‹ Causes célèbres du droit des gens (volume 3)Chapitre 33 sur 34 · TV · texte numérisé non relu

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Désaveu donné en 1 768^ à la conduite du comte de Vergennes, ambassadeur de France à Constantinople. ^ )

Lors des troubles qui agitèrent la Pologne à la suite de /élection de Stanislas Poniatowski , ses ennemis se confédérèrent en 1768, et les Turcs, pour les soutenir, déclarèrent la guerre à la Russie. Il s'agissait, de la part de la France, de les déterminer à cette démarche, et le duc de Choiseul,

1 ) GÉRARD DE Râyneval , Institutions du droit de la nature et des gens, T. H. p. 312. L'auteur dit à ce siyet, que ce désaveu donné à un homme non moins célèbre que M. d'Aranda, est d'autant plus remarquable qu'il était loin d'être mérite. '

alors ministre des affaires étrangères, mit dans cette vue, une somme considérable à la disposition du comte de Vergennes, alors ambassadeur à la Porte. Ce dernier refusa de la toucher. Il manda que la voie de la corruption était impraticable, qu'il serait inutile do la tenter. Cette conduite iut traitée de petitesse, d'ineptie, d'incapacité, et le rappel de Tambassadeur en fut Tefiet immédiat. Mais M. de Yergennes n'était pas reste oisif: il employa d'autres moyens plus honorables pour persuader le ministère ottoman ; et l'ambassadeur était à peine parti , que les Turcs déclarèrent la guerre à Catherine IL ^ )

Désaveu donné à la conduite du comte d'Arânda , ambassadeur de Charles Ifl, roi d Espagne, lors des négociations du traité

de Versailles du 20 Janvier 1783.

Lors des négociations de paix entamées en 1782, entre la France, l'Espagne et TAngleteiTC, le roi catholique avait exigé comme condition sine qua non, la restitution de Gibraltar contre un équivalent, et il laissa à la France lé soin de la négociation et de l'équivalent, en lui offrant pour dédommagement la partie espagnole de Saint-Domingue. Cette proposition fut agréée éventuellement, et on négocia en conséquence a Londres la cession de Gibraltar. Le ministère britannique accéda au principe ; et il ne s'agissait plus que de déterminer l'équivalent: la France en proposa deux, en laissant l'alter-

\) Après avoir quitté Constantinople , le comte de Vergennes écrivit au duc de Choiseul : La guerre a été déclarée h la Ruêêie, et telle était la volonté du roi, que fat exécutée dans tous les points ; mais je rapporte les trois millions qu*on m'avait donnés pour cela ; ^je n'en ai pas eu Ifesom. DE Garden, Traité complet de diplomatie, T. II. p. 57.

native au ministère anglais ; mais on craignit tout-à-coup en France que les équivalents proposés ne produisissent un mauvais effet, et n'excitassent des murmures. Le ministère anglais, de son côté, craignit également le mécontentement de la nation, par rapport à la cession d'une place à laquelle, malgré son peu d'importance réelle, malgré sa position, l'opinion nationale attachait un grand prix. Ainsi, en Angleterre comme en France , on désirait avec un vif intérêt de revenir sur ses pas ; mais on y voyait un obstacle invincible : c'était la volonté péremptoire du roi catholique. Confident de ce double embarras, et voyant l'espoir de la paix au moment de s'évanouir, le négociateur à Londres prit sur lui de saisir une occasion favorable pour offrir au ministère anglais son entremise à Versailles, malgré les sentiments bien connus de Charles III, .et le caractère inflexible de ce monarque ; mais ne voulant point se mettre en avant les mains vides, on l'autorisa à proposer les deux Florides pour prix du désistement. En transmettant cette proposition à Madrid, on prévoyait un refus , ou au moins des délais très-préjudiciables : on communiqua donc les deux propositions au comte d'Aranda ; et cet ambassadeur, malgré les instructions les plus impératives et les plus absolues, prit sur lui de déclarer au nom de son roi, qu'il renonçait à Gibraltar, et acceptait les Florides.'') Cette déclaration leva tous les obstacles , et la paix fut conclue malgré le mécontentement bien prononcé de la cour de Madrid. M. d'Aranda avait prévu ce mécontentement, et même sa disgrâce ; mais ces réflexions ne l'arrêtèrent point : il ne voyait que l'alternative de la guerre et de la paix pour un

O C'est en cette occasion que le comte d'Aranda s'exprima de la manière suivante sur la résolution qu'il prit : « 11 est des moments où il » faut savoir offrir sa tôte à sa patrie. J'accepte les deux Florides à la «place de Gibraltar, quoique ce soit contraire à mes instructions, et je » signe la paix. » De Flassan, Hist gén, de la diplomatie française, T. VI. p. 327.

simple objet de convenance ; il voyait également la chute de deux ministères désirant franchement, au mépris de basses intrigues pour la prolonger, la fin d^une guerre ruineuse, et devenue sans objet par la reconnaissance de Tindépendance des États-Unis. L'histoire fournit peu d'exemples d'un tel caractère et d un tel dévouement ; et elle doit placer le comte d'Aranda parmi les hommes qui se sont illustrés dans la carrière politique. ^ )

Différend survenu eu 1763 eH 764, entre les États- Généraux

des Provinces- Unies des Pays-Bas et le landgrave de Hesse-

Cassel, au sujet de l'arrestation du comte de Wartensleben,

ministre de LL. HH, PP. auprès du cercle du Haut-Rhin, *)

La baronne de Gœrtz décédée à Francfort le 31 Décembre 1762, avait destiné tout le fond de sa succession h rérection d'un chapitre pour des dames nobles. Elle institua le comte de Wartensleben, ministre des États- Généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas auprès du cercle du Haut- Rhin, directeur de ce chapitre, exécuteur de son testament et administrateur de tous ses biens, avec un plein-pouvoir illimité, par lequel elle l'autorisait à la représenter à tous

Rappelé à Madrid en 4784, Je comte d'Àranda reçut le titre honorifique de conseiller d*État et vécut dans une sorte de disgrâce. Toutefois, au mois de Mars 4792, il remplaça le comte de Floridablanca, premier ministre , et fut bientôt après remplacé par Don Manuel Godoy, devenu plus tard Prince de la paix. Il y opposa fortement à la guerre contre la France, fut exilé à cette occasion sur ses terres en Aragpn, et y mourut en 4794.

2) Cette relation est un extrait de la relation trés-circonstanciée , accompagnée de nombreux documents, publiée dans Touvrage allemapd de G. F. DE Martens « Erzàhlungen merkwurdiger Recht^fàlle des neuen Eurapàischen Vôlkerrechts » T. I. p. 470, et du Mercure hisL et polit, 4763 et 4764

égards, ratifiant d'avance tout ce qu^il jugerait à propos d*or~ donner après sa mort, et l'exemptant expressément de rendre compte de son administration à qui que ce fût, — qu'à Dieu et à son chapitre.

L'empereur confirma cette fondation pieuse, et lui accorda la liberté et la protection que la fondatrice avait sollicitée. Cette dame était entièrement dégoûtée de son séjour en Hesse, par suite^de divers désagréments qu'on lui avait fait essuyer à Cassel , surtout par le fait d'un prêt forcé , auquel un nommé Fischer, tapissier de son état, la voulut contraindre le pistolet à la main. Elle exigea du comte de Wartensleben le serment solennel d'employer tous ses efforts pour retirer sa fondation de la Hesse, en la transférant, sinon en terre immédiate, au moins dans un autre pays protestant La triste expérience qu'elle avait faite des sentiments du gouvernement de Cassel à son égard , ne lui laissait aucun doute, qu'il mettrait opposition à l'exécution de ce projet : l'événement n'a que trop justifié ses craintes.

