‹ Causes célèbres du droit des gens (volume 4)Chapitre 27 sur 85 · QUATRIEME CAUSE · texte numérisé non relu

QUATRIEME CAUSE

JRupfure entre la France et tEspagne par suite de la décom^erte de ta conspiration du prince de CellerniarCj ambassadeur de Sa^ Majesté Catholique près la cour de France , en 1718.

Antoine delGiudîce, duc de Giovenazzo, prinoe de Cellamare, qui en 1712 ayait été piînistre de cabinet de Philippe V, roi d'Espagne, fut nommé eiï 1715 ambassadeur extraordinaire de S. M. Catholique à la cour de France» A la nouvelle certaine que le cabinet espagnol eut de la Triple-Alliance (^), le prince de Cellamare alla s'en plaindre, mais sans succès, au maréchal d'Huxelles, membre du conseil de régence, auquel il rappela les anciens principes de la maison de Bourbon sur la nécessité d'affai-*-blir la puissance autrichienne, et l'utiUté d'un^ union étroite entre la France et l'Espagne. Ce fut dans cette vue que le cardinal Alberoni, premier ministre de S. M. Catholique, fit dire au Régent par le prince de Cellamare, que s'il voulait rompre aîVec ■ ' " ■ ■■■ ■ I ' . ■ .1 , - ■ I ,

(1) Conclue à la Haye le 4 Janvier 1717 entre la France, l'Angleterre et la Hollande^ contre l'Ëspaguc. '^

140 IV.' AKFAIBJI DU PaiKOS BK CBLLAHAAS,

la cour de Londres, le roi d'Eapegne se réunirait si întîinéinent à la FVance ,^*il en résulterait les plus grands aTantuès pour le duo d'Otiéans luimême, n lui £t omdOKr es même temps que le traité qi brouillant

les deiu >urbon que

la politi îunies, n'é-

tait que qm ferait

perdre i rAutriclie,

Mais le ^ ign<d iVrt à

son comble, quand le cardinal Albeiiini reçut par les mains du marquis de Nancré, envoyé- extraordinaire de France à Madirid, le projet du traité de la Quadruple -ÂlUanœ ai opposée à toutes ses vues, sur l'Italie (*). :Ce fiit alors que le cardinal) pour se venger du ; dUo d'Oriéans j conçut .le projet hardi de lui ôter la régence et de la faire passer au roi d'£»pagne.

La légèreté et l'inconduite de ce prince favorisait ce parti violent j dépouillé de la plus grande partie de sa considération par ses moeurs dissolues, et par la confiance qu'il donnait à ]*abbé Dubois, à Law et à M. d'Ârgenson, le changement des monnaies, l'énorme poids des impôts, l'humiliation du parlement et la dégradation du duc du Maine (^)

- {1) Cette alliance fot oondae i Londres le S Août 1718 pour U paix entre l'eraperenr, le toi d'Eipagne et le due de Savoie; la Sicile fot donnde à l'emperenTg la Santoigne an doc de Savoie; l'ezpectatire du grand-dnchd de Toacane et des dncl)^ de Parme et de PlaÎMQce aiiDcJe à Don Catlov, infant d'Espagne.

(â> Viagt qnatre btute» ipTèa la mort de Louit XIV le duo d'Or-

AMB. DU ROI d'eSPA&NB À PARIS ; BX 1718. I4l

«vaieul fait au régent ime multitude d'ennemis dans toutes les classes. Alberoni crut le moment farvorable pour lui enlever une autorité peu respectée, et chargea de rexécution de ce projet le prince de Cellamare (^)« Celui-<ci gagna la duchesse da Maine^ le cardinal de Polignac, des évêques, des magistrats et des seigneurs de la première qualité. lie militaire toutefois resta neutre, le duc d'Orléans ayant toujours eu pour lui les plus grands ménage-mens. Pour parvenir au résultat que la faction espagnole avait en vue, il fut convenu de se saisir de Ja personne du régent la veille de Noël, à la messe de lùinuit, au moyen de trois cents personnes déguisées en gardes- du -corps, et de le conduire aussitôt eu

léans avait fait assembler le parlement et fait casser l'article da testament qui confiait la personne du rui an duc du Maine , fila naturel de Louis XIY, auquel ou enleva le rang du prince du sang que le roi dëfunt lui avait donne.

