent ordre «le se rendre, à la téte d'un détachement de 60 hommes et de grand matin chez Tarabassadeur d'Angleterre, d'entrer dans son hôtel dès que les portes en seraient ouvertes, et de lui remettre la lettre ci-après. 1)
Lettre du marquis de la Paz, adressée à M. Stanhope, remise par le maréchal-de-camp Don F. de Valanza à ce dernier.
Monsieur, par votre lettre du 22 de ce mois vous avez fait réponse à celle que j'ai eu l'honneur d'écrire à V. Exc. par ordre de S. M. dans laquelle je vous témoignai de nouveau combien il serait agréable au roi que vous persuadiez au duc de Ripperda de sortir de l'hôtel de V. Exc. en usant des offres que S. M. a daigné lui faire pour la sûreté de sa personne. V. Exc. m'apprend qu'après avoir fait tous ses efforts pour donner celte satisfaction au roi , vous aviez trouvé de la part du duc une résis-
sadeurs en faveur de simples délits ordinaires, aux premiers fonctionnaires (lors même qu'ils seraient hors d'activité), dépositaires des secrets de l'État, ce serait introduire un mode de procédure en opposition directe aux premiers intérêts d'un gouvernement.
4 ) L'instruction que l'on donna à ces deux fonctionnaires portait : que le 25 du mois , dés que les portes de l'hôtel de l'ambassadeur s'ouvriraient, ils eussent à y entrer et à se saisir du duc de Ripperda pour le conduire sous escorte au château de Ségovie ; à s'emparer de tous ses papiers et à faire à cet effet les perquisitions les plus exactes, soit dans ses coffres soit ailleurs ; dans le cas où l'ambassadeur voulût s'y opposer, ils devaient user d'abord de toute la circonspection possible et de tous les égards dûs à son caractère public; mais si ces procédés n'amenaient aucun résultat, il leur était enjoint de faire entrer les gardes dans l'hôtel, afin d'exécuter ce qui leur était prescrit, en évitant autant que possible toute violence ou désordre.
tance si grande, que vous sentiez une vive peine de voir que vos instances étaient inutiles puisqu'elles ne purent vous faire obtenir la soumission du duc qu'à condition que S. M. lui permettrait de se retirer pour quelques jours dans un couvent, afin qu'il pût justifier sa conduite et éviter par là le scandale que donnait sa retraite dans la maison d'un ministre étranger.
J'ai rendu compte au roi mon maître de tout le contenu cidessus , et S. M. ayant pesé toutes vos expressions , a résolu de faire prendre à l'hôtel de V. Exc. le duc de Ripperda, pour être conduit au château de Ségovie ; afin de pouvoir ensuite ordonner en justice ce qu'elle jugera à propos. Le roi relève V. Exc de la parole qu'elle lui a donnée, en répondant de la personne du duc.
S. M. a nommé en conséquence un alcade de la cour qui sera accompagné d'un détachement des gardes , avec ordre de se rendre à l'hôtel de V. Exc. , de s'emparer du duc de Ripperda et de se saisir de tous les papiers qui se trouveront lui appartenir; lui recommandant, avant que d'exécuter ces ordres, d'avoir pour V. Exc. tous les égards et tout le respect dûs à votre caractère, et de n'user de violence contre la personne du duc , que dans le cas où V. Exo. se refuserait à le livrer ou que l'on voulut opposer de la résistance.
Le roi m'a ordonné d'instruire V. Exc. de tout ceci, et de lui faire savoir que cette résolution a été prise de l'avis de son conseil royal, afin de faire connaître à S. M. britannique et à V. Exc. avec combien de ménagement elle a daigné agir envers le duc de Ripperda, et avoir des égards pour votre hôtel, ayant différé si longtemps à prendre une résolution qu'elle aurait pu faire exécuter dès le premier moment, et ayant voulu avant tout consulter son conseil , afin de mieux mettre au jour toute sa justice. Je suis, etc.
Jkak-Baptiste de Orandayn.
Du Palais, le M Mai 4726.
M. Stanhope, surpris du contenu de cette lettre et plus choqué encore de ce que l'on se permit d'employer la force pour enlever le duc avant de lui avoir fait connaître la décision du Conseil de Castille, sans même observer aucune
espèce des formalités des officiers de justice , et que des militaires fussent entrés à main armée dans son hôtel, se plaignit amèrement de l'injure que l'on faisait au caractère donl il était revêtu, et demanda que l'on suspendît l'arrestation du duc, jusqu'à ce qu'il eût répondu à la lettre du secrétaire d'État de S. M.