Le 26 Décembre, la baronne de Gœrtz remit au comte de Wartensleben un blanc signé par elle, pour qu'il se mit en possession de trois coffres qu'elle avait laissés à Hombourg (en Hesse) et au sujet desquels elle avait témoigné de constantes inquiétudes. Le comte de Wittgenstein, colonel au service de France, voulut bien se charger de cette commis-^ sion. Il partit, et arriva sur les lieux muni de ce pleinpouvoir, que l'homme d'affaires de madame de Gœrtz reconnut valable, en livrant immédiatement les coffres réclamés, lesquels toutefois ne renfermaient que quinze mille écus et quelques papiers, au lieu de trois cent mille que Ton s'était flatté d'y trouver. L'homme d'affaires aidait à les charger sur la voiture, lorsque le baillif de Hombourg survint et les fit enlever de force. Le comte de Wittgenstein , étonné de ce que l'on pût défendre à un propriétaire de jouir ou de disposer de

ses biens, se prévalut de son plein-pouvoir vis*k-vis du baillif, et concevant quelque doute sur la fidélité de Thomme d^affaires, il jeta le plein-pouvoir sur la table et le somma de nouveau de reconnaître la signature de sa maîtresse en présence du juge et du maître d'hôtel de madame de Gœi*tz, dont il s'était fait suivre pour cet effet ; mais comme on se doutait à Cassel du dessein de la défunte, on avait donné des instructions depuis longtemps, pour que les baillifs s'opposassent à l'exportation des deniers. Pour pallier les vues intéressées de la régence de Hesse, on argua de faux le pleinpouvoir ; « or » (dit l'auteur de cette relation) « l'effronterie avec » laquelle on ne rougit pas de flétrir, par une accusation aussi » noire qu'indigne, la réputation de gens de qualité et d'hon- )) neur, prouve, que l'on se crut au-dessus de toutes les con- » sidérations à garder : mais alors pourquoi permit-on au » comte de Wittgenstein d'apposer son cachet h, côté de celui » du baillage, si on ne le croyait pas dûment autorisé ? On » ne fit nullement mention de cette supposition. Ce fut donc, ))en ayant recours à une odieuse calomnie, que l'on voulut y> excuser un acte si opposé au droit de propriété. Le comte )) de Wartensleben, pendant son séjour en Hesse, dans la » crainte de se voir confondu peut-être lui-même par dis- » crétion pour le landgrave , a-t-il évité de dire qu'il ne » l'ignorait pas. »

La publication du testament ayant été faite, la ville de Francfort ne balança pas à délivrer à l'exécuteur testamentaire tout ce qui se trouvait dans la maison mortuaire à Francfort, et ce fut avec pleine connaissance du magistrat de cette ville, que le comte de Wartensleben y fut mis en possession de la succession, dont il transporta ouvertement une partie à Mayence, et en fit faire un inventaire. M. de Wartensleben observa vis-à-vis le gouvernement hessois les mêmes formalités et les mêmes égards qu'il avait eus pour le magistrat

de Francfort, et après que le gouvernement hessois eut fixé un terme de six mois pour les oppositions qui pourraient être apportées à Texécution du testament, sans que personne comparût, il donna un décret d'émission, en vertu duquel le comte se rendit premièrement à Hombourg, où le baillif lui remit les coffi'es y déposés, et que le comte de Wittgenstein avait scellés. M. de Wartensleben trouva plus de difficultés à Cassel. Le testament portait, que la défunte destinait sa maison à Hombourg à l'érection du chapitre, si Son Altesse Sérénissime le landgrave voulait lui accorder Tautorisation, qui serait demandée par le directeur, lequel, était^il ajouté, pourrait transférer le chapitre en tout autre endroit, s'il le jugeait convenable, et bien entendu, d'ailleurs, qu'il resterait toujours facultatif aux dames chanoinesses de pouvoir sortir du pays selon leur bon plaisir, si elles trouvaient à s'établir plus avantageusement dans une autre localité. La régence de Hesse déclara, — et avant elle, le landgrave avait déclaré, avec moins d'ambiguité encore, — qu'on n'admettrait de cet ailicle du testament que ce qui regardait Hombourg , et que tout le reste serait considéré par eux comme non existant. Il fut donc exigé du comte de soumettre le tout à la décision de S. A. S. à laquelle il rendrait compte de son administration. Le magistrat de Francfort qui aurait pu former les mômes prétentions peut-être avec plus de raison, ne le fit pas. On voulut de plus à Cassel que le chapitre fût institué en Hesse, et l'on ne s'expliqua pas en ce qui concernait la libre sortie. Comme le comte voulut rester fidèle à son serment, ce différend donna lieu à plusieurs pourparlers, ainsi qu'à quatre mémoires , qu'il présenta directement au landgrave , par l'intermédiaire de ses ministres, auxquels seuls, et non à la régence , à laquelle S. A. S. l'avait renvoyé. Peu après cependant le landgrave intervint personnellement en quelque sorte; ce fut pour faire redemander, par son secrétaire

l'argent qui avait été délivré au comte à Hombourg. Celui-ci ayant répliqué, qu'il en avait déjà disposé par voie hypotliécaire dans le pays, entre les mains de personnes qui lui avaient été recommandées par des membres de la régence même, ce que les ministres n'ignoraient point, le secrétaire déclara que, si le comte ne rendait pas l'argent, on serait obligé d'employer les moyens de coercition sur lesquels on s'était déjà concerté avec le gouverneur de la ville.

Nous ne suivrons pas, dans leurs phases diverses, les démarches que le comte de Wartensleben fut dans Ja nécessité de faire : après ce qui précède , c'est au fait qui intéresse exclusivement le droit des gens, violé dans sa personne, qu'il nous faut arriver.

La régence de Cassel qui avait à cœur de conserver dans le pays toute la fortune de la baronne de Gœrtz , se montra fort irritée de la résistance de M. de Wartensleben. Après avoir fait enlever des mains du juif Herz, de Cassel, une somme de 6000 écus que le comte lui avait remise pour la convertir en or, la régence envoya un de ses secrétaires suivi d un détachement de soldats chez M. de Wartensleben, avec injonction de lui demander son épée el de visiter ses papiers. — a Le secrétaire »^ (dît le rédacteur de la relation que nous empruntons au Mercure historique, et dont nous retrouvons une partie dans l'ouvrage de Moser) ^) «comm^ça

4) Moser, dans son ouvrage <i EurapàUches Vôlkerrecht ï> T. ÏV. p. 430 a cherché à justifier la mesure de coercition contre M. de Wartensleben, en disant qu'elle aurait dû être prise alors même qu'il eut été accrédité à la cour de Cassel («ce qui n'était pas», dit ce publiciste), car il faudrait alors qu'on établit un nouveau droit des gens, qui permit à un ministre public de s'autoriser de ce titre « d'ailleurs si respectable » pour priver le pays, par l'exportation des biens provenant d'étrangers, de se soustraire à l'autorité souveraine du prince, ou à celle des tribunaux, et mettre ce prince dans le cas d'avoir recours, pour de tels faits, au souverain de ce ministre. — Certes, ces assertions, ou plusieurs d'entre eUes au moins, étaient fort contestables, et bien qu'il ait été avancé que M.

«par fouilier partout, prit de force ce qu'il voulait; et en » vertu d'un décret exprès se crut autorisé à ne pas exempter » de sa perquisition les papiers d'État, dont le comte sauva » pourtant la partie qui se trouva renfermée dans sa cassette.

» Violence qui n'a point d'exemple ; car il n'y a pas de na- » lion qui n'ait regardé comme sacré le cabinet d'un ministre » public. L'officier avait ordre de ne pas quitter le comte, ni )) jour ni nuit, et les soldats furent disposée dans la maison. » L'habitation d'un ministi*e public, regardée généralement )) comme un asile, devint, k Cassel, une espèce de corps » de garde. Personne n'osa l'approcher. On refusa môme » aux parents du comte de Wartensleben de venir chez lui, » et ce qui n'est défendu nulle part aux plus grands criminels, » lui fut interdit : savoir la consultation avec son avocat, au- » quel il n'a pu parler qu'en présence du secrétaire de la » régence. Il faut avoir une bien mince idée de la justice de » sa cause, pour recourir à des moyens pareils. L'officier » prit l'inspection de toutes les lettres que le comte écrivait, » avant de leur donner course à la poste ; il devait en effet » les communiquer préalablement au secrétaire de la régence, » ou même au gouverneur de la ville. On lui refusa des » chevaux de poste pour envoyer un courrier à La Haye , et » l'ordre fut donné à toutes les portes de la ville de ne laisser » sortir aucun de ses domestiques. Le droit des gens justi-

de Wartensleben n'était pas accrédité spécialement à la cour du landgrave de Hesse^ le souverain de ce pays, avant d'ordonner les mesures qui furent prises à son égard , ne devait-il pas considérer que ce diplomate était ministre-résident des États-Généraux des Pays-Bas auprès du cercle du Haut-Rhin*), accrédité dés lors, prés les princes co-directeurs du cercle, et que le landgraviat de Hesse appartenait au cercle du Haut- Rhin?