(1) Marmontel, dans ses oeuvres posthumes P. 2. p. 104 s^exprime ainsi en parlant du prince de Cellamare. C'était un homme sage^ habile, actif, insinuant, mesurtf dans sa conduite et dans son langage, mais esclave par ambition de la volonté d' Alberoni, qu'il devait dé« tester au fond du coeur, comme ayant dépouille son oncle, le cardinal del Giudice, des trois premières dignités de l'Espagne, cédait au génie impétueux et turbulent de ce ministre: et, dans la crainte de lui déplaire, il l*abusait et s'abusait lui-même sur les moyens de réussir. Répandu dans le monde, il écoutait, il observait, il agissait avec pré-* caution ; mais toute sa prudence ne le préserva point de cette erreur si familière, de prendre pour la voix publique celle des cercles où nous vivons. De Id les assurances qu'il donnait à Alberoni que le régent et la régence étaient odieux a tous les bons Français, que l'alliance avec l'Angleterre excitait un murmure d'indignation universel, et que les roenx de la nation étaient favorables au roi d'Espagne.

142 ly. AFPAixajnxTB»icns]9tt^4^

Espagne^ pour f^nfttamr tpol^^ pri-.

son d'état» .:/:ï"ît' .*-•-■•

Deux jeunrr ËspagMob j tptb le linard bu les mesures d'Alberom^araûniit.&it- farouver à Paris à cette époque, retournaient; eoseimblé en Espagne» L'un était le fils du dite de MU^téléctay ambassadeur de S. M» Catholique à Londres, et qui s'était retiré à fit Haye pour y attendre le^ ordres île sa comr; l'àtctré un abbé Portocarrdro qui ifedSsidt nereu du' ciardinal, à qui ron était redevable du testament dit roi Charles II (^). Le nom de Portocarreit) n'était paft moins en faveur à Paris, et son retour dans sa patrie, ayec le jeune Montéléon, n'avait rien qui dût faire ombrage. Us partirent de Paris le • . . munis de passeports, mais chargés en secret d'un paquet du prince de Cellamare, adressé au premier ministre.

Une femme qui faisait alors, avec une sorte de célébrité, ce commerce de prostitution que la police des grandes villes est obligée de tolérer, et qui n'était pas inconnue à l'abbé Dubois, alors ministre secré-* taire d'état ayant le département des affaires étrangères (les conseils étant détruits), la FUlon (^), profita de l'imprudence* et du sommeil d'un secrétaire du prince, de Cellamare, qui s'était oublié chez elle, pour lui dérober des papiers où on trouva des indices d'une

(1) Le père de Montëlëon ëtait connn pour avoir toujours souhaite l'union entre les deux branches de la maison de Bourbon et son nom semblait ëcarter de son fils tonte défiance.

(2) Yojez la note plàcëe â la fin de cette cause.

AKB. T}Xf ROI D'ESPAGNE À PARIS ; EN 1718- 143

intrigue qui se tramait Elle s'eiiipressa de les remettre à Dubois. Pour hâter Texécution de Pentrepiise, l'ambassadeur d'Espagne, obligé de multiplier les copies des mémoires qu'il fallait distribuer aux che& de la révolution , avait du se confier à des écrivains mercenaires. L'un d'eux^ nommé Buvat^ de son côté alla tout dévoiler 4 l'abbé Dubois. Celuici donna pour instruction au copiste de continuer à travailler chez le prince de Cellamare et de prendre note des noi^s de tous les conjurés. Un soir qu'il vengit de copier en entier le projet de la révolution compris en cinquante mémoires différens, dont il donuia les sommaires, Buvat avertit l'abbé, depuis cardinal Dubois que le projet devait être envoyé à la cour d'Espagne par l'abbé Portocarrero qui se rendait à. Madrid. L'abbé Dubois fit en conséquence suivre les deux jeunes Espagnols qui furent arrêtés à Poitiers le 2 Décembre 1718. On se saisit de leurs paquets. Le prince de Cellamare à la nouvelle de cette arrestation se rendit le 9 Décembre chez M. le Blanc ministre de la guerre pour reclamer avec tout le sangfroid et l'assurance d'un homme irréprochable, le paquet des lettres dont il avait, disait-il, chargé par occasion ces jeunes gens qui aillaient en Espagne. Mais après une courte explication qui lui apprit que l'on avait ouvert ses paquets (*) M. le Blanc lui dit:

(1; Toutes les pièces renfermées dans ces paquets étaient signées de la main de Pambassadeur. Huit d'entre elles contenaient le plan de toute la conjuration et les noms de tous les conjuras.

i 44 IV. ^An* AiiaiB nx»: vuîkûb im cbll amar%

^Suiyes, mm, -Mùntàmti fni ordre de faire la ,, visite de yotre hàùiy en présence de M. l'abbé Du-* ^bois (qu'il avait fidt atertir et qui venait d'arriver). ^Si vous obéisses^ de bonne grftce^ il ne vous sera ,,£dt aucun mal; maisW vous résistée, de plus gran- ,,des forces sont prêtes pour vous soumettre à la „ volonté du roi.** '

L'ambassadeur voulût balbutier quelques paroles sur le droit des gens et les prérogatives de sa personne. D'un ton plus élevé encore^ on lui repartit qu'il avait dégradé sa dignité; et vojcant» qu'il n'y* avait point de résistance à faire, il monta dans le carrosse du ministre de la guerre et retourna à son bôtel avec lid et l'abbé Dubois.

Ces deux minimes furent trois heures à fouiller ses bureaux, ses cassettes, à feuilleter tous ses papiers et à trier ceux qu^ils jugèrent devoir rester sous le scellé du roi et spus le cachet de Tambassadeur qu'ils y apposèrent en commun. Pendant tout le temps de cette opération, le prince de Cellamare ne perdit pas un moment le sang-froid; et joignit même à la liberté d^esprit une gaieté rail-r leuse (*).

Tandis que cette visite se faisait, un détachement de mousquetaires s'était emparé des portes de l'hôtel

(1) Parmi ses cassettes il s'en trouva une sur laquelle le ministre de la guerre mit la main: ^^laissez, laissez, M. le Blanc/' loi dit-il en souriant, ,,cela ne vous regarde pas; ce sont de lettres de femmes; cela est bon pour l'abbé Dubois ; on éait/' ajonta^t-il en regardant Tabb^, ,,ce qu'il a été toute sa vie/

ce

lussent en donner connaissance à leurs cours, en atten- Jant qu'on eût mis en plein jour tout ce qui concernait îotte importante découverte. Que cependant il pouvait es assurer, que la nécessité indispensable de veiller à a sûreté et au repos public était la seule raison qui avait îorté S. M i prendre -de telles mesures , pour prévenir es . suites de ce qui avait été tramé par le prîuce de ^ellamare; et qu'elle avait eu même beaucoup de peine l prendre ce parti, quoi 'qu'elle ait eu soin d'accomlagner cette démarche de tontes les marqués de consilération pour la personne de l'ambassadeur, et sur-tout )our le roi son maître, dont l'amitié lui serait toujours :Lère, et qui était incapable d'être entré dans des meiiircs si préjudiciables k son royaume etc.

Le 12 on leva le scellé,, avec les mêmes formalités qu'on l'avait apposé. Dès que M. le Blanc et Dubois eurent examiné les papiers que le prince de Cellamare parapha à mesure qu'on les lui soumettait, on en remplit trois caisses qui furent ca- ?hetées et transportées au palais du Louvre, pour y

et ea pour 1 rcmëd sera h qu'elle ûsans ment i tôt D^ pour i liver, public mesuri servir

mesures que l'on doit prendre dans le cas présent. Knfin, j'envoie à V. Em. en feuilles séparées sous le W- 45, une liste des noms et des qualités de tous les officiers français qni demandent de l'emploi dans le service de S. M. Après que V. Em. aura] vu tous ces mémoires, Elle pourra donner «on avis sur ce qu'ils contiennent, et S. M. prendre les résolutions qu'elle jugera les plus convenables à son service. Si la guerre et les violences nous forcent à mettre la main k l'oeuvre, il faudra le lâii'e sans pei-te de temps et avant que les coups que l'on nous portera nous affaiblissent, et fassent perdre le courage aux partisans, et sans épargner ni offres, ni argent. Si nous sommes obligés d'accepter une paix simulée, il faudi'a, pour entretenir ici le feu sous la cendre, lui domier quelque aliment modéréj et si la divine miséricorde appaisait les jalousies et les mécontentemeos présens, il suffira par la reconnaissance à laquelle nous sommes obligés, de protéger et de favoriser les principaux cbefs qui s'intéressent présentement avec tant de zèle pour le service de nos maîtres, en méprisant les dangers auxquels ils s'exposent. En attendant les résolutions décisives de S. M., je tâcherai d'entretenir leur

AlCB. DU HOI D^ESPAGNE À PABIS J EN 1718. 149

bonne volonté, et j'éloignerai tout ce que pouri*ait la ralentir* Je suis avec respect de V. Em. etc.