Mais les ordres qu'on avait donnés aux deux fonctionnaires chargés de cette commission, n'admettaient point de retard à leur exécution, et ceux-ci se contentèrent de prier l'ambassadeur de ne point les exposer, par une résistance inutile, à être obligés d'employer la violence.
M. Stanhope, voyant qu'il ne lui restait plus d'autre parti à prendre que de céder à la force, se borna à protester de la manière la plus formelle contre tout ce que l'on venait de faire au préjudice du respect dû à son caractère public et de ses droits.
Le duc fut arrêté et ses papiers furent saisis, sans donner lieu à aucune violence ou désordre de la part des gens de l'ambassadeur. A sa sortie de l'hôtel, on le fit monter dans une voiture et on le conduisit sous escorte à Ségovie.
M. Stanhope expédia de suite un courrier à Londres, pour rendre compte de cet événement à son gouvernement, et adressa la lettre ci-après au marquis de la Paz, pour l'informer des raisons qui l'engageaient a quitter Madrid, pour se rendre à la campagne.
N°. VI
Lettre de M. Stanhope, adressée au marquis de la Paz, secrétaire
d'État.
Monsieur, j'ai reçu ce matin la lettre que vous m'écrivîtes hier, pour me faire part de la résolution de 5. M. Catholique, de faire enlever par force M. le duc de Ripperda de l'asile qu'il était venu chercher dans mon hôtel ; mais comme l'exécution de
cetle résolution a eu lieu en mémo temps que vous me l'avez fait savoir, il serait inutile d'y répondre, si ce n'était pour renouveler la protestation que j'ai déjà faite contre une violence si contraire au droit des gens et aux immunités et asile de l'hôtel d'un ambassadeur ; violence dont je vais rendre compte sur-le-champ au roi, mon maître, afin que S. M., étant pleinement informée de toute cette affaire, puisse prendre les mesures quelle jugera convenir à son honneur et à celui de la nation britannique; en attendant des ordres pour ma conduite, j'espère que S. M. Catholique ne trouvera pas mauvais que je m'absente de sa cour. J'ai l'honneur d'être très-parfaitement, etc.
W. Stanbopb.
Madrid, le 25 Mai 1726.
Le roi d'Espagne, intéresse à justifier sa conduite, en fit instruire ses ministres près les cours de Londres, de Vienne et de La Haye, par le marquis de la Paz, qui publia aussi une espèce de relation de cette affaire, qu'il communiqua à tous les ministres étrangers résidant à Madrid.
Voici les pièces les plus importantes auxquelles cette affaire donna encore lieu.
N°. VII
Relation envoyée par le marquis de la Paz au marquis Pozzo Bueno, ambassadeur du roi d'Espagne à Londres, ainsi qu'au.r ministres de S. .1/. C. résidant à Vienne et à La Haye.
La confiance qu'a eue le roi en la personne du duc de Ripperda, les honneurs dont il Ta comblé, et les emplois auxquels il a plu à S. M. de l'élever, sont connus de toute la. terre ; et personne n'ignore la bénignité dont S. M. usa à son égard, lors qu'elle résolut de le décharger de ses emplois. Elle daigna lui assigner, pour son entretien, une pension de 3000 pistoles, en attendant que S. M. l'employât convenablement à son service.
Cependant par un excès de témérité sans exemple, le duc de Ripperda, après avoir accepté par écrit ladite pension, et rendu grâces à S. M. de la faveur spéciale dont elle l'honorait, en termes très-éloignés des sentiments qu'il avait apparemment
déjà conçus, avant que le terme de 2i heures fut expiré, se transporta à l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre, dans le carrosse de celui de Hollande, qui raccompagna jusque-là , et. dont les équipages, pendant cette nuit, transportèrent, comme furtivement, les effets les plus précieux de ce duc à l'hôtel où il s'était réfugié. C'est de ce lieu qu'il m'écrivit, afin que j'informasse S. M. qu'il avait choisi cet asile contre la populace de Madrid, dont il avait lieu d'appréhender les insultes.
Je sais que ces faits sont devenus si publics, qu'il est inutile d'en faire à V. Exc. un détail plus long et plus circonstancié ; mais je ne puis me dispenser de vous apprendre plus amplement ce qui s'est passé en particulier, et quelles en ont été les suites, a6n que, lorsque cet événement se divulguera dans lo monde , vous soyez en état do donner sur ce sujet les éclaircissements nécessaires, comme étant exactement informés des mûres réflexions, des justes considérations, et des pressants motifs qui ont porté et obligé S. M. à prendre la résolution de faire sortir le duc de Ripperda de l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre le 25 du courant au matin.