*) Le cercle du Haut-Rhin se composait de l'électorat Palatin , de l'évôché deWorms, des landffraviats de Hesse, des principautés de Nassau, du duché de Deux-Ponts, des évêcnés de ^pire, de Bâie et Fulde, et de la ville de Francfort, où s6 tenait rassemblée des États du cercle du Haut-Rhin, sous la présidence soit de l'électeur Palatin, qui résidait habituellement à Simmern, soit ae révoque de Worms, Tun et l'autre co-directeurs du cercle.

Martens, Causes célèbres. II. ^S

iii CAUSES DIVEUSES. M.

» fierait à peine un procédé pareil en temps de rupture pu- » bliquc. Son courrier pai^vint a se sauver par les égouts, » marcha toute la nuit à pied jusqu'à la première porte, et » arriva h Mayence pour donnei- quelques nouvelles à l'épouse j> de son maître. »

Le comte de Wartensleben obtint enfin de pouvoir sortir des arrêts où il était retenu, lorsqu'il eut signé rengagement (conti-e lequel il protesta aussitôt qu'il fut libre), d'exécuter le testament de la baronne de Gœrtz quant à lia fondation en liesse, du chapitre des dames nobles y en se conformant d'ailleurs, h cet égard aux volontés et prescriptions de la régence et du landgrave.

Les États-Généraux se montrèrent fort offensés de l'arrestation de M. de Wartensleben, considérant le procédé du landgrave comme une violation du droit des gens, et une offense pour eux. Le landgrave protesta que ce diplomate n'était point accrédité h sa cour (ce que ne voulurent point admettre les États -Généraux), et que, d'ailleurs, il avait, comme exécuteur testamentaire de la baronne de Gœrfz, reconnu la juridiction de la régence de Hesse-Cassel.

Les États-Généraux réclamèrent une satisfaction ; le landgrave, de son côté, prétendit avoir droit lui-même à une satisfaction personnelle de la part du comte de Wartensleben, et déclara au surplus que, dans toute cette affaire les droits et la dignité de la république des Provinces-Unies des Pays- Bas n'avaient en aucune manière été lésés. Les États-Généraux insistèrent toutefois ; et le landgrave se décida enfin à envoyer le baron de Moser, son conseiller privé, à La Haye, avec le caractère d'Envoyé chargé spécialenient de régler cette affaire. M. de Moser, après s'être refusé à diverses prétentions soulevées par les États-Généraux , dans des conféreôces tenues à cet effet, il ftit convenu enfin ^ que l'Envoyé du landgrave admis en présence d'un certain nombre de dé-

pûtes des États-Généraux, assis et rangés vis-à-vis de l'Envoyé, assis lui-même, ferait la déclaration qui fut arrêtée, et que nous reproduisons sommairement ici, ainsi que les journaux du temps la publièrent. ^ ).

« S. A. S. le landgrave régnant de Hesse-Cassel a appris » avec tout le regret que devaient lui inspirer les sentiments » d*estime et d'amitié qu'il a voués de tout temps aux États- » Généraux, le mécontentement de LL. HH. PP. à Toccasion » de la conduite de la régence avec le comte de Wartens- » leben. Comme S. A. S. a toujours été fort éloignée de se » prêter à un acte de nature à blesser un État ami et voisin, ))Elle m'a envoyé expressément, pour déclarer que dans ce » qui s'est passé. Elle n'a eu, en rien, l'intention d'offenser » la république , ni voulu qu'il fût porté le moindre préjudice » à son droit d'ambassade , ni à sa dignité. S. A. S. espère » donc et se flatte que LL. HH. PP. trouveront cette décla- )) ration conforme en tout au désir sincère qu'Elle éprouve » de conserver l'amitié et la bienveillance des Etats-Généraux, » tant dans le présent que pour l'avenir.»

Quelques jours après M. de Moser fut invité à se rendre à la salle des conférences, et y reçut la contre-déclaration suivante :

« Satisfaits de la déclaration faite par M. de Moser, les » États-Généraux déclarent de leur côté à l'Envoyé de S. A. S. » qu'il est fort agréable à LL. HH. PP. que le différend sur- » venu entre Elles et S. A. S. soit applani et terminé ; que la » bonne harmonie, Fintelligence et l'amitié qui, de tout temps, » ont existé entre Elles et la sérénissime maison de Hessc, » soient rétablies ; et que LL. HH. PP. feront tout ce qui sera y> en leur pouvoir pour les rendre inaltérables. »

i) V. Mercure hist, et polit. 4764.

430 CAUSES DIVERSES. Vif.

Altercation survenue en 1764, entre r archevêque de Gnesen, Primat de la diète de Pologne, et F ambassadeur de France,

suivie du rappel de ce dernier. ^)

Le marquis de Paulmy, ambassadeur de France prës la république de Pologne, ayant eu le 7 Juillet 1 764, une audience particulière du prince-primat, en présence d'un grand nombre de sénateurs, lui déclara, que le roi son maître, ne reconnaissant point la présente assemblée des États comme représentant le corps complet de la république , il devenait inutile que son ministre s'arrêtât plu8 longtemps à Varsovie. Le prince-primat répondit sur le même ton, en déclai^nt que les États assemblés, représentant parfaitement la république, ne reconnaissait plus pour ambassadeur le ministre de S. M. ; il termina d'ailleurs sa réponse par ces mots : « Adieu , M. le marquis. » — M. de Paulmy d'Argenson répliqua simplement : <c Adieu, »M. Tarchévéque de Gnesen >>. A peine l'ambassadeur se fut-il retiré, qu'on envoya défendre à la garde de lui présenter les armes et de battre aux champs.- L'ambassadeur quitta Varsovie le jour suivant pour retourner à Paris ; de son côté le prince-primat expédia un courrier pour Versailles, porteur d'une lettre, adressée au roi, et d'une autre pour le duc de Praslin , ministre des affaires étrangères ; cette dernière ren- . ferniait tous les détails sur ce qui s'était passé entre son éminence et l'ambassadeur de France.

Lettre du prince-primat au roi de France, du 9 Juin 4764.

Sire, je souhaiterais que le profond respect que je porte à V. M. , vous fût aussi connu qu'il est véritable. Dans la crainte que des fausses insini^ations ne déguisent les faits à

4) Mercure Mst. et polit. 4764, T. I.

vos yeux, je m^empresse , sire, de vous en présenter le récit fidèle dans Texposé ci-joint, que je mets à vos pieds, avec l'assurance de la vénération sans bornes, avec laquelle je suis, etc. (Suivait If exposé.)

Lettre du prince-primat au duc de Praslin, du 9 Jui7i 1764.

J*ai rbonneur d'envoyer à V. Exe. le sieur Dlusky, gentilhomme polonais, capitaine des dragons au service de la république, et de vous le recommander comme porteur de cette lettre, dont le contenu est pour moi de la plus grande importance.

J'apprends que M. le marquis de Paulmy, ci-devant ambassadeur de S. M. Tr. Ghr. en Pologne, doit avoir publié un récit de la dernière visite qu'il m'a faite , qui , s'il est tel qu'on ledit, n'est pas celui des faits, tels qu'ils se sont passés : le profond respect dont je fais profession envers S. M. Tr. Chr. , ce que je dois à la place que j'occupe et surtout à la vérité, me font un devoir pressant de l'éclaircissement que je donne à cette circonstance , dans laquelle je me flatte d'éprouver de la part de V. Ëxc. toute l'équité et la prudence qui la caractérisent ; c'est à ces qualités autant qu'à cdle de votre charge que je m'adresse, pour prier V. Exe. de faire agréer à S. M. Tr. Chr. la lettre que je prends la liberté de lui écrire, dont elle trouvera la copie dans cette dépêche, ensemble avec celle de l'exposé qui en fait l'objet. Il ne me reste qu'à souhaiter au plutôt une réponse favorable, et de vous voir convaincu des sentiments distingués, dans lesquels je suis, etc.