Paris le 1 Décembre 1718.

N, P*- DB Cellamake.

JP. S. Outre les ^rlts cî-dessus,^ je transmets ci-joint A V. EJm., celui qui est coté N®- 60 dans, (equel on ex-

Sosç Ja fprce et le poids de deux différentes minutes es manifestes; en faisant observer àV.Em. qu'à cause 4es cbangemens qui sont arrivés, on a jugé à propos de s'éloigner de celle que j'ai eu Phonneur de lui envoyer par un exprès, en date du 1 Août.

dç \% Ilm». le très-bumble ete^

îî, P«- DE CBLI.AMARE.

No- in.

B^x^me lettre du prince de Cellamate adcetsée au

cardinal Albéroui.

Monseigneur, le principal auteur de nos dessein^ me chargea avec empressement, il y a quelques mois, de faire passer à V. Em. la lettre ci-jointe, d'accompagner les instances de M....... àes témoignages et des offices les plus

pressans. J'ai différé d'exécuter cette conunission jusqu'à ce que j'aie eu une occasion sure, pour ne point exposer Iç secret à quelque danger. J^ dirai présentemeiit à V.^ Ein. que j'entends parler de ce sujet, comme d'une personne de grand mérite, et que l'intérêt que prend tout le parti à ce qui le regarde est grand. Il m'a étç proposé de faire entrer au service de S. M. M...... homme de qualité; et comme il m'est recommandé pai: nos ouvriers, je l'ai distingué sur la liste génér^Q quç j'envoie à V. Em. Au reste ces messieurs m-'ont dit qu'ils, peuvent disposer de la bonne volonté de M.... qui est celui qui fut mandé ici par fe régent,

pour soulever, comme ils le disent, les miquelets de CataIog9e; et ils voudraient s^cn assurer encorç da-

150 rV. AFFAU92l|JPftIKCJBXIB.ÇSi:.IiAMAa£9

vantage par qaelqpc .ytifi c ft ^o » aimtmUe ou par une pension. . ^ » * .

Pour ce gui regard^ *}e§ ripçmeB que Y. Ern. donna à mes propositions du 1 Août dernier, je dois lui faire observer C[ue les Ictttres de créance que Ton de«mandait, doivent avoir lieu pour les offres, les demandes et les conjonctures aux parlemena, au cofps de la noblesse, et aux États-'Cxénéraux, et que pour cet effet elles devrai^t êtres rédigées en forme de plein-pouvoir, qui s'erait en même temps limiité par les instructions de S, M, pour ma conduite,. J *

Quaiid il s'agira de mettre la main A l'oeuvre, il sera nécessaire que S. m.' écrive* à tous leè parlemens, conformément à la lettre qu'elle a déjà écrite au parle-*» ment de Paris, et qui est demeurée en dépôt entre mes mains. J'enverrai par la vpie ordinaire à V. Em. l'état nondn^tif et le nombre de ces parlemens, et je lui ferai connaître les suscriptions qu'il faudra placer en tête de chacune d'elles.

Il pourrait arriver dans les agitations présentes, (ce que Dieu veuille détourner) quelque hialheur à S. M. T. Cbr,, et je supplie V.Em. de songer que si la vie précieuse de ce monarque ' était menacée, je me trouverais embarrassé, manquant d'instruction pour agir. Il pourrait aussi arriver que Mr, le duc d'Orléans vînt â'mourir, et je me trouverais alors également dans de très -grands embarras, par rapport à la nouvelle forme que pourrait prtodre |a régence, et à ses vues qu'il conviendrait de faciliter ou non de la part de S. M.