Après que ce duc eut donné connaissance de sa retraite, et que l'ambassadeur qui en avait fait autant eut engagé sa parole à S. M., dans une audience qu'il obtint aussitôt qu'il l'eut demandée de lui répondre de la personne du duc de Ripperda ; le roi, pour plus grande précaution, et pour empêcher d'autant plus l'évasion de ce duc, voulut provisoirement que les avenues de l'hôtel du susdit ambassadeur fussent occupées simplement par quelques soldats de ses gardes à pied , qui se contentèrent de se poster aux environs ; et en même temps, S. M. eut l'attention de faire savoir à ce ministre, que quelque assurée qu'elle fût de sa parole, dont elle ne se défiait nullement, elle avait cru devoir prendre cette précaution, de crainte que celles qu'il pourrait prendre de son côté, ne fussent pas suffisantes contre les tentatives que lo duc de Ripperda pourrait faire pour s'évader.
Après cela, le roi ordonna qu'on employât toute sorte d honnêtetés et de bons offices, pour engager amiablement cet ambassadeur à porter le duc de Ripperda à accepter les offres que S. M. lui faisait, de le mettre à couvert des insultes de la populace ; faisant entendre à cet ambassadeur que S. M. désirait Mautens, Causes célèbres. I. 13
que le duc sortit de son hôlel : à quoi le ministre britannique repartit, qu'ayant sondé , suivant les intentions de S. M., le duc de Ripperda, il en avait eu pour réponse, qu'effectivement il avait d'abord écrit à S. M. les raisons de sa retraite telles qu'on les a rapportées , mais que voyant présentement le roi irrité par la démarche inconsidérée qu'il venait de faire, et ayant tout lieu de craindre son indignation, il se trouvait réduit à ne point accepter les offres de S. M., et à se tenir* dans l'asile qu'il avait choisi pour la sûreté de sa personne.
Cette opiniâtreté si injurieuse à l'autorité d'un si grand monarque, qui n'employait que des moyens si doux et si débonnaires, au lieu du pouvoir qu'il avait en main, n'empêcha pas S. M. de faire renouveler les instances auprès de l'ambassadeur, afin qu'il sollicitât plus fortement le duc de sortir de son hôtel, et d'accepter sans aucune restriction les offres de S. M. : elle fit en même temps représenter à cet ambassadeur les conséquences de cette affaire , et le préjudice qu'en recevrait l'autorité que le roi doit avoir sur ses ministres, s'il souffrait impunément la témérité de celui-ci, en le laissant plus longtemps dans un lieu où il s'imaginait qu'il pouvait être en sûreté. D'ailleurs de quel scandale ne serait point un exemple qui semblerait autoriser chaque ministre de S. M. et de tout autre souverain, à manquer impunément à son devoir, dans l'espérance de se soustraire, au moyen d'une pareille immunité, à la juridiction de son maître, jusque dans sa cour, et môme sous ses yeux.
L'ambassadeur ayant répondu à ces secondes instances, que ses nouvelles sollicitations auprès du duc avaient été aussi inutiles que les premières, le duc se réduisait à supplier trèsrespectueusement S. M. de permettre qu'il se transportât pour quelques jours dans un couvent, pour avoir le temps d'établir d'une manière manifeste l'innocence de sa conduite ; ce qui ferait cesser le scandale que pourrait avoir causé sa retraite dans l'hôtel d'un ministre étranger.
Cependant S. M. ne voulant se servir de son autorité qu'après les plus sérieuses réflexions , se détermina à consulter son Conseil royal, pour savoir si les griefs qu'il avait contre le duc, étaient assez bien fondés pour qu'il pût le faire enlever par force de l'hôtel d'un ambassadeur, sans violer le droit des
gens , ni les privilèges accordés réciproquement aux ministres étrangers.
Pour cet effet, tous les membres qui composent le conseil royal de Castille s'étant extraordinairement assemblés, après avoir pesé mûrement le tout, ils donnèrent à S. M. leur avis, par lequel ils reconnaissaient le délit du duc pour un crime de lèse-majesté au premier chef, en existant peu qui l'égalassent dans les circonstances qui l'établissaient, et dans suites qu'on pouvait appréhender avec raison. Et comme il est indubitable que les criminels de ce genre ne peuvent jouir d'aucun asile, sans excepter môme celui des églises, il se trouverait par la suite des temps , que si Ton laissait introduire un usage si contraire au droit des gens, ce qui a été établi pour une plus étroite correspondance entre les souverains , tournerait à leur ruine et causerait leur destruction ; surtout s'ils permettaient que les privilèges accordés aux hôtels des ambassadeurs, par égard pour les souverains qu'ils représentent, en faveur des délits communs (ce qui pourtant ne se pratique pas dans toutes les cours) s'étendissent jusqu'à couvrir des sujets dépositaires des forces, des finances et des secrets de l'État, lorsqu'ils viennent à manquer au devoir de leur ministère : ce qui serait l'erreur la plus préjudiciable qui pût entrer dans l'esprit humain, et le plus généralement contraire à toutes les puissances do la terre ; puisque, si cette licence avait lieu, elles seraient obligées de maintenir, souffrir et tolérer dans leur propre cour tous ceux qui machineraient leur perte.