L'officier envoyé par le Primat à Versailles ne fut point reçu. Le ministre se borna à écrire la lettre ci-après à M. de Hinsius, Résident de France à Varsovie.

« Vous pouvez juger, monsieur, de ma surprise en recevant les différentes dépêches qui m'ont été remises par le courrier de M. le marquis de Paulmy. Cet ambassadeur a exécuté fidèlement les ordres qu'il a reçus : je lui avais mandé , de la part du roi, de faire à M. le Primat une visite et de lui an-

nonccr que la république étant divisée et la ville de Varsovie livrée à des troupes étrangères, S. M. jugeait que son ambassadeur ne pouvait y rester décemment, et qu'en conséquence elle lui ordonnait de se retirer, jusqu'à ce que le calme et le bon ordre y fussent rétablis. Telle est littéralement, monsieur, l'instruction que j'ai envoyée à M. le marquis de Paulmy ; et je vois, par vos relations, par les siennes et par tout ce qui m'est revenu de Varsovie, qu'il s'y est exactement conformé. Ces expressions n'ont rien de choquant pour M. le Primat, pour la nation polonaise, ni pour aucun particulier. C'est une vérité malheureuse qui peut affliger, mais qui n'o£Pense personne; et, quand on aurait ajouté que la république n'existe plus, qu'elle est insubsistante, on aurait dit une chose trèsvraie, qui ne peut être contestée par quiconque, à la plus légère notion des lois de la Pologne, et qui ne peut blesser que ceux qui se sentent coupables de l'infraction de ces lois. Ainsi, M. le marquis de Paulmy, en exécutant ces ordres, a rempli son devoir autant que M. le Primat a manqué au sien, en s'écartant des égards et du respect qu'il doit à la couronne de France. Après une insulte si caractérisée, ai publique, aucun ministre français ne peut rester en Pologne ; et l'intention du roi est, monsieur, que vous quittiez Varsovie sans perdre de temps et sans voir M. le Primat. Vous pouvez lui ftûre part de vos ordres par écrit et lui déclarer que S. M. se réserve de faire connaître, en temps et lieu, ses intentions sur la réparation qu'elle est en droit de prétendre, ainsi que ses sentiments sur tout ce qui s'est fait en Pologne depuis le commencement de l'interrègne.

» Vous êtes sans doute instruit, monsieur, que le sieur Dlusky, gentilhomme polonais et capitaine des dragons au service de la république, a été dépêché de Varsovie, le 3 de ce mois, par M. le Primat, pour me remettre un paquet qui contient une lettre à mon adresse, et une pour le roi, avec un exposé des faits relatifs à la visite rendue par M. le marquis de Paulmy à ce prélat le 7 Juin 1764, ainsi que la copie de ces pièces pour moi. Cet officier, monsieur, est en effet arrivé ici et m'a remis le paquet dont il était chargé. M. le Primat cherche à justifier sa conduite en niant les faits: mais ce n'est pas ainsi que l'on répare dés torts aussi constants et aussi publics.

11 reproche à M. de Paulmy de ne lui avoir pas remis de • lettre de créance pour lui et la république à son arrivée à Varsovie. L'ambassadeur du roi avait. des lettres de créance pour les États et pour le sénat: il en a remis les copies à ïtf. le Primat ; il attendait une occasion favorable et légale pour remettre les originaux; et, quant à M. le Primat, il n'avait point de lettres de créance à lui remettre, parce que le roi accrédite un ambassadeur auprès du roi de Pologne et de la république, mais non pas auprès du Primat. Ce prélat fait encore à M. le marquis de Paulmy des reproches de partialité*: mais vous connaissez mieux que personne, monsieur, combien ces reproches sont mal-fondés ; le sentiment du roi sur les affaires de Pologne et Fintérôt sincère que S. M. a toujours pris au bonheur d'une nation qu'elle regarde comme son ancienne alliée, sont constatés par les écrits publics, et prouvés par sa conduite soutenue et impartiale ; on ne peut jamais soupçonner ses ministres d'avoir agi d'après d'autres principes et de s'être écartés de leurs instructions. Enfin, monsieur, M. le Primat expose tout ce qui s'est passé dans cette visite, d'une manière très-différente du compte qui nous en a été rendu : mais S. M. ne peut révoquer en doute l'exactitude et la fidélité des rapports qui lui sont faits par son ambassadeur et son Résident, et qui sont d'ailleurs confirmés par toutes les relations qui nous sont venues de Varsovie et des autres pays ofi la connaissance de cette étrange scène est parvenue.

«D'ailleurs, quand on pourrait élever quelque doute sur une partie de la conversation, M. le Primat avoue lui-même avoir dit à M. de Paulmy qu'il ne le reconnaissait plus pour ambassadeur, et qu'en conséquence il lui dit: Adieu, M. le marquis de Paulmy; or, monsieur, ce seul fait est la condamnation de M. le Primat. M. de Paulmy n'était point rappelé ; il s'absentait pour quelque temps de Varsovie par les ordres du roi son maître. Il n'avait point remis de lettres de rappel. Lors même qu'il en aurait remis, il aurait dû jouir des honneurs et des prérogatives d'ambassadeur jusqu'à la frontière de Pologne ; et il n'appartient pas à un archevêque de Pologne, chef passager de la république, de reconnaître à son gré, ou de ne pas reconnaître Fambassadeur du roi:

440 CAUSES DIVERSES. VllI.

ce caractère est indépendant de là volonté ou du caprice d'un Primat do Pologne, qui doit en tous temps et en toutes * circonstances, respecter Tambassadeur d'un grand monarque. Ce tort est constaté par Faveu même de M. le Primat; et il ne peut le justifier. Au surplus, monsieur, S. M. est fort audessus d'une pareille insulte qui ne peut pas même effleurer sa dignité. Dans le fond, les procédés de M. le Primat sont fort indifférents; ce prélat s'est oublié un moment; un moment de repentir peut tout effacer : mais S. M. n'a pu recevoir sa lettre ni permettre à son Envoyé de lui faire sa cour et elle persiste dans la résolution qu'elle a prise de rappeler tous ses ministres de Varsovie. »

En recevant cette dépêche , le Résident de France à Varsovie s'empressa d'écrire au Primat la lettre suivante.

Monsieur,

Je ne puis mieux faire connaître à V. A. les motifs de mon départ précipité qu'en lui envoyant la copie des ordres que j'ai reçus de ma cour par un courrier. Après m'être acquitté de ce qui m'a été prescrit à cet égard, V. A. me permettra de l'assurer du regret que j'ai personnellement, de ne pouvoir prendre congé d'elle, ni de lui témoigner autrement que par écrit, le profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

De Varsovie, le 16 Juillet 1764.

Restitution faite par la France d'un vaisseau amiral turc

à la Porte, en 1761.^)

L'ambassadeur de France à Constantinople, M. de Vergennes, entretenait dans ses bonnes intentions, le grand-seigneur Mustapha III , dont un ' agent du roi de Prusse s'efiforçait k

1) De Flâssân, Hiêt, gén. de la diplomatie française. T. V.

tourner les armes contre F Autriche et la Russie. Les liens de rantique alliance entre la France et la Porte avaient été res- * serrés ; et les vaisseaux français trouvaient, seuls dans les ports ottomans, une sûreté que la crainte des Anglais faisait refuser par la Porte aux vaisseaux des alliés du roi. Un événement que la prudence humaine ne pouvait prévoir, pensa renverser en un instant Touvrage de plusieurs années d'application et de prudence.