M. le duc de Chartres pourrait prétendre à être régent à la place du père, et pour surmonter les obstacles de sa jeunesse , se soumettre à un conseil semblable à celui que le feu roi avait institué dans son testament. M. le duc de Bourbon poun'ait aussi prétendre, à l'exclusion du jeune duc de Chartres, à l'autorité absolue qu'exerce présentement M. le duc d'Orléans, et il nous convient de

AMB. DU ROI D*ESPAGNE À"t»ARIS J EN 1718. 151

prévoir ces cas et de choisir les partis qui sont les plus utiles pour le service de S. M. Les zélés serviteurs français penchent davantage pour le premier que pour le second. Je suis avec respect de V. Em. etc.

N. P®- DE Cellamare.

Le 13, qui fut im mardi et jour d'audience ordinaire chez le régent pour les ambassadeurs, tous s'y rendirent selon Pusage, et sans qu'aucun d'eux ne songeât à faire des plaintes de ce qui était arrivé au prince de Cellamare. Dans Paprès - dîner cet ambassadeur accompagné de M. de Lybois et de deux officiers de dragons, fut conduit au château de Blois, avec ordre d'y être gardé jusqu'à ce que le duc de St Aignan, ambassadeur du roi à la cour de Madrid, fût de retour en France.

Pendant que tout ceci se passait en France, la cour d'Espagne lui donna un nouveau sujet debrouillerie. S. M. C. étant attaquée d'une espèce d'hydropisie qui menaçait ses jours, avait fait son testament, par lequel il laissait la régence à la reine et au cardinal Albéroni. Dans une conversation que

ce ministre eut à ce sujet avec l'ambassadeur de France, le duc de St. Aignan, celui-ci lui dit : „qu'il „ pourrait bien arriver de ces dispositions testamen- „taires comma de celles de Louis XIV." Ce mot déplut tellement au cardinal, qu'il fit signifier au duc un ordre du roi de quitter la capitale dans 24 heures; et ce fut dès le lendemain (14 Décembre) qu'un officier de police vint signifier à l'ambassadeur et à son épouse de se lever et de partir sur le champ , sans

AMB. VV aoi jy'MdJ?AONB À PAJUS J BN 1718. 153

du prince de Cellamare, envoya des gens à sa poursuite pour l'arrêter et le ramener à Madrid. Celui^ qui se doutait des intentions d'AIbéroni, ne fut pas plutôt arrivé sur les frontières de la Navarre qu'avec lu duchesse son épouse montée comme lui-même sur une mule, il gagna St. Jean-Pied-de-Port où laissant à leur place dans lem* carrosse ime femme et un valet de chambre assez intélligens pour tromper ceux que le cardinal faisait courir après eux, et qui prenant ces domestiques pour le duc et la duchesse, les ramenèrent pleins de joie de cette capture à Pampelone. Lorsque la méprise fut reconnue, Albéroni laissa éclater un emportement furieux.

Dès que l'on reçut la nouvelle de l'arrivée du duc de St, Aignan à Bayonne, Tordre fut donné de iJEure partir sous escorte de Blois, le prince de Cellamare, et de le conduire jusqu'à la frontière ; ce qui eut lieu le 6 Mars 1719.

Quoique l'affront fait à l'ambassadeur de S. M. T. Chr. et la conspiration découverte du prince de Cellamare achevassent de convaincre le régent, que le cardinal était résolu aux dernières extrémités, on ne se pressa point de déclarer la guerre à l'Espagne (^). Le duc d'Orléans fit même plus ; il voulut attendre, pour déclarer la guerre, le retour d'un courrier qu'il avait envoyé à la cour de Madrid; se flattant que le roi Catholique désapprouverait la conduite de ses ministres, et qu'il accepterait qnfin les conditions qui lui avaient été proposées, pour terminer ses différens

(1) L'Angleterre la lai fit depais le combat de Syracuse*

i54t IV. AFFAIRE DU FAINCJB DE CBIiLAHARi;,

avec Pempereor. Mais il se vit trompé dans son slU tente et il fut résolu dans le' conseil de régence, tenu le 2 Janvier, de publier le 8 du même mois un manifeste (^) dans lequel on résumait les divers refus faits par TEspaghe^ d'aceqpter les propositions ' de paix entre elle et l'empereur, sous prétexte que ces propositions détruiraient l'équilibre de l'Italie.