Il est évident que dans le cas dont il s'agit, et dans de si énormes circonstances, le roi d'Angleterre ne soutiendra pas son ambassadeur, ne fût-ce que pour le préjudice que produirait contre lui-môme un pareil exemple, si les criminels de l'espèce du duc étaient compris parmi ceux qui doivent jouir du droit des gens.
C'est sur des fondements aussi clairs, aussi solides, et aussi irréprochables que S. M., après l'avis unanime des directeurs de sa conscience , résolut que le duc de Ripperda fût tiré de l'hôtel du susdit ambassadeur, pour ôtre transféré au château de Ségovie : elle chargea de l'exécution de ses ordres l'alcade de la cour, Don Louis de Cuellar, chevalier de l'ordre de St.-Jacques,
CAUSE VI. 172IÏ.
soutenu par un détachement des gardes-du-corps, que commandait le maréchal-de-camp , Don François de Valanza, grandcommandeur de Castille dudit ordre de St. -Jacques, et adjudantgénéral des mêmes gardes, leur enjoignant que le 25 du courant, dès que les portes de l'hôtel de l'ambassadeur s'ouvriraient, ils eussent à s'y rendre, se saisir du duc de Ripperda, et l'en tirer, pour le mener avec une escorte convenable au château deSégovie, après avoir pris tous les papiers dont il pouvait être nanti, et dont il serait fait une exacte perquisition, soit dans ses coffres, soit ailleurs ; enjoignant très-expressément audit alcade, aussi bien qu'audit maréchal-de-camp, qu'au cas où de la part dudit ambassadeur ils trouveraient quelque résistance, avant que de passer à l'exécution de leurs ordres, ils eussent à user de toute l'attention et de tout le respect qu'on doit au caractère des ambassadeurs , mais que , si toutes ces marques de considération étaient absolument inutiles , ils eussent à passer dans l'hôtel, à l'aide des gardes qui les suivaient, en évitar tout désordre, et se rendre maîtres du duc de Ripperda.
Avant toutes choses , le roi m'ordonna de prévenir l'ambassadeur de cette résolution , et qu'il le déchargeait et relevait de la parole qu'il lui avait donnée. Cette déclaration fut suivie le même matin de la prise du duc de Ripperda , laquelle s'exécuta sans aucun bruit , et sans aucun scandale , par le même alcade qui, assisté du susdit détachement, conduisit le duc en carrosse au château de Ségovie, pour y rester en sûreté, sans prison et sans nulle incommodité, contre des craintes mal fondées auxquelles il n'avait pas eu raison de s'abandonner.
S. M. m'a ordonné d'informer V. Exc. de toutes les particularités de cet événement, afin qu'étant instruite delà régularité avec laquelle le roi a voulu que cette affaire fût terminée, aussi bien que des raisons qui l'ont fait agir, V. Exc. puisse faire part à S. M. britannique et à sa cour de la vérité du fait, et de tout ce qui est arrivé dans cette rencontre.
Jean-Baptiste de Oraisdayn.
Madrid, le 27 Mai 1726.
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N°. VIII
Extrait d'une autre lettre du marquis de la Paz, adressée au marquis de Pozzo Bueno, ambassadeur d'Espagne à Londres.
... Gomme le cas imprévu qui vient d'arriver uniquement par la témérité et la grande imprudence du duc de Ripperda , a été si contraire à l'inclination du roi, comme il parait très- clairement par toutes les circonstances qui l'ont accompagné, et que j'ai décrites très-amplement dans une autre lettre à V. Exc. ; et que le désir très-sincère du roi, pour conserver et maintenir l'harmonie et l'intelligence la plus étroite et la plus parfaite avec S. M. britannique, n'en ont point été altérées, S. M. m'a ordonné de notifier à V. Exc. que, quand vous rendrez compte à S. M. britannique de ce qui est arrivé, vous l'assuriez en même temps de l'amitié sincère et inaltérable que le roi de son côté conserve à son égard ; et pour lui en donner une preuve, V. Exc. doit lui représenter, le plus clairement qu'il sera possible, les égards que S. M. a eu la bonté de témoigner pour son ambassadeur et pour son hôtel , ayant différé si longtemps après que le duc s'y fut réfugié , de prendre une dernière résolution pour l'en tirer, quoiqu'il fût en son pouvoir de le faire dès le moment qu'il s'y était rendu ; S. M. étant informée que les privilèges des maisons des ambassadeurs ne s'étendent pas jusqu'au cas en question. C'est ce que V. Exc. aura à exécuter ponctuellement, car telle est la volonté expresse du roi.