Le 'grand-seigneur avait envoyé le capitan-pacha recueilhr les tributs dans les différentes lies de TArcbipel. 11 montait un superbe vaisseau tout nouvellement construit et portant soixante - quatorze canons. Arrivé h. Stancho,^) il descendit à terre avec une partie de son équipage pour assister à la prière du midi. Les esclaves chrétiens employés à . la manœuvre du vaisseau conçurent tout à coup le hardi projet de s'en emparer. Ils n'étaient que quatre-vingts ; mais le courage suppléa au nombre. Ils exécutèrent leur dessein avec intrépidité, massacrèrent ou précipitèrent dans les flots , les Turcs restés à la garde du vaisseau, coupèrent les* câbles qui le retenaient, et s'éloignèrent avec précipitation à la faveur d^un vent très-frais du nord. Le capitan-pacha voulut en vain voler à leur poursuite ; il ne se trouva aucun vaisseau de guerre dans le port de Stancho , et il fut obligé de retourner h Gonstarïtinople , sur un bâtiment albanais.

Le grand-seigneur apprit avec des transports de fureur l'enlèvement de son vaisseau. « Il est étrangement affecté, » écrivait M. de Vergennes, de la perte de son vaisseau amiral, » qu'il appelle son trône de la mer ; et il a, dit-on, la faiblesse » d'en tirer un fâcheux présage pour celui qu'il occupe sur la » terre. »

2) lie de r Archipel, sur les côtes de Natolie, peuplée de Tiu:cs et do Grecs.

Le capitan-pacha fut révoqué sur-le-champ. Muslapha- Aga, grand-écuyer du sultan, fut chargé d'aller prendre le commandement de la flotte, et de renvoyer à la Porte son infortuné prédécesseur, qui paya de sa vie sa négligence. Sa tôte et celle de son capitaine de pavillon furent exposées dans une des cours du sérail.

On fut quelque temps incertain à la Porte sur le sort du vaisseau amiral. Le ministère, en vue de calmer la multitude, fit répandre le bruit qu'il avait été retrouvé sm* la côte de Candie, abandonné par les esclaves chrétiens, qui en avaient emporté tous les effets; mais la vérité perça enfin, et on apprit avec certitude qu'il avait été conduit dans le port de Malte.

On faisait une procession solennelle dans cette tie, à Toccasion de l'avènement de Charles III au trône d'Espagne, et de Ferdinand IV, à celui des Deux-Siciles, lorsqu'on aperçut en pleine mer, un gros vaisseau portant pavillon turc. Quatre galères armées furent envoyées à sa rencontre, pour prévenii* toute surprise. Ce bâtiment était le vaisseau enlevé par les esclaves chrétiens. Ils avaient résolu d'en faire présent à la religion de Malte, et ils arrivaient à la vue de cette lie, après dix-huit jours d'une navigation laborieuse. Us dressèrent une espèce de convention acceptée par le grand-maltre , dans laquelle ils stipulaient la liberté de cinq esclaves turcs, demandaient la permission de faire bâtir une chapelle en l'honneur de la Vierge, à laquelle ils attribuaient leur délivrance, et se reposaient sur la générosité du grand-maltre du soin de les récompenser de leur courage.

Le grand-maitre fit purifier le vaisseau, on l'exorcisa, et on le baptisa. Il fut nommé le Saint- Sauveur, donné à l'ordre, et destiné à servir contre ses premiers maîtres. — La France n'avait ni participé k l'enlèvement du vaisseau, ni au parti pris par les esclaves de le conduire à Malte ; et cependant

M. de Vergcnncs avait déjà témoigné au duc de Choiseul, la crainte qu'il avait que le poids de cette affaire ne retombât sur le roi. Le motif de ses conjectures était que la France ayant, par sa recommandation, procuré autrefois la liberté dun pacha de Rhodes conduit à Malte, les Turcs nullement instruits de la constitution politique des États, en avaient conclu que le roi de France exerçait sur Fordre de Malte un droit de souveraineté à peu près semblable à celui que la Porte affecte sur les barbaresques ; et il y avait lieu d'appréhender que les Turcs n'abusassent de cette fausse idée pour demander au roi la restitution de leur vaisseau. Les pressentiments de M. de Vergcnnes ne tardèrent pas à se vérifier, mais il était loin <de prévoir les menaces hautaines dont la Porte accompagnerait sa demande.

Le drogman ou interprète de la Porte se présentant tout a coup de grand matin chez M. de Vergennes , exposa d'abord en termes modérés Tobjet de sa mission, et dit que le grand-seigneur encouragé par la considération de l'ancienne amitié qui existait entre la France et la Porte, s'adressait au roi pour obtenir la restitution de son vaisseau amiral.

M. de Vergennes assura le drogman de l'empressement qu'aurait le roi de donner à la Porte en toute occasion, des témoignages de son amitié ; mais il ajouta que le vaisseau n'était pas en son pouvoir , et que sa restitution ne dépendait pas de lui ; que l'ordre de Malte était indépendant, et ne reconnaissait pour souverain que le grand-maltre , qui n'avait d*autres rappoirts avec le roi, que ceux* que l'usage autorisait en Europe entre des princes indépendants ; que l'ordre netait pas seulement composé de Français, mais de chevalière de toutes les nations catholiques, et que la place de grandmaltre était remplie en ce moment par un Portugais, dom Emmanuel Pinto.

Le drogman , pour toute réponse à ces observations , tira

de son sein un écrit du grand- vizir, qui, sous le titre de mémoire amical, renfermait des expressions outrageantes. Le grand-vizir prétendait qu'on ne pouvait considérer le vaisseau comme étant de bonne prise ; mais seulement comme étant un bien dérobé par des esclaves révoltés, et que cette considération eût dû empêcher toute puissance de le receler dans ses ports ; qu'en conséquence, le grand-seigneur avait recours au roi, comme au plus ancien et au plus favorisé de ses alliés, et que la restitution du vaisseau serait une nouvelle preuve de son amitié ; « mais», portait le mémoire, «si, dans » les cas qui sumennent, il y a des manques de soin et de la » négligence ; dès lors c'est une amitié purement en paroles, y> qu'on doit regarder comme de la peinture sur l'eau. » Le grand-vizir exigeait que le vaisseau fût restitué dans peu de mois, avec ses agrës et son équipage, et reconduit dans un port de Turquie. « Et dans le cas contraire » , ajoutait-il avec hauteur, «la résidence des ambassadeurs et des consuls de » la France dans les États de cet empire , n'étant pas d'une » utilité sur laquelle on puisse compter , il en résulte qu'on » doit les renvoyer dans leur pays. »

Cet outrage fait par la Porte à la dignité du roi , remplit d'indignation M. de Vergéniies, qui ne dissimula point sa surprise au drogman. Celui-ci s'attacha à justifier le grand-vizii*, eei disant que Taltemative rigoureuse dont il était fait mention dans le mémoire, émanait de sa hautesse elle-même, et qu'il l'avait donnée écrite de sa main k son premier ministre, qui avait été forcé de Fy insérer. U finit, en demandant une réponse à l'ambassadeur du roi. Dans cette position délicate, M. de Vergennes , voulant se ménager le temps de recevoir des ordres de sa cour, se borna à accuser la réception du mémoire.

Les dépêches de ce ministre excitèrent une grande fermçntation dans le conseil du roi. On ressentit d'abord avec

CAUSES DIVERSES. YIII. 443

vivacité l'injure que les Ottomans faisaient à la couronne. On parut même disposé à une rupture ; mais des vues politiques forcèrent le roi d'imposer silence à sa délicatesse. Il eût été imprudent de heurter Torgueil de la Porte dans un moment où le roi de Prusse s'agitait pour l'attirer à lui.

* Une sorte de respect pour nos anciens traités avec elle, la retenait peut-être encore , mais un refus, que méritait sans doute son impérieuse demande, eût brisé ce faible lien, et une déclaration de gqerre du grand-seigneur aux impératrices d'Allemagne et de Russie, n'eût apporté que de nouveaux obstacles à la conciliation des différends de l'Allemagne que le roi brûlait de terminer. A ce motif se joignait la considération de la perte du commerce français dans le Levant, si vivement convoité par l'Angleterre, et celle de la persécution qu'eussent infailliblement éprouvée les religieux de la terresainte. Le duc de Choiseul cependant, prétendait que la majesté du roi offensée devait emporter la balance.