Il était dit dans ce manifeste: „comme si le „ désir d'un équilibre plus parfait méritait qu'on re- „ plongeât l'es peuples dans les horreurs d'une guerre „dont ils ont tant de peine à se remettre: comme si „ l'établissement d'un prince' de la maison d'Espagne „au milieu des états d'rlËille^, les bornes que l'em- „pereur s'est prescrites par lé traité de la quadru- „ ple«-alliance , 1^ garantie de tant de puissances, Tin- ,-,térêt invariable de la France, de l'Espagne et de ,j,la Grande-Bretagne, soutenu de leurs forces ma- „ritimes, tant de sûretés enfin, laissaient regretter „un autre équilibre.^' ^

• On reprochait au* ministre espagnol: „de ne s'ê- „tre rendu inaccessible à tout projet de paix, que „ parce qu'il eût vu par-là déchouer le complot qu'il „ avait formé de soulever la France contre la France, „d'y ménager des rebelles dans tous les ordres de „ l'état, de souffler 'la guerre civile dans le sein de „ nos provinces, et d'être enfin, pour nous, le fléau „ du ciel, en faisant éclater ces projets séditieux, et „faire^ jouer cette mine qui devait, selon les termes

(1) Ce manifeste, dit un auteur, fut attribué à Fonteuelle, ami de Tubbë Dubois.

AMB, BU KOI d'jESPAGNE À PARIS J EN 1718. 155

yj de la lettre de l'ambassadeur, servir de prélude à „Pincendie, en récompense des trésors que la France „ avait prodigués, et du sang qu'elle avait répandu

,,pour TEspagne."

Ce manifeste fut suivi le lendemain d'une déclaration de guerre en forme contre l'Espagne, dans laquelle il était dit: „que cette puissance, en violant „les traités d'Utrecht et de Bade, avait détruit, en „un moment, toutes les espérances de paix, et fait „ craindre le retour d'une guerre aussi sanglante, et „ aussi opiniâtre que celle que ces mêmes traité^ „ avaient terminée; que S. M. Très-Chrétienne n'avait* „ rien négligé pour arrêter le feu que l'Espagne allu-, ,,mait; et que, de concert avec le roi de la Grande- „ Bretagne, elle avait employé tous ses bons offices „pour ménager entre l'empereur et le roi d'Espagne, „un accommodement aussi avantageux qu'honorable „au roi Catholique .... mais que, comme on ne pou- „vait s'assurer, que le ministre du roi d'Espagne mo- „ dererait l'ambition de ses projets^ et qu'il n'était pas „ juste que le repos de l'Europe fût troublé après „tant de nombreux efforts de S. M. T. C. et du roi „de la Grande-Bretagne pour la paix, la coiu* de „ Versailles se voyait contrainte, par le traité delà „ quadruple-alliance, de déclarer la guerre au roî „ d'Espagne; mais en le conjurant de ne pas refuser „la paix à un peuple qui l'avait élevé dans son sein, „ et qui avait si généreusement prodigué son sang et „ ses biens pour le maintenir sur le trône, comme il

i 56 IV. AFFAIAS DU PAINGE DE CELIiAMARE,

,,rayouait lui-même dans sa déclaration du 9 No-<r „vembre dernier," (*)

Bientôt après la publication du manifeste de la France, le régent ordonna la formatioQ d'une armée qui, sous les ordres du maréchal de Berwick, se porta, en 1719» ^u^* ^ frontières d'Espagne, et s'empara la même aamét de toute la jj^rovince de Guipuscoa, du port et du ptissagè Fontarabie, de Saint-Sébaistien , de la ville de Tolosa et de celle d'Urgel en Catalogne, tandis que les Anglais prirent le port de Vigo en Gallice* Le roi d'Espagne^ trompé dans l'espoir qu'il ayait fondé sur la défection des troupes fran^ çaises, proposa après ces revers une trêve qui fut acceptée. Pressé par les États-Généraux d'accéder à la quadruple-alliance, il s'y résolut j et le marquis de Beretti-Landi;i ministre de S. M, C* à la Haye, signa l'acte d'acceasion, le 17 Février 1720) avec le comte de Windiscbgrâtz, ministre de l'empereur, avec le

(1) La coar de Madrid, comme dit fort bien ]Vf. de Fla^&an dans son histoire de la diplomatie française, avait tort de réclamer encore contre l'indivisibilité de la monarchie BspagOiole,^ pour colorer Tatta^ que de la Sicile et de la Sardaigne. Aucnn ëtat n'est indivisible de sa nature ; si ce principe ëtait admis, il serait propre à tous, et aucun d'eux ne pourrait faire des acquisitions même pour une cause juste, aux dépens d'un autre: lea ëtats ne se sont accrus que par les armes et les traités. I^e soi^t !des armes, dans la guerre de la succession, avait été défavorable à l'Espagne, et des traités avaient sanctionné ses pertes. C'était donc sans fojadem^ent? qu'elle venait leur opposer des raisonnemens abstraits et faciles à réfutei:. L'Espagne avait un tort particulier envers la France, c'était d'avoir cherché â y faire une révolqtion éversive du pouvoir du récent, lequel était légitime sous tons les rsqpportç.