Madrid, le 25 Mai 1 726.
N°. IX
Mémoire de M. Stanhope, adressé au roi d'Espagne. Sire,
Le soussigné ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. britannique ayant reçu ordre de communiquer à V. M. les sentiments du roi son maître , au sujet du refuge que le duc de Ripperda a pris dans son hôtel à Madrid , et de ce qu'il en a été enlevé par force, en vertu des ordres de V. M. ; et ayanl en même temps reçu la copie d'une lettre que le duc de Newcastle, ministre et secrétaire d'État, a eu ordre d'écrire à M. de
CAUSE Vi. 1720.
Pozzo Bueno , ministre de V. M. à Londres , et dans laquelle il expose amplement les sentiments du roi sur cette affaire, ledit ambassadeur juge qu'il ne pouvait mieux s'acquitter de ce devoir, qu'en remettant à V. M. la copie ci-jointe de ladite lettre, comme contenant littéralement tout ce qu'il lui a été ordonné de représenter à cette occasion, sans y rien ajouter de son chef, sinon de prier très-humblement V. M. de vouloir bien avoir égard aux solides et justes raisons qui y sont alléguées ; se promettant de la haute sagesse et justice de V. M. toute la réparation nécessaire de la violence faite aux immunités des ministres publics , et de lut faire communiquer la résolution que V. M. trouvera à propos de prendre dans ce cas important, afin qu'il puisse en rendre compte au roi son maître.
Fait à Madrid, le 13 Juillet 4726.
W. Stanhope.
Lettre du duc de Newcastle, secrétaire d'État de S. M. britannique,
au marquis de Pozzo Bueno.
Monsieur, j'ai remis au roi, il y a quelque temps, comme je l'ai déjà fait savoir à V. Exc. les deux extraits de lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, l'un concernant le refuge que le duc de Ripperda a pris dans l'hôtel de l'ambassadeur du roi à Madrid, et la manière violente dont il en a été enlevé par ordre de S. M. Catholique ; l'autre que vous me donnâtes en môme temps, contenant les assurances les plus fortes du désir de Sadite Majesté, pour conserver et entretenir une parfaite harmonie et bonne intelligence avec le roi mon maître. V. Exc. ne doit pas être surprise de n'avoir pas plus tôt reçu une réponse sur une affaire aussi importante que celle dont il s'agit, lorsqu'elle voudra bien se souvenir que, quoique la première lettre de M. Stanhope sur ce sujet fût de la même date que la vôtre , savoir du 25 Mai , elle n'est cependant parvenue au roi que le i 0 Juin au soir ; et que la cause de ce retard a été, que le courrier de l'ambassadeur, qui ne partit qu'une heure après celui qui avait été dépêché par votre cour, a été arrêté sept jours à Vittoria ; et même cette lettre, comme il parait par sa date, ayant été envoyée dans un temps où il se trou-
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vait dans une extrême perplexité, au sujet de ce qui venait de lui être fait, il ne pouvait qu'écrire en général et confusément dans l'embarras où il était, et se référait, pour une relation plus ample et plus particulière , a ce [qu'il enverrait par une personne qu'il promettait de dépêcher de Madrid peu de jours après. Vous concevez facilement, Monsieur, que S. M., avant que d'être exactement et entièrement informée du fait dans toutes ses circonstances, ne pouvait se déterminer sur la réponse qu'elle ferait touchant une affaire si délicate et si importante, qui intéresse si fort non-seulement la gloire et la dignité de cette couronne, mais aussi celle de tous les souverains, sans même excepter S. M. Catholique. Cette personne étant depuis arrivée , et le roi en ayant eu pleine information, j'ai présentement ordre de vous communiquer les sentiments de S. M. sur une affaire aussi désagréable.