« Le roi », mandait-il à M. de Vergennes, « a pesé dans son » conseil, ces trois objets, et S. M. a pensé que, quelque chose » qu'il arrivât de l'absurde prétention des Turcs, la dignité de » sa couronne devait avoir la préférence sur toute autre con- » sidération. »

M. de Choiseul pensait même qu'il résulterait de la rupture, plus de dommage pour la Porte que pour le royaume ; que le besoin du commerce français se ferait bientôt sentir à la première ; que les Ottomans, harcelés par les corsaires français, qui joints aux Maltais, infesteraient les mers du Levant, ne tarderaient pas à se repentir d'une démarche inconsidérée ; et que la paix bientôt rétablie entre eux et la France, serait désormais assise sur des fondements plus solides. Cependant M. de Choiseul n'était pas tellement entraîné par cette opinion, qu'il ne jugeât plus à propos de céder aux circonstances , et de détourner un orage dont les suites pou-

vaicnt être plus funestes qu'il no l'enlrevoyait. Il rédigea donc un mémoire en réponse k celui du grand-vizir. Le roi s'y exprimait avec cette noblesse qui sied si bien aux souverains indiscrètement offensés. Il commençait par rappeler les traités qui existaient, depuis tant de siècles, entre les deux cours, les preuves multipliées d'amitié qu'il avait données à la Porto , et sa fidélité scrupuleuse à remplir ses engagements.

Il témoignait son étonnement, qu'une amitié qu'aucun événement n'avait encore altérée, fût aujourd'hui subordonnée aux procédés d'une puissance qui n'était point dans sa dépendance.

On y insinuait avec adresse que le roi ne pouvait croire que l'enlèvement du vaisseau-amiral fût le motif des menaces si peu mesurées du grand-seigneur ; que ce n'était sans doute qu'un prétexte que la Porte, séduite par les ruses des ennemis de la France, adoptait sans réflexion ; mais que le roi avait assez de grandeur d'âme, pour ne pas s'arrêter à ces justes sujets de plainte ; et que désirant donne]" des témoignages manifestes de son attachement à la Porte, il allait dépêcher un chevalier français à Malte, pour engager le grandmaître à restituer le vaisseau ; que si pourtant ce prince se montrant sourd aux représentations du grand-seigneur, ou faisait trop longtemps attendre sa réponse, il serait injuste que la Porte se déterminât à une rupture avec la France ; que sa hautesse devait plutôt être pénétrée de reconnaissance pour le roi qui, malgré un procédé si contraire à l'harmonie régnant entre les deux cours, voulait bien encore se prêter à cette complaisance.

M. de Choiseul donna l'ordre précis à M. de Vergennes, de demander au gi-and-vizir , une audience particulière, dans laquelle il développerait les réflexions contenues dans ce mémoire, et mêlerait sans aigreur les reproches modérés aux protestations d'attachement.

CAUSES DIVERSES. Vlll. 447

11 devait annoncer au grand-vizir, que le bailli de Fleury allait partir pour Malte, pour y acheter le vaisseau turc, dont le roi ferait présent au grand-seigneur ; mais que le monarque français exigeait qu'en retour d'un service aussi signalé, le sultan lui envoyât un ambassadeur extraordinaire , chargé de porter ses remerctments et de nouvelles assurances de son amitié.

M. de Vergennes n'eut pas plutôt reçu les ordres de sa cour, qu'il travailla à les exécuter; malgré les difflcultés qu'il pressentait qu'il pourrait éprouver ; le grand-vizir étant fort économe d'audiences, et n'en accordant ordinairement aux ambassadeurs qu'à la première réception , et le jour du congé, ou dans des cas extraordinaires, et toujours comme un signe de faveur marquée ; situation dans laquelle la cour de Franco n'était pas en ce moment. Nonobstant cela, l'interprète de France demanda, de la part de l'ambassadeur, une audience au grand-vizir : elle lui fut refusée , avec réponse qu'il fallait communiquer d'abord le mémoire de sa cour ; et que le grand-seigneur, d'après la nature de son contenu, jugerait, s'il y avait lieu d'accorder une audience.

M. de Vergennes répliqua qu'avec le mémoire, il avait reçu de sa cour, des instructions secrètes et particulières, qu'il ne pouvait expliquer que de vive voix ; et que le mémoire, et les instructions étaient tellement liés ensemble, qu'il était impossible de les séparer. Nouveau refus du grand-vizir, qui pourtant se détermina à envoyer à M. de Vergennes, le drogman de la Porte, homme délié, qu'il chargeait d'arracher le secret que l'ambassadeur s'obstinait à garder.

Le drogman passa un jour entier chez M. de Vergennes Celui-ci s'étant convaincu de la difficulté d'obtenir une audience du grand-vizir, et jugeant au langage du drogman, que la crainte de quelque reproche de la part de la France, influait principalement §ur la résolution du ministre turc, il es-

saya de lo gagner ; et interprétant les ordres de M. de Choiscul , sans pourtant les enfreindre , il fit pressentir au droginan, par la lecture du mémoire , les bonnes dispositions de sa cour. Chaque phrase pénétrait d*admiration lo Turc, qui ne pouvait s'empêcher d'exalter la noblesse des sentiments du roi, et sa générosité. Mais la communication de cet écrit dont M. de Vergennes ne lui permit pas de prendre copie, ne satisfit pas entièrement le drogman : il mit en œuvre tous les moyens pour pénétrer le contenu des instructions secrètes. M. de Vergennes en garde contre ses ruses, éludait ses demandes, et déconcertait avec un sang-froid ipaltérable, ses questions les plus captieuses. Craignant enfin que l'interprète ottoman, honteux de voir ses désirs repoussés, ne laissât percer quelques traits d'humeur, l'ambassadeur crut plus digne de lui, de rompre la conférence par ces mots imposants : ft Vous contemplez vos maîtres , vous faites bien , et je 9 vous en loue : je dois contempler également le mien ; j'ai » ses ordres. Peut-être les ai-je transgressés dans la confiance » que je viens de vous marquer ; ne croyez pas pour cela » que mon secret m'ait échappé. Je vous ai parlé par ré- » flexion ; je me tais par réflexion. Si le grand-vizir veut sa- » voir ce que je ne puis vous dire, ce sera quand il lui plaira. » Pour ce qui est des germes de défiance que vous me faites » entrevoir , je ne dois pas les craindre : je vous l'ai déjà dit ; » je ne joue pas au fin, et ma cour n*est pas dans le cas de » couvrir son jeu. Je vous en fais assez voir pour rassurer » la Porte : retenez bien ce que je vous ai dit, et dites au » grand-vizir qu'il devrait avoir assez bonne opinion de moi, » pour sentir que si l'on me donnait la conduite d'un brûlot, » je voudrais me ménager la faculté »de me jeter dans la cha- » loupe, avant qu'il eût fait son effet. »

Le grand-vizir ne parut pas plus rassuré par le rapport de son drogman. D témoigna , à la vérité, sa satisfaction des

dispositions manifestées par le roi , mais n'en persévéra pas moins dans la demande faite à M. de Vergennes, de la communication du mémoire et de ses instructions. L'ambassadeur de France alléguant la teneur formelle de ses ordres, le grand-vizir répliqua que le sultan ayant prononcé* dans

' cette affaire , il était impossible de la lui présenter de nouveau ; que M. de Vergennes pouvait attendre avec tranquillité, la réponse de sa cour sur cet incident, et qu'on se reposait sur 'lui du succès, de la négociation auprès du grand-maltre

. de Malte.

M. de Vergennes sentait toute la conséquence d'un retard : mais il n'était pas dan» son pouvoir de violer des ordres énoncés avec tant de précision. Quoiqu'il observât luimême à M. de Choiseul, que la remise du mémoire au drogman , et la communication de ses instructions n'entraîneraient aucun inconvénient ; cependant il n'osait hasarder cette démarche de son propre mouvement, avec d'autant plus de raison, qu'il craignait qoela condition attachée par la France à la restitution du vaisseau turc (Fenvoi d'un" ambassadeurextraordinaire) ne fût répétée par la Porté.