ÂMB. DU KOI D'ESPAGNE À PARIS; EN 1718- 157

comte de Momlle^ ambassadeur de France, et avec le comte de Cadogan, ministre plénipotentiaire d'Angleterre. (*)

On a vu comment échoua une conspiration qui avait pour but de mettre la régence entre les mains de Philippe, de faire assembler les États-Généraux du ro^^aûme, de les rétablir dans leurs anciens droits, de rendre aux parlemens leur liberté, et de faire entrer la nation entière dans les vues du cabinet Espagnol. Il nous reste encore à donner ici les documens les plus importans qui à cette intrigue ont rapport

Lettre du roi d'Espagne adressée à S. M. Très'-Chré-

tienne (datée du 3 Septembre)^

Monsieur ^on frère et neveu.

Depuis que la Providence m'a placé sur le trône d'Espagne, je n'ai pas perdu de vue pendant un seul instant, les obligations de ma naissance. Louis XIV d'é- , temelle mémoire, est toujours présent à mon esprit, il me semble toujours entendre ce grand prince au moment de notre séparation me dire en m* embrassant : „ qu'il n'y avait plus de Pyrénées, que deux nations „qui se disputaient depuis si long-temps la préférence, „ne seraient plus dorénavant qu'un peuple, et que la „paix éternelle qu'il y aurait entre elles, produirait né- „ cessairement la tranquillité de l'Europe.

Vous êtes le seul rejetton de mon frère aîné, dont je plem'e tous les jours la perte. Dieu vous a appelle à la succession de cette grande monarchie, dont la gloire

(1) Cette accession si vivement exigée, fut IMquivalent de la paix, et il n'y eut point de traite formel entre la France et TEspagne.

158 rV- AFFAIRE DU FHINCE DB CEIiLAMARE^

et les intérêts me seront précieux jusqpa'àlamort; enfin je puis vous assurer^qae je n'oublierai jamais ce ^ue je dois à y* M., à ma patrie et à la mémoire de mon ayeul. Mes chers Espagnols qui m'aiment avec tendresse, et qui sont bien assurés de celle que j'ai pour eux, ne sont point jaloux des sentimens que je vous témoigne, et sentent bien que notre union est la base de la tranquillité publique. Vos peuples sont sans doute pénétrés des mêmes sentimens, outre qu'ils voient aussi bien que nous, qu'il n'y a point de puissance sur la terre capable de troubler notre repos, tant que les forces de ces deux royaumes agiront de concert.

Je me flatte que mes intérêts personnels sont encore cbers à une nation qui m'a nourri dans son sein et que cette généreuse noblesse qui a versé tant de sang pour les soutenir, regardera toujours avec amour un roi qui se glorifie de lui avoir obligation, et d'être né au milieu d'elle.

Ces dispositions supposées, comme il n'est pas permis d'en douter, de quel oeil vos fidèles sujets peuventils regarder le traité qui vient d'être signé contre moî, ou pour mieux dire contre vous et contre eux-mêmes I Les gens qui se prévalent de votre minorité pour augmenter par violence et par injustice l'état de leur fortune présente, qu'ils ne sauraient augmenter par un vrai mérite, engagent le dépositaire de votre autorité à soutenir la cause de notre ennemi commun, seul redoutable à toute l'Europe. Dans le temps que vos finances épuisées ne peuvent fournir aux dépenses courantes de la paix, on veut que V. M. me fasse la guerre, si je ne consens à livrer le royaume de Sicile à l'Archiduc, et si je ne souscris à des conditions insupportables.

On épuise votre clergé, votre noblesse et votre peuple, pour payer des contingens qui n'ont pour but que ma ruine et la vôtre. Et des traités qui par leur seyle importance ne devraient jamais être condus, pen-

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