Pour venir au fait , je dois commencer par vous dire , que S. M. ne prétend pas que les ministres publics puissent protéger des personnes qui sont au service des princes chez qui ils résident, ou qui sont accusées de quelque crime contre eux: et S. M. a remarqué avec plaisir , que son ambassadeur n'a jamais eu une telle pensée , comme il parait évidemment par la conduite de M. Stanhope envers le duc de Ripperda , lorsqu'à son retour de sa maison de campagne, il le trouva inopinément chez lui, avec l'ambassadeur de Hollande. S. Exc. commença par faire les perquisitions nécessaires, pour être parfaitement informée du cas, comme, dans quelle situation il était à l'égard de S. M. Catholique, et quelles raisons l'avaient porté à chercher cet asile , afin qu'elle pût mieux régler sa conduite à cette occasion , et juger s'il était convenable de lui permettre de rester dans sa maison.
La première question que M. Stanhope lui fit, et qui effectivement était la plus essentielle, fut, s'il avait encore quelque emploi, ou si en quelque manière que ce fût, il était encore au service de S. M. Catholique ; a quoi le duc répondit que non; que la veille S. M., sur sa demande, l'avait entièrement remercié et déchargé de tous ses emplois. La seconde question que S. Exc. lui fit, fut, s'U avait quelque lieu de croire qu'il fût en disgrâce et mal dans l'esprit du roi d'Espagne, ou s'il appréhendait que S. M. Catholique eût dessein de le charger de
quelque accusation, et de le faire poursuivre pour quelque crime ou malversation qu'il aurait commise dans son ministère ; parce que, dans l'un ou l'autre cas, il ne trouverait aucun encouragement, moins encore aucune protection de la part de S. Exc. Le duc lui répondit que, bien loin d'être disgracié, et encore moins soupçonné, ou en danger de se voir accusé d'aucun crime, le roi d'Espagne avait eu la bonté de lui accorder une pension de trois mille pistoles par an , en récompense de ses services ; et le duc s'apercevant que ce qu'il avait dit n'avait pas fait sur Vesprit de S. Exc. toute l'impression qu'il en espérait , il lui montra une lettre originale dont je joins ici la copie, et par laquelle le marquis de la Paz lui marque au nom de S. M. Catholique, que, suivant ce que le duc lui-môme avait désiré, S. M. consentait qu'il se démit de ses emplois, et lui faisait la faveur de lui accorder une pension de trois mille pistoles par an, jusqu'à ce qu'elle l'employât à l'avenir à son service, de la manière doDl cela lui paraîtrait le plus convenable. Tout cela n'ayant pas encore satisfait S. Exc. , elle voulut savoir les motifs qu'il avait pour venir lui demander la protection de son hôtel. Le duc répliqua que ce n'était par aucune crainte de quelque violence de la part de S. M. Catholique, de qui il venait de recevoir une marque aussi évidente de sa faveur et de sa bonté , que la pension qu'elle lui avait accordée ; mais qu'il craignait pour sa vie, à cause de la malice invétérée de ses ennemis, et la rage el la fureur de la populace , qui ce même jour-là avait insulté ses domestiques, et déclaré publiquement que la nuit elle irait attaquer son hôtel , et déchirer sa personne en pièces.
Quoique la susdite lettre du marquis de la Paz fût plus que suffisante pour convaincre M. Slanhope , que le duc de Ripperda n'était ni au service du roi Catholique, ni soupçonné d aucun crime, mais qu'au contraire S. M. Catholique venait de lui donner des marques toutes récentes de sa bonté ; cependant M. Stanhope, toujours soigneux de ne rien faire qui pût être désagréable au roi d'Espagne , ne voulut point permettre à ce duc une retraite dans son hôtel, sans on donner auparavant connaissance à S. M. Catholique , et sans être informé de ses sentiments sur ce sujet. 11 engagea premièrement M. de Ripperda à envoyer par écrit au secrétaire d'État les motifs de sa retraite, et le lendemain, 46 du même mois, S. Exc. eut à cette occasion au-
cAUSK vi. îTJi).
riience du roi d'Espagne. Après lui avoir fait un rapport exact et sincère de tout ce qui s'était passé entre lui et le duc, M. Stanhope fut assez heureux d'entendre de la propre bouche de S. M. Catholique , l'assurance que sa conduite ne lui avait point déplu, quelque raison qu'elle eût d'être mécontente du duc de Ripperda, pour s'être réfugié dans l'hôtel d'un ministre étranger. Le roi Catholique ajouta que le duc avait demandé un passeport pour pouvoir se retirer en Hollande ; mais qu'il ne pouvait le lui accorder, jusqu'à ce qu'il lui eût remis divers papiers importants pour son service, qu'il avait entre les mains ; et S. M. exigea de M. Stanhope de lui promettre qu'il ne permettrait point au duc de s'échapper de son hôtel , jusqu'à ce qu'elle eût fait faire une liste de tous ses papiers, et qu'elle les eût envoyé chercher, ce qui devait se faire le lendemain. M. Stanhope y consentit, et engagea sa parole pour garder sûrement la personne du duc de Hipperda. C'était là tout ce que le roi d'Espagne lui avait demandé. L'approbation de S. M. Catholique à tout ce que M. Stanhope avait fait , ne peut être plus fortement confirmée , que par la lettre dont je joins ici une copie, que le marquis de la Paz lui écrivit le même jour, et dans laquelle il lui dit, que S. M. Catholique avait une entière confiance dans la parole que S. Exc. lui avait donnée pour garder le duc de Ripperda dans son hôtel : et il lui apprend qu'il avait été résolu, pour plus grande sûreté, de poster quelques soldats dans le voisinage et les avenues de son hôtel ; l'assurant en même temps, que dans cette démarche il n'y avait pas la moindre défiance de la part de S. M., par rapport à S. Exc. ; mais que ce n'était uniquement que pour prendre une plus grande précaution contre les entreprises que le duc pourrait faire pour s'échapper.
M. Stanhope donc, en conséquence de ce que le roi Catholique lui avait fait l'honneur de lui dire dans l'audience qu'il venait d'avoir de S. M., ayant donné sa parole au duc de Ripperda qu'il pouvait rester dans son hôtel, aussi longtemps qu'il n'entreprendrait point de s'évader, ne pouvait rétracter cet engagement que par ordre du roi son maître, et nulle autre personne au monde n'avait droit de l'en décharger. Ainsi personne ne peut nier, qu'après tout ce qui s'était passé de part et d'autre, la force dont on s'est servi pour enlever ce duc de l'hôtel de S. Exc. sans en avoir auparavant obtenu, ou du inoins demandé
le consentement de S. M. britannique , doit être regardée comme une infraction au droit des gens.
Y. Exc. verra que votre cour même était de cette opinion, par les lettres du marquis de la Paz à M. Stanhope, du 18 et 21 du même mois , dont je joins aussi des copies ici. Il parait par ces lettres , quoique le roi Catholique eût commencé à concevoir de l'inquiétude du séjour du duc de Ripperda dans l'hôtel de S. Exc. , que cependant tout ce que S. M. Catholique avait requis d'elle, était d'employer les moyens de la persuasion pour l'engager à en sortir. Et M. Stanhope de son côté toujours ardemment disposé à faire tout ce qui peut être agréable au roi d'Espagne, sans exposer la gloire du roi son maître et son caractère d'ambassadeur, en violant la parole qu'il avait donnée en conséquence de ce que S. M. Catholique lui avait fait l'honneur de lui dire , remua si bien l'esprit du duc de Ripperda , conformément aux insinuations qui lui avaient été faites de la part de S. M. Catholique, qu'il le détermina à consentir à sortir de son hôtel, pourvu qu'il lui fût permis de se retirer dans un couvent. Je ne saurais cacher à Y. Exc. , combien le roi mon maître a été surpris de voir que cette proposition n'ait point été acceptée , ne pouvant concevoir aucune raison solide qui l'ait pu faire rejeter.
Mais ce qui a beaucoup plus surpris le roi mon maître, et ce qui rend le traitement fait à son ambassadeur d'autant plus blâmable, c'est qu'il ne parait pas qu'avant qu'on eût employé la force, après tout ce qui s'était passé de part et d'autre, on ait demandé dans les formes à son ambassadeur de livrer le duc , ou de lui faire quitter son hôtel : non pas même après la résolution prise par le Conseil de Caslille, par laquelle il était déclaré coupable du crime de lèse-majesté. Cette résolution même, ou ce qu'elle contenait, ne lui fut communiqué qu'au moment qu'un officier de justice, accompagné d'un officier militaire et de soixante gardes, étant entré dans l'hôtel de S. Exc, avec ordre de le forcer, lui remit une lettre du marquis de la Paz, dans laquelle il lui signifiait qu elle était déchargée de la parole donnée à 8. M. C, et que ces officiers avaient ordre d'enlever le duc de son hôtel, et de se saisir de tous les papiers dont il pouvait être en possession, en faisant une exacle recherche dans ses coffres et ailleurs. Cola fut exécuté sur le
champ, malgré la protestation de l'ambassadeur, qui demanda seulement que l'exécution fût suspendue, jusqu'à ce qu'il eût fait réponse a la lettre du marquis de la Paz, ce qui lui fut refusé.
S. M. se persuade que V. Exc. mAme, sans décider si M. Stanhope avait droit ou non de donner sa protection à M. de Hipperda, avouera qu'après tout ce qui s'était passé entre S. M. Catholique, ses ministres et M. Stanhope, il était nécessaire du moins , suivant toutes les règles , avant que d'envoyer des soldats à son hôtel, que la susdite résolution du Conseil de Castille lui eût été notifiée dans les formes, et que S. M. Catholique, en conséquence de cette résolution, s'était déterminée à faire enlever de force le duc de son hôtel, en cas qu'il ne voulût point le livrer; et qu'on aurait dû attendre qu'on eût vu l'effet que cette notification aurait produit, puisqu'il n'y a qu'une extrême nécessité, qui dans un tel cas, aurait pu justifier la violation des immunités de l'hôtel d'un ambassadeur.
Vous ayant ainsi représenté, Monsieur, sans aucun déguisement, le fait en question, en réponse aux extraits de lettres que vous m'avez donnés, le roi mon maître espère que, cette affaire étant mise dans son véritable jour, S. M. Catholique verra ou découvrira si clairement combien il est de son propre intérêt, comme étant une des puissances de l'Europe les plus respectables, de prévenir les conséquences qu'on pourrait tirer d'un pareil exemple de la violation des immunités des ministres publics, qu'il lui plaira de se charger elle-même du soin d'ordonner dans cette occasion toute la réparation nécessaire qui doit être faite, pour conserver les privilèges qui ont toujours été attaché à ce caractère. C'est ce que le roi mon maître attend de la sagesse et de la justice de S. M. Catholique, et que par là elle le mettra en état de répondre d'autant mieux de son côté aux assurances d'une amitié sincère et inviolable, que vous lui avez données de la part de S. M. Catholique , conformément aux ordres contenus dans les susdits extraits. Je suis avec la plus parfaite considération . etc.
Homes Newcastle.
Whitehall, le 20 Juin 1726.
Comme dans la relation du marquis de la Paz *) envoyée aux ministres étrangers à Madrid, on avait parlé de la part qu'avait eue dans cette affaire M. van der Meer, ambassadeur de Hollande, celui-ci crut de son devoir d'adresser la lettre suivante à ce premier ministre.
N°. XI
Lettre de M. van der Meer , ambassadeur de Hollande à la cour de Madrid, adressée au marquis de la Paz.
Monsieur, je vous aurais déjà accusé plus tôt la réception du factum que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, touchant l'affaire de M. de Ripperda , si M. le comte de Konigsegg n'avait point fait dire à M. Stanhopc, que tous les ministres étrangers qui se trouvent à Madrid s'assembleraient, afin de s'entendre sur ce qu'il y avait à faire sur la violence faite à l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre. J'attendais toujours le résultat de cette assemblée pour vous répondre; mais puisque la chose trâtne en longueur, et que M. le comte de Ktfnigsegg a sans doute, j'ignore le motif, changé d'avis, je ne puis, Monsieur, que vous réitérer tout ce que je vous- ai dit en présence de M. Stanhope, ne pouvant, en qualité d'ambassadeur, regarder la violence faite en cette occasion à l'hôtel de ce ministre que comme un acte manifestement contraire au droit des gens et aux immunités attachées à la personne et à l'hôtel des ambassadeurs et autres ministres publics. Je suis d'autant plus fondé à juger ainsi , que par toutes les lettres que vous avez écrites 5 M. Stanhope, nonseulement S. M. Catholique ne lui a jamais fait demander l'extradition du duc de Ripperda, mais que ce ministre n'y était accusé d'aucun crime qui pût autoriser la violation de son asile ; et ce n'est qu'après cette violence faite, que j'ai vu par le faclutn, qu'il avait été déclaré criminel de lèse - majesté , quoiqu en môme temps il ne fût pas prisonnier, et qu'il semble que son plus grand crime ait été de s'être réfugié chez un ambassadeur étranger.
Je dois également me plaindre à vous, Monsieur, de ce (juo
4) Voir N°. VII.
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cause vi. I72i ;.
ceux qui ont rédigé le facfwn, se sont servis des mots, « comme furtivement » en parlant de mes équipages ; terme très-choquant et offensant en parlant d'un ministre du premier ordre, et dont on n'aurait point dû se servir dans un faction dans lequel on ne doit rapporter que les faits tels qu'ils ont existé, sans les envenimer par des détails controuvés comme ceux-ci, attendu que mes équipages n'ont jamais été employés clandestinement, ou furtivement. Au surplus, Monsieur, j'ai envoyé à LL. HH. PP., mes maîtres, le factum, et leur ai rendu compte de toutes ces circonstances, ainsi que de celles qui ont eu lieu dans l'affaire de M. de Ripperda , et en attends les ordres qu'ils jugeront à propos de me donner. Je suis, etc.