M. de. Choiseul rendit justice 'à la dextérité avec laquelle . M. de Vergennes s'était conduit. « Vous avez certainement, » lui mandait-il, employé tout l'art et toute la fermeté pos- » sibles, pour obtenir une audience du grand-vizir ; mais son » obstination à vous la refuser , ne doit pps empêcher l'exé-

•)) cution des ordres du roi. » Il permettait toutefois à M. de" Vergennes, de confier au drogman, et le mémoire, et la substance des instructions qu'il aVait précédemment reçues.

Cependant, le grand-maître de Malte inquiet des armements que faisait la Porte contre l'ordre, venait d'appeler dans l'Ile, un grand nombre de chevaliers de toutes les natiens. *Ce prince, ou trompé lui-même sur lès véritables dispositions de la Porte ottomane, ou n'écoutant dans le premier '• .Martens, Causes ciÎLÈBRES. 11/ * ' • 29

moment que ce que Thonneur semblait prescrire h son ordre, avait paru déterminé à bi-aver les forces du grand-seigneur, et avait demandé avec empressement des secours a la France ; mais Louis XV jugea plus prudent pour la conservation même de MaJle, de conjurer l'orage.

Cette opinion était d'autant plus fondée, que les fortifications de Malte étaient dans un état de ruine et de délabrement qui ne pouvait faire espérer une longue défense. Cette lie et celle de Goze , qui lui est contiguë , offraient alors une population de cent mille âmes ; mais à peine aurait-on pu, dans ce nombre , trouver quatorze mille hommes propres aux armes ; et tes fortifications étaient d'une si vaste étendue, qu'il faillait vingt-cinq mille hommes pour les garder. Le grandmaltre ne pouvait raisonnablement espérer de renforts de la part des princes chrétiens ; puisque la guerre allumée entre la France et l'Angleterre, allait s'étendre à l'Espagne et au Portugal. Le défaut de vivres eût encore accéléré la reddition de Malte ; car cette lie ne produit que ce qui est nécessaire pour la subsistance des habitants , pendant trois mois ; on est forcé de tirer de la Sicile, et môme des ports de la Turquie, l'excédent des denrées de première nécessité. Les finances de l'ordre n'étaient pas non plus en état de fournir seulement aux dépenses préliminaires ; les canons étaient sans affûts, les arsenaux sans armes, et il n'y avait ni approvisionnement de poudre , ni munitions d'aucune espèce. Aussi le .bailli de Froulay, ambassadeur de l'ordre en France, écrivait-il au duc de Choiseul : « Si l'ordre de Malte est abandonné à ses pro- » près forces , je crains moins le cimeterre des Turcs que la » dépense nécessaire, laquelle dérangera et ruinera nos petites » finances. »

Cet état de choses qui était connu du conseil du roi, porta la cour de Versailles à faire connaître secrètement au grand-maltre, le désir qu'elle avait de lui éviter la guerre,

CAUSES DIVERSES. VIIL 451

en achetant à l'ordre le vaisseau turc ; pour en faire un présent au grand-seigneur.

Le grand-maître se montra disposé à donner cette marque d'égard à la cour de Versailles ; mais il fut convenu qu'on observerait un profond silence sur la négociation. On ne voulait pas indisposer par un éclat précoce, le grand-conseil de Tordre , dont il était nécessaire d'obtenir l'acquiescement ; et d'ailleurs on était encore incertain à Versailles , de l'effet que produirait sur l'esprit de la Porte le mémoire que devait lui communiquer M. de Vergennes. Celui-ci se flattait que la communication du mémoire au grand-vizir, communication à laquelle il était autorisé par sa lîour, dissiperait les défiances du ministre turc, et faciliterait l'audience ; mais comme les méfiances qui avaient fait refuser cette audience, n'étaient pas encore entièrement éteintes, le grand-vizir envoya le drogmati de la Porte, recueillir de nouveau, de la bouche même de M. de Vergennes , la substance de ses instructions parti-: culières. Quoique le grand-vizir apprît alors, avec de grandes démonstrations de joie, l'intention généreuse du roi, la vanité turque parut dans sa réponse : il éludait, ainsi que M. de Vergennes l'avait prévu , l'envoi d'un ambassadeur extraordinaire en France, d'aprè,s le motif que cette mission qui suivrait immédiatement la restitution du .vaisseau, donnerait matière à de malignes conjeetures ; et que des esprits mal intentionnés pourraient répandre, parmi la multitude, que le grandseieneur avait fait achçter le vaisseau, sous le nom du roi, et lui en envoyait le prix par un ambassadeurr Le grand-vizir proposait,* pour prévenir des bruits si injurieux à là Porte, d'écrire au ministre du roi une lettre remplie de témoignages de remèrcîments, et de saisir une occasion favorable, mais plus éloignée, pour faire porter au monarque français par un ambassadeur, de nouvelles assurances de Tamitié et de la reconnaissance du grand-seigneur.

Le service signalé que la France rendait à la Porte, méritait, sans doute, que cette puissance bravât de vains bruit» ; mais on démêlait bien le véritable motif du refus qu elle faisait d'envoyer un ambassadeur. Aussi M. de Vergennes( dépêche dîi 31 Juillet) mandait-il : « La gratitude ne fut jamais ))la vertu de cette nation ; son orgueil qui la porte à croire » que tout lui est dû, lui laisse peu la liberté de sentir le * » prix de la complaisance, des attentions et de Tamitié qu'on » lui marque. » ^ .

Le roi eut assez d'élévation d'âme pour sacrifier au repos de l'Italie, le ressentiment qu'il devait avoir du froid accueil des Turcs. Il conciliait un différend dont les suites

avaient alarmé l'Europe ; son vœu était rempli. Qu'eût ajcruté à sa gloire, la reconnaissance des Turcs? Il poursuivit donc Vexécution de son dessein. La capitane, et la frégate française qui devaient l'escorter, pouvant être insultées par les Anglais, il était nécessaire que la Porte obtînt un passe-port pour ces deux bâtiments. Le grand-vizir reçut avidement une proposition qui lui garantissait le prochain retour du vaisseau. Le passe-port fut demandé au roi d'Angleterre par la Porte, et accordé. .Les Turcs formèrent à cette occasion, une. nouvelle demande. Le mémoire remis par M. de Vergennes n'annonçait que la restitution du vaisseau. On pouvait douter si les esclaves turcs étaient compris sous cette expression générale. La satisfaction que le noble .procédé du roi avait causée au grandvizir, l'avait empêché, dans le premier moment ^ de peser la valeur des expressions. « Mais, » icrit M. de Vergennes, « comme " « ce& géns-ci ne perdent ^'amais- de vue leur pbj^f le reis- If effendi a observe que je ne faisais pas mention des esclaves » turcs ; et en conséquence, a-t-il dit, il serait inutile que «l'empereur de France nous donnât ce témoignage d'une » amitié si grande et si généreuse, et qu'il voulût en retrancher » quelque chose. » .Un aussi* léger- objet ne pouvait pas ar-

CAUSES DIVERSES. VIll. 453

rêter le roi. On dissipa les inquiétudes du grand-vizir ; et il lui fut répondu que la restitution serait entière, et telle que la désirait la Porte.

Le consentement, quoique secret, du grand-mattre, à la vente du vaisseau turc, Facquiescenfient donné par la Porte au moyen employé par la France, qui, tout à la fois, sauvait rhonneur ottoman, et écartait la guerre des côtes de la Sicile ; tout garantissait le succès des démarches ultérieures nécessaires pour conduire la négociation à sa perfection. Le bailli de Fleury fut désigné pour aller à Malte : l'emploi qu'il avait autrefois exercé de général des galères de la religion, et les rapports nécessaires qui existaient entre lui et les membres de son ordre, avaient fixé le choix que faisait le roi.

Les instructions qu'il avait, étaient fort simples. On avait la parole du grand-maître : il ne restait plus qu'à obtenir le consentement du grand-conseil de Tordre à la vente du vaisseau, pour un prix dont on conviendrait. On donnait au bailli de Fleury, un constructeur de la marine du roi du département de Toulon , pour Féclairer dans la visite du- vaisseau, et en fixer la valeur. Le payement ne devait point se faire en deniers effectifs. L'ordre retiendrait par ses mains , une somme égale sur* les charges auxquelles sont assujettis les biens qu'il possède en France. L'armement de la capitane et sa* conduite , devaient se faire aux dépens du roi ; mais le contrat de vente ne devait acquérir de validité qu'au mo- , ment où il entrerait dans le port de Toulon. On appréhendait que les escadres anglaises, maîtresses de la mer, ne l'enlevassent; or le grand-maître devait prendre, contre cet accident, toutes les précautions que pouvait lui suggérer sa prudence. Il fallait surtout, que tous les signes extérieurs annonçassent que le bâtiment turc appartenait encore à l'ordre dont il devait porter le pavillon.

Le roi, pour reconnaître ce service, abrogeait le droit

d'aubaine en faveur des Maltais. Cette grâce avait été réclamée par le bailli de Fleury, dans le dessein de rendre sa mission plus agréable au peuple maltais. Hais, ne la trou> vant pas suffisante pour acquitter le roi d'un bienfait, que ce monarque achetait pourtant si chèrement , et dont Tordre retirait une utilité bien plus réelle que la France ; le bailli de Fleury sollicitait encore de nouveaux privilèges pour le peuple maltais, et surtout la révocation du droit de 20 pour 100, nouvellement établi sur les cotons filés importés en France par les Maltais.

Le bailli de Fleury aurait désiré de plus, que les esclaves turcs devant être restitués avec le vaisseau , le roi demandât en échange un pareil nombre d'esclaves maltais; mais on lui fit observer que le présent eût alors cessé d'être gratuit; et que le roi voulait que son procédé fût pur, et exempt de tout soupçon d'intérêt.

Le bailli de Fleury , arrivé à Malte , employa les premiers jours de son arrivée, à sonder les intentions des difiFérents membres du grand-conseil de l'ordre. L'esprit de bravoure subsistait toujours à Malte, quoiqu'avec moins d'occasions de le manifester. On n'y avait point perdu l'objet de l'institut, la défense de la religion et la destruction des Turcs ; mais la différence des temps et les conseils de la politique avaient tempéré les élans d'un zèle impétueux trop rapproché peutêtre du fanatisme. L'avis le plus prudent prévalait chez la plus grande partie des membres du conseil ; néanmoins , le parti le plus courageux, celui de garder le vaisseau et d'affronter le ressentiment de la Porte,' plaisait davantage à quelques vieux chevaliers dont l'âge n'avait point encore amorti l'ardeur guerrière. Il leur paraissait honteux d'acheter la paix par un sacrifice contraire à leurs vœux ; et le moyen détourné dont on se servait pour apaiser la colère du grandseigneur, leur paraissait une flétrissure impnmée h l'ordre.

Le grand-mattre ramena insensiblement les esprits, et le bailli de Fleury, par une harangue énergique, acheva d'entraîner tous les avis. « L'Europe, » dit-il, « qui a si souvent » retenti du bruit des exploits des chevaliers, n'imputera point » à leur timidité , la restitution du vaisseau ; la Porte se sou- » vient encore de l'intrépidité avec laquelle ils ont défendu les » remparts à peine naissants de Malte ; mais le courage n'ex- » dut pas la prudence. La guerre allumée en Europe, laisse- » rait l'ordre sans secours : et qu'opposeraient les chevaliers » aux forces innombrables et sans cesse renouvelées , des » Turcs ? une bonne discipline et de la bravoure : mais ils » n'acquerraient que la gloire déplorable de de vendre chère- » ment leur défaite , et s'ils ne succombaient pas sous le cou- » rage de leurs ennemis , ils périraient accablés par le » nombre »

Ces réflexions énoncées avec chaleur, triomphèrent de l'obstination des vieux chevaliers Le vaisseau fut vendu au roi 834,000 liv. et les esclaves turcs, au nombre de trenteneuf, furent mis en liberté. Il ne restait plus au roi pour terminer cette affaire, que de faire parvenir la capitane au grand-seigneur. Au lieu de l'envoyer d'abord à Toulon , on trouva plus court de la faire partir directement de Malte pour Constantinople ; et le chevalier de Moriës se rendit à Malte,* avec la frégate l'Oiseau , pour prendre sous son escorte la capitane , et la ramener à son premier maître.

Constantinople attendait avec impatience le retour d'un vaisseau que la Porte croyait avoir perdu pour toujours. Le capitan-pacha reçut l'ordre de fournir à la frégate du roi, tous les secours nécessaires ; et le commandant des châteaux des Dardanelles eut celui de la recevoir avec des marques éclatantes de distinction. Un seul point causait encore des inquiétudes au grand-vizir ; c'était de savoir sous quel pavillon , le vaisseau entrerait dans le port de Constantinople.

456 CAUSES DIVERSES. VIO.

Le ministre turc désirait qu'il portât celui de sa nation. II n'était pas au pouvoir de M. de Vergennes de changer les ordres donnés à M. de Moriès ; tout ce qu'il promettait de tenter , c'était d'obtenir que le bâtiment entrât sans pavillon. Cet expédient parut aux yeux du grand-vizir, présenter quelque chose de sinistre. Il prétendait que cette nudité répandrait une impression de tristesse sur un événement qui ne devait inspirer que de la joie ; et que le roi avait témoigné trop de noblesse dans cette affaire, pour la démentir un instant. Cette dernière satisfaction fut accordée à la Porte.

Le chevalier de Moriès fit voile de Malte, le 10 de Décembre 1761 , et parut à la vue de Constantinople, le 18 de Janvier 1762. Son arrivée fut un jour de fête pour le peuple ottoman. Le vent ayant manqué au commandant français, il fut forcé de mouiller en dehors du port. Une foule innombrable de Turcs se précipitait dans des barques, et accourait avec des acclamations de joie voir la capitane ; le lendemain, un vent favorable s'étant élevé, M. de Moriès, malgré l'impétuosité des courants , la fit entrer dans le port. Le grandseigneur était lui-même présent, mais incognito, à ce spectacle qui lui semblait une victoire sur la chrétienté.

Le grand-vizir accorda sans peine une audience à M. de •Vergennes. Sa marche, dans Constantinople, ressemblait à un triomphe ; et il fut reçu au sérail avec les honneurs les plus éclatants. Les remerdments du ministre turc furent convenables à la circonstance et à leur objet. L'ambassadeur fut revêtu d'une robe de martre zibeline; M. de Moriès, d'une robe d'hermine, et le premier lieutenant de la frégate, d'un kerker, habillement militaire accordé seulement aux officiers de marque. Beaucoup de caffetans furent distribués aux personnes de la suite de M. de Vergennes. En sortant de l'audience, un écuyer du sultan lui présenta, de la part de ce prince, un cheval richement équipé.

Le grand-vizir fit suspendre, pendant quelques jours , le départ du chevalier de Moriès. Le sultan souhaitait donner au roi, des marques dd sa gratitude, et se proposait de lui envoyer des présents magnifiques ; mais M. de Vergennes fit insinuer qu'ils ne seraient acceptés de son maître, que s'ils étaient présentés par un ambassadeur. Or, la même raison pour laquelle le grand-vizir avait remis cette mission solennelle à un temps, plus éloigné, subsistait encore. M. de Moriës partit donc, n'emportant avec lui, qu'une simple lettre du ministre ottoman , au comte de Choiseul-Praslin, qui avait remplacé, depuis peu le duc de Choiseul, son cousin, dans les départements des affaires étrangères. Ce fut à cette seule démonstration , que se borna la reconnaissance de la Porte. La France tira pourtant de cet acte de générosité , l'avantage de refroidir les Turcs sur les intérêts du roi de Prusse, de ranimer leur confiance dans l'amitié du roi, et de soutenir avec éclat, parmi la multitude ottomane, l'opinion qu'elle avait de la prépondérance de la France sur toutes les autres puissances de l'Europe.